Poésie, poètes, ressources et plus

  • Mille morts

    Je suis dans le soleil endormi paresseux habité de pensées comme l’été d’abeilles

    Le soleil tout à ce qu’il fait n’est que lumière et que chaleur et l’arbre d’un seul mouvement n’a qu’une idée dans ses racines

    L’oiseau qui se pose sur l’arbre est oiseau de toutes ses ailes Toute en couleur toute en parfum la fleur ignore l’ironie le souvenir la nostalgie les bons les mauvais sentiments le temps qui passe patiemment le temps qui passe tellement

    Mon chien qui rêve qu’il est chien et grogne à mes pieds dans l’herbe n’est que mon chien qui se sait chien dans l’herbe qui n’est que de l’herbe

    Mais moi Que voulez-vous que je dise de moi Je ne vis qu’une fois mais c’est toujours ailleurs Je vis de mille vies Je meurs de mille morts dénoue ce que j’ai noué déjoue ce qui me lie sorte d’absent-présent que vous nommez un homme

    Homme Qui nommez-vous Un autre Moi Personne

    Quand je parle au dedans une autre voix résonne et lorsque je me tais je ne reconnais pas le silence que fait mon long silence en moi

    Je suis un homme et plusieurs hommes L’instant présent me prend toujours en défaut

    Je vis de mille vies Je meurs de mille morts

    Si le vent se lève soudain fait frissonner les peupliers longuement torrent qui s’écoule sur les cailloux blancs pommelés du ciel le vent ne froisse que les feuilles pelage vert et murmurant

    Mais le vent qui court et parcourt mes étendues et mes domaines le vent n’en finit pas d’aller et de venir

    Les labyrinthes du souci

    et les signes d’intelligence

    que le jour fait à la nuit

    le sommeil sa fausse vacance

    l’ennui qui nie miroir terni

    la lampe éteinte de l’absence

    le plaisir où je me délie

    le travail où je me dépense

    et l’amitié où je m’allie

    la réflexion que je devance

    le livre où je me relis

    le poème qui se condense

    dans les ténèbres à demi

    de la chuchotante présence

    que mon absence contredit

    les vaines joies les vraies souffrances

    demain qui menace aujourd’hui

    je ne suis rien que la patience

    qu’ont les vivants à être en vie

    Je vis de mille vies Je meurs de mille morts. Continuer la lecture

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  • L’Âme de la Lyre

    Fille des hommes, je suis une parcelle de

    l’esprit de Dieu. Cette Lyre est mon corps.

    George Sand.

    Quand le premier sculpteur eut achevé la Lyre

    Et caché dans son sein les chants harmonieux ;

    Ouvrier sans défaut, lorsqu’il eut fait sourire

    Parmi ses ornements les figures des Dieux,

    Et qu’il eut couronné l’instrument de martyre

    Avec le vert rameau d’un laurier radieux ;
    L’indomptable Titan, à son désir fidèle,

    Qui, tout brûlant encor, vers la voûte éternelle

    Une seconde fois, tentait de s’envoler,

    Fit, pareil au vautour qui devait l’immoler,

    Tomber sur le chef-d’oeuvre une blanche étincelle

    Du feu resplendissant qu’il venait de voler.
    C’est l’âme de la Lyre ; à notre âme invisible

    Elle se plaint souvent loin du monde réel,

    Souvent, dans une étreinte amoureuse et terrible,

    Vient la brûler aux feux de son oeil immortel ;

    Et, captive à jamais dans le rhythme inflexible,

    Elle aspire sans cesse à remonter au ciel.
    Elle meurt du désir qui toujours la dévore

    Dans la froide prison des mètres et des vers,

    Et tâche, l’oeil perdu parmi les cieux ouverts,

    D’entendre encor la voix de cet archet sonore

    Qui, si loin du désert où ses chants vont éclore,

    Mène dans l’infini le choeur de l’univers.
    Juin 1845. Continuer la lecture

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  • La nuit d’octobre

    Le poète

    Le mal dont j’ai souffert s’est enfui comme un rêve.
    Je n’en puis comparer le lointain souvenir
    Qu’à ces brouillards légers que l’aurore soulève,
    Et qu’avec la rosée on voit s’évanouir.

    La muse

    Qu’aviez-vous donc, ô mon poète !
    Et quelle est la peine secrète
    Qui de moi vous a séparé ?
    Hélas ! je m’en ressens encore.
    Quel est donc ce mal que j’ignore
    Et dont j’ai si longtemps pleuré ?

    Le poète

    C’était un mal vulgaire et bien connu des hommes ;
    Mais, lorsque nous avons quelque ennui dans le coeur,
    Nous nous imaginons, pauvres fous que nous sommes,
    Que personne avant nous n’a senti la douleur.

    La muse

    Il n’est de vulgaire chagrin
    Que celui d’une âme vulgaire.
    Ami, que ce triste mystère
    S’échappe aujourd’hui de ton sein.
    Crois-moi, parle avec confiance ;
    Le sévère dieu du silence
    Est un des frères de la Mort ;
    En se plaignant on se console,
    Et quelquefois une parole
    Nous a délivrés d’un remord.

    Le poète

    S’il fallait maintenant parler de ma souffrance,
    Je ne sais trop quel nom elle devrait porter,
    Si c’est amour, folie, orgueil, expérience,
    Ni si personne au monde en pourrait profiter.
    Je veux bien toutefois t’en raconter l’histoire,
    Puisque nous voilà seuls, assis près du foyer.
    Prends cette lyre, approche, et laisse ma mémoire
    Au son de tes accords doucement s’éveiller.

    La muse

    Avant de me dire ta peine,
    Ô poète ! en es-tu guéri ?
    Songe qu’il t’en faut aujourd’hui
    Parler sans amour et sans haine.
    S’il te souvient que j’ai reçu
    Le doux nom de consolatrice,
    Ne fais pas de moi la complice
    Des passions qui t’ont perdu,

    Le poète

    Je suis si bien guéri de cette maladie,
    Que j’en doute parfois lorsque j’y veux songer ;
    Et quand je pense aux lieux où j’ai risqué ma vie,
    J’y crois voir à ma place un visage étranger.
    Muse, sois donc sans crainte ; au souffle qui t’inspire
    Nous pouvons sans péril tous deux nous confier.
    Il est doux de pleurer, il est doux de sourire
    Au souvenir des maux qu’on pourrait oublier.

    La muse

    Comme une mère vigilante
    Au berceau d’un fils bien-aimé,
    Ainsi je me penche tremblante
    Sur ce coeur qui m’était fermé.
    Parle, ami, – ma lyre attentive
    D’une note faible et plaintive
    Suit déjà l’accent de ta voix,
    Et dans un rayon de lumière,
    Comme une vision légère,
    Passent les ombres d’autrefois.

    Le poète

    Jours de travail ! seuls jours où j’ai vécu !
    Ô trois fois chère solitude !
    Dieu soit loué, j’y suis donc revenu,
    À ce vieux cabinet d’étude !
    Pauvre réduit, murs tant de fois déserts,
    Fauteuils poudreux, lampe fidèle,
    Ô mon palais, mon petit univers,
    Et toi, Muse, ô jeune immortelle,
    Dieu soit loué, nous allons donc chanter !
    Oui, je veux vous ouvrir mon âme,
    Vous saurez tout, et je vais vous conter
    Le mal que peut faire une femme ;
    Car c’en est une, ô mes pauvres amis
    (Hélas ! vous le saviez peut-être),
    C’est une femme à qui je fus soumis,
    Comme le serf l’est à son maître.
    Joug détesté ! c’est par là que mon coeur
    Perdit sa force et sa jeunesse ;
    Et cependant, auprès de ma maîtresse,
    J’avais entrevu le bonheur.
    Près du ruisseau, quand nous marchions ensemble,
    Le soir, sur le sable argentin,
    Quand devant nous le blanc spectre du tremble
    De loin nous montrait le chemin ;
    Je vois encore, aux rayons de la lune,
    Ce beau corps plier dans mes bras…
    N’en parlons plus… – je ne prévoyais pas
    Où me conduirait la Fortune.
    Sans doute alors la colère des dieux
    Avait besoin d’une victime ;
    Car elle m’a puni comme d’un crime
    D’avoir essayé d’être heureux.

    La muse

    L’image d’un doux souvenir
    Vient de s’offrir à ta pensée.
    Sur la trace qu’il a laissée
    Pourquoi crains-tu de revenir ?
    Est-ce faire un récit fidèle
    Que de renier ses beaux jours ?
    Si ta fortune fut cruelle,
    Jeune homme, fais du moins comme elle,
    Souris à tes premiers amours.

    Le poète

    Non, – c’est à mes malheurs que je prétends sourire.
    Muse, je te l’ai dit : je veux, sans passion,
    Te conter mes ennuis, mes rêves, mon délire,
    Et t’en dire le temps, l’heure et l’occasion.
    C’était, il m’en souvient, par une nuit d’automne,
    Triste et froide, à peu près semblable à celle-ci ;
    Le murmure du vent, de son bruit monotone,
    Dans mon cerveau lassé berçait mon noir souci.
    J’étais à la fenêtre, attendant ma maîtresse ;
    Et, tout en écoutant dans cette obscurité,
    Je me sentais dans l’âme une telle détresse
    Qu’il me vint le soupçon d’une infidélité.
    La rue où je logeais était sombre et déserte ;
    Quelques ombres passaient, un falot à la main ;
    Quand la bise sifflait dans la porte entr’ouverte,
    On entendait de loin comme un soupir humain.
    Je ne sais, à vrai dire, à quel fâcheux présage
    Mon esprit inquiet alors s’abandonna.
    Je rappelais en vain un reste de courage,
    Et me sentis frémir lorsque l’heure sonna.
    Elle ne venait pas. Seul, la tête baissée,
    Je regardai longtemps les murs et le chemin,
    Et je ne t’ai pas dit quelle ardeur insensée
    Cette inconstante femme allumait en mon sein ;
    Je n’aimais qu’elle au monde, et vivre un jour sans elle
    Me semblait un destin plus affreux que la mort.
    Je me souviens pourtant qu’en cette nuit cruelle
    Pour briser mon lien je fis un long effort.
    Je la nommai cent fois perfide et déloyale,
    Je comptai tous les maux qu’elle m’avait causés.
    Hélas ! au souvenir de sa beauté fatale,
    Quels maux et quels chagrins n’étaient pas apaisés !
    Le jour parut enfin. – Las d’une vaine attente,
    Sur le bord du balcon je m’étais assoupi ;
    Je rouvris la paupière à l’aurore naissante,
    Et je laissai flotter mon regard ébloui.
    Tout à coup, au détour de l’étroite ruelle,
    J’entends sur le gravier marcher à petit bruit…
    Grand Dieu ! préservez-moi ! je l’aperçois, c’est elle ;
    Elle entre. – D’où viens-tu ? Qu’as-tu fait cette nuit ?
    Réponds, que me veux-tu ? qui t’amène à cette heure ?
    Ce beau corps, jusqu’au jour, où s’est-il étendu ?
    Tandis qu’à ce balcon, seul, je veille et je pleure,
    En quel lieu, dans quel lit, à qui souriais-tu ?
    Perfide ! audacieuse ! est-il encor possible
    Que tu viennes offrir ta bouche à mes baisers ?
    Que demandes-tu donc ? par quelle soif horrible
    Oses-tu m’attirer dans tes bras épuisés ?
    Va-t’en, retire-toi, spectre de ma maîtresse !
    Rentre dans ton tombeau, si tu t’en es levé ;
    Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,
    Et, quand je pense à toi, croire que j’ai rêvé !

    La muse

    Apaise-toi, je t’en conjure ;
    Tes paroles m’ont fait frémir.
    Ô mon bien-aimé ! ta blessure
    Est encor prête à se rouvrir.
    Hélas ! elle est donc bien profonde ?
    Et les misères de ce monde
    Sont si lentes à s’effacer !
    Oublie, enfant, et de ton âme
    Chasse le nom de cette femme,
    Que je ne veux pas prononcer.

    Le poète

    Honte à toi qui la première
    M’as appris la trahison,
    Et d’horreur et de colère
    M’as fait perdre la raison !
    Honte à toi, femme à l’oeil sombre,
    Dont les funestes amours
    Ont enseveli dans l’ombre
    Mon printemps et mes beaux jours !
    C’est ta voix, c’est ton sourire,
    C’est ton regard corrupteur,
    Qui m’ont appris à maudire
    Jusqu’au semblant du bonheur ;
    C’est ta jeunesse et tes charmes
    Qui m’ont fait désespérer,
    Et si je doute des larmes,
    C’est que je t’ai vu pleurer.
    Honte à toi, j’étais encore
    Aussi simple qu’un enfant ;
    Comme une fleur à l’aurore,
    Mon coeur s’ouvrait en t’aimant.
    Certes, ce coeur sans défense
    Put sans peine être abusé ;
    Mais lui laisser l’innocence
    Était encor plus aisé.
    Honte à toi ! tu fus la mère
    De mes premières douleurs,
    Et tu fis de ma paupière
    Jaillir la source des pleurs !
    Elle coule, sois-en sûre,
    Et rien ne la tarira ;
    Elle sort d’une blessure
    Qui jamais ne guérira ;
    Mais dans cette source amère
    Du moins je me laverai,
    Et j’y laisserai, j’espère,
    Ton souvenir abhorré !

    La muse

    Poète, c’est assez. Auprès d’une infidèle,
    Quand ton illusion n’aurait duré qu’un jour,
    N’outrage pas ce jour lorsque tu parles d’elle ;
    Si tu veux être aimé, respecte ton amour.
    Si l’effort est trop grand pour la faiblesse humaine
    De pardonner les maux qui nous viennent d’autrui,
    Épargne-toi du moins le tourment de la haine ;
    À défaut du pardon, laisse venir l’oubli.
    Les morts dorment en paix dans le sein de la terre :
    Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints.
    Ces reliques du coeur ont aussi leur poussière ;
    Sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains.
    Pourquoi, dans ce récit d’une vive souffrance,
    Ne veux-tu voir qu’un rêve et qu’un amour trompé ?
    Est-ce donc sans motif qu’agit la Providence
    Et crois-tu donc distrait le Dieu qui t’a frappé ?
    Le coup dont tu te plains t’a préservé peut-être,
    Enfant ; car c’est par là que ton coeur s’est ouvert.
    L’homme est un apprenti, la douleur est son maître,
    Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert.
    C’est une dure loi, mais une loi suprême,
    Vieille comme le monde et la fatalité,
    Qu’il nous faut du malheur recevoir le baptême,
    Et qu’à ce triste prix tout doit être acheté.
    Les moissons pour mûrir ont besoin de rosée ;
    Pour vivre et pour sentir l’homme a besoin des pleurs ;
    La joie a pour symbole une plante brisée,
    Humide encor de pluie et couverte de fleurs.
    Ne te disais-tu pas guéri de ta folie ?
    N’es-tu pas jeune, heureux, partout le bienvenu ?
    Et ces plaisirs légers qui font aimer la vie,
    Si tu n’avais pleuré, quel cas en ferais-tu ?
    Lorsqu’au déclin du jour, assis sur la bruyère,
    Avec un vieil ami tu bois en liberté,
    Dis-moi, d’aussi bon coeur lèverais-tu ton verre,
    Si tu n’avais senti le prix de la gaîté ?
    Aimerais-tu les fleurs, les prés et la verdure,
    Les sonnets de Pétrarque et le chant des oiseaux,
    Michel-Ange et les arts, Shakspeare et la nature,
    Si tu n’y retrouvais quelques anciens sanglots ?
    Comprendrais-tu des cieux l’ineffable harmonie,
    Le silence des nuits, le murmure des flots,
    Si quelque part là-bas la fièvre et l’insomnie
    Ne t’avaient fait songer à l’éternel repos ?
    N’as-tu pas maintenant une belle maîtresse ?
    Et, lorsqu’en t’endormant tu lui serres la main,
    Le lointain souvenir des maux de ta jeunesse
    Ne rend-il pas plus doux son sourire divin ?
    N’allez-vous pas aussi vous promener ensemble
    Au fond des bois fleuris, sur le sable argentin ?
    Et, dans ce vert palais, le blanc spectre du tremble
    Ne sait-il plus, le soir, vous montrer le chemin ?
    Ne vois-tu pas alors, aux rayons de la lune,
    Plier comme autrefois un beau corps dans tes bras,
    Et si dans le sentier tu trouvais la Fortune,
    Derrière elle, en chantant, ne marcherais-tu pas ?
    De quoi te plains-tu donc ? L’immortelle espérance
    S’est retrempée en toi sous la main du malheur.
    Pourquoi veux-tu haïr ta jeune expérience,
    Et détester un mal qui t’a rendu meilleur ?
    Ô mon enfant ! plains-la, cette belle infidèle,
    Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux ;
    Plains-la ! c’est une femme, et Dieu t’a fait, près d’elle,
    Deviner, en souffrant, le secret des heureux.
    Sa tâche fut pénible ; elle t’aimait peut-être ;
    Mais le destin voulait qu’elle brisât ton coeur.
    Elle savait la vie, et te l’a fait connaître ;
    Une autre a recueilli le fruit de ta douleur.
    Plains-la ! son triste amour a passé comme un songe ;
    Elle a vu ta blessure et n’a pu la fermer.
    Dans ses larmes, crois-moi, tout n’était pas mensonge.
    Quand tout l’aurait été, plains-la ! tu sais aimer.

    Le poète

    Tu dis vrai : la haine est impie,
    Et c’est un frisson plein d’horreur
    Quand cette vipère assoupie
    Se déroule dans notre coeur.
    Écoute-moi donc, ô déesse !
    Et sois témoin de mon serment :
    Par les yeux bleus de ma maîtresse,
    Et par l’azur du firmament ;
    Par cette étincelle brillante
    Qui de Vénus porte le nom,
    Et, comme une perle tremblante,
    Scintille au loin sur l’horizon ;
    Par la grandeur de la nature,
    Par la bonté du Créateur,
    Par la clarté tranquille et pure
    De l’astre cher au voyageur.
    Par les herbes de la prairie,
    Par les forêts, par les prés verts,
    Par la puissance de la vie,
    Par la sève de l’univers,
    Je te bannis de ma mémoire,
    Reste d’un amour insensé,
    Mystérieuse et sombre histoire
    Qui dormiras dans le passé !
    Et toi qui, jadis, d’une amie
    Portas la forme et le doux nom,
    L’instant suprême où je t’oublie
    Doit être celui du pardon.
    Pardonnons-nous ; – je romps le charme
    Qui nous unissait devant Dieu.
    Avec une dernière larme
    Reçois un éternel adieu.
    – Et maintenant, blonde rêveuse,
    Maintenant, Muse, à nos amours !
    Dis-moi quelque chanson joyeuse,
    Comme au premier temps des beaux jours.
    Déjà la pelouse embaumée
    Sent les approches du matin ;
    Viens éveiller ma bien-aimée,
    Et cueillir les fleurs du jardin.
    Viens voir la nature immortelle
    Sortir des voiles du sommeil ;
    Nous allons renaître avec elle
    Au premier rayon du soleil ! Continuer la lecture

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  • Le Vieillard et ses Enfants

    Toute puissance est faible, à moins que d’être unie.
    Ecoutez làdessus l’esclave de Phrygie.
    Si j’ajoute du mien à son invention,
    C’est pour peindre nos moeurs, et non point par envie ;
    Je suis trop audessous de cette ambition.
    Phèdre enchérit souvent par un motif de gloire ;
    Pour moi, de tels pensers me seraient malséants.
    Mais venons à la Fable ou plutôt à l’Histoire
    De celui qui tâcha d’unir tous ses enfants.

    Un Vieillard prêt d’aller où la mort l’appelait :
    Mes chers enfants, ditil (à ses fils, il parlait),
    Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble ;
    Je vous expliquerai le noeud qui les assemble.
    L’aîné les ayant pris, et fait tous ses efforts,
    Les rendit, en disant : ‘Je le donne aux plus forts. ‘
    Un second lui succède, et se met en posture ;
    Mais en vain. Un cadet tente aussi l’aventure.
    Tous perdirent leur temps, le faisceau résista ;
    De ces dards joints ensemble un seul ne s’éclata.
    Faibles gens ! dit le père, il faut que je vous montre
    Ce que ma force peut en semblable rencontre.
    On crut qu’il se moquait ; on sourit, mais à tort.
    Il sépare les dards, et les rompt sans effort.
    Vous voyez, repritil, l’effet de la concorde.
    Soyez joints, mes enfants, que l’amour vous accorde.
    Tant que dura son mal, il n’eut autre discours.
    Enfin se sentant prêt de terminer ses jours :
    Mes chers enfants, ditil, je vais où sont nos pères.
    Adieu, promettezmoi de vivre comme frères ;
    Que j’obtienne de vous cette grâce en mourant.
    Chacun de ses trois fils l’en assure en pleurant.
    Il prend à tous les mains ; il meurt ; et les trois frères
    Trouvent un bien fort grand, mais fort mêlé d’affaires.
    Un créancier saisit, un voisin fait procès.
    D’abord notre Trio s’en tire avec succès.
    Leur amitié fut courte autant qu’elle était rare.
    Le sang les avait joints, l’intérêt les sépare.
    L’ambition, l’envie, avec les consultants,
    Dans la succession entrent en même temps.
    On en vient au partage, on conteste, on chicane.
    Le Juge sur cent points tour à tour les condamne.
    Créanciers et voisins reviennent aussitôt ;
    Ceuxlà sur une erreur, ceuxci sur un défaut.
    Les frères désunis sont tous d’avis contraire :
    L’un veut s’accommoder, l’autre n’en veut rien faire.
    Tous perdirent leur bien, et voulurent trop tard
    Profiter de ces dards unis et pris à part.

    Les Fables Continuer la lecture

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  • L’ÉTERNITÉ NE PENCHE QUE DU CÔTÉ DE L’AMOUR

    par Abdelmajid Benjelloun

     

    Je ne m’aime pas même si je suis mon tout premier prochain.

     

    Cette image de l’homme sautillant sur la

    Lune n’est pas plus extraordinaire que la pierre immobile.

     

    Tel homme est malade.

    Sa maladie est sociale.

    Sa maladie s’appelle la haine.

    Il vit. mais il se soigne à la haine d’autrui.

     

    Ce comique imite quelqu’un qui n’existe pas.

     

    C’est la barque qui montre l’ondulation de la mer.

     

    La paix ne s’exporte pas, la guerre, si.

     

    Il est des courtoisies qui surviennent par défaut de noblesse.

     

    Elle m’apporte un verre de soif.

    Et elle le boit avec moi.

     

    Mes mains accomplissent, ô miracle, la pierre dans ses seins !

     

    Des dessins rupestres m’attendent chez une jeune fille.

    Je dois les recopier sur ma vie.

    Qu’elle le sache ou non.

     

    Les pas, étincelles du voyage.

     

    Le silence est un effet secondaire de l’infini.

     

    C’est drôle : la goutte de pluie tombée sur l’arbre s’accroche encore à l’une de ses branches avant de tomber au sol.

     

    Tel poète se retire dans le monde.

     

    Ce que j’aime chez cet artiste flamand, c’est qu’il est un peintre de l’inaudible.

     

    La pierre a la tête dans l’immobilité et les pieds dans le silence.

     

    Par l’immobilité, la pierre fait front à l’absolu.

     

    De la pierre monte l’immobilité comme le rêve premier.

     

    Chez la pierre, l’immobilité est labeur. Continuer la lecture

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  • Consolation à Caritée, sur la mort de son mari

    Ainsi quand Mausole fut mort
    Artémise accusa le sort :
    De pleurs se noya le visage :
    Et dit aux astres innocents
    Tout ce que fait dire la rage,
    Quand elle est maîtresse des sens.

    Ainsi fut sourde au réconfort,
    Quand elle eut trouvé dans le port
    La perte qu’elle avait songée,
    Celle de qui les passions
    Firent voir à la mer Egée
    Le premier nid des Alcyons.

    Vous n’êtes seule en ce tourment
    Qui témoignez du sentiment,
    O trop fidèle Caritée :
    En toutes âmes l’amitié
    De mêmes ennuis agitée
    Fait les mêmes traits de pitié.

    De combien de jeunes maris
    En la querelle de Pâris
    Tomba la vie entre les armes,
    Qui fussent retournés un jour,
    Si la mort se payait de larmes,
    A Mycènes faire l’amour.

    Mais le destin qui fait nos lois,
    Est jaloux qu’on passe deux fois
    Audeçà du rivage blême :
    Et les dieux ont gardé ce don
    Si rare, que Jupiter même
    Ne le sut faire à Sarpedon.

    Pourquoi donc si peu sagement
    Démentant votre jugement
    Passezvous en cette amertume,
    Le meilleur de votre saison,
    Aimant mieux plaindre par coutume
    Que vous consoler par raison ?

    Nature fait bien quelque effort,
    Qu’on ne peut condamner qu’à tort,
    Mais que direzvous pour défendre
    Ce prodige de cruauté,
    Par qui vous semblez entreprendre
    De ruiner votre beauté ?

    Que vous ont fait ces beaux cheveux,
    Dignes objets de tant de voeux,
    Pour endurer votre colère ?
    Et devenus vos ennemis
    Recevoir l’injuste salaire
    D’un crime qu’ils n’ont point commis ?

    Quelles aimables qualités
    En celui que vous regrettez,
    Ont pu mériter qu’à vos roses
    Vous ôtiez leur vive couleur,
    Et livriez de si belles choses
    A la merci de la douleur ?

    Remettezvous l’âme en repos,
    Changez ces funestes propos :
    Et par la fin de vos tempêtes,
    Obligeant tous les beaux esprits,
    Conservez au siècle où vous êtes,
    Ce que vous lui donnez de prix.

    Amour autrefois en vos yeux
    Plein d’appas si délicieux,
    Devient mélancolique et sombre,
    Quand il voit qu’un si long ennui,
    Vous fait consumer pour un ombre,
    Ce que vous n’avez que pour lui.

    S’il vous ressouvient du pouvoir
    Que ses traits vous ont fait avoir,
    Quand vos lumières étaient calmes,
    Permettezlui de vous guérir
    Et ne différez point les palmes,
    Qu’il brûle de vous acquérir.

    Le temps d’un insensible cours
    Nous porte à la fin de nos jours :
    C’est à notre sage conduite,
    Sans murmurer de ce défaut,
    De nous consoler de sa fuite
    En le ménageant comme il faut. Continuer la lecture

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  • La mort du loup

    I

    Les nuages couraient sur la lune enflammée
    Comme sur l’incendie on voit fuir la fumée,
    Et les bois étaient noirs jusques à l’horizon.
    Nous marchions sans parler, dans l’humide gazon,
    Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes,
    Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes,
    Nous avons aperçu les grands ongles marqués
    Par les loups voyageurs que nous avions traqués.
    Nous avons écouté, retenant notre haleine
    Et le pas suspendu. Ni le bois, ni la plaine
    Ne poussait un soupir dans les airs ; Seulement
    La girouette en deuil criait au firmament ;
    Car le vent élevé bien au dessus des terres,
    N’effleurait de ses pieds que les tours solitaires,
    Et les chênes d’enbas, contre les rocs penchés,
    Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.
    Rien ne bruissait donc, lorsque baissant la tête,
    Le plus vieux des chasseurs qui s’étaient mis en quête
    A regardé le sable en s’y couchant ; Bientôt,
    Lui que jamais ici on ne vit en défaut,
    A déclaré tout bas que ces marques récentes
    Annonçait la démarche et les griffes puissantes
    De deux grands loupscerviers et de deux louveteaux.
    Nous avons tous alors préparé nos couteaux,
    Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,
    Nous allions pas à pas en écartant les branches.
    Trois s’arrêtent, et moi, cherchant ce qu’ils voyaient,
    J’aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient,
    Et je vois au delà quatre formes légères
    Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères,
    Comme font chaque jour, à grand bruit sous nos yeux,
    Quand le maître revient, les lévriers joyeux.
    Leur forme était semblable et semblable la danse ;
    Mais les enfants du loup se jouaient en silence,
    Sachant bien qu’à deux pas, ne dormant qu’à demi,
    Se couche dans ses murs l’homme, leur ennemi.
    Le père était debout, et plus loin, contre un arbre,
    Sa louve reposait comme celle de marbre
    Qu’adorait les romains, et dont les flancs velus
    Couvaient les demidieux Rémus et Romulus.
    Le Loup vient et s’assied, les deux jambes dressées
    Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.
    Il s’est jugé perdu, puisqu’il était surpris,
    Sa retraite coupée et tous ses chemins pris ;
    Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante,
    Du chien le plus hardi la gorge pantelante
    Et n’a pas desserré ses mâchoires de fer,
    Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair
    Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
    Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,
    Jusqu’au dernier moment où le chien étranglé,
    Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
    Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.
    Les couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde,
    Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang ;
    Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant.
    Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
    Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
    Et, sans daigner savoir comment il a péri,
    Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.

    II

    J’ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,
    Me prenant à penser, et n’ai pu me résoudre
    A poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois,
    Avaient voulu l’attendre, et, comme je le crois,
    Sans ses deux louveteaux la belle et sombre veuve
    Ne l’eût pas laissé seul subir la grande épreuve ;
    Mais son devoir était de les sauver, afin
    De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,
    A ne jamais entrer dans le pacte des villes
    Que l’homme a fait avec les animaux serviles
    Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,
    Les premiers possesseurs du bois et du rocher.

    Hélas ! aije pensé, malgré ce grand nom d’Hommes,
    Que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes !
    Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
    C’est vous qui le savez, sublimes animaux !
    A voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse
    Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.
    Ah ! je t’ai bien compris, sauvage voyageur,
    Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au coeur !
    Il disait : ‘ Si tu peux, fais que ton âme arrive,
    A force de rester studieuse et pensive,
    Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté
    Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.
    Gémir, pleurer, prier est également lâche.
    Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
    Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler,
    Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. ‘

    Les Destinées Continuer la lecture

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  • Fleur

    Triste comme le prince Hamlet,

    Guy cria d’une façon nette:

    Je vois notre avenir en laid.

    Qu’elle est vieille, notre planète!
    On y cherchera vainement

    Dans peu de temps la bête fauve,

    Et ce fatal événement

    Se produit: elle devient chauve.
    Pour plaire à nos petits-neveux,

    Étant sans feuillage et sans marbres,

    Comme on se met de faux cheveux

    Elle se mettra de faux arbres.
    Depuis le roi du ciel, Indra,

    Tous les volcans, souffrant d’un asthme,

    Toussent leurs poumons; il faudra

    Qu’on leur mette un grand cataplasme.
    Se glaçant, par un triste jeu,

    Des extrémités jusqu’au centre,

    La pauvre Terre, au lieu de feu

    A de la neige dans le ventre.
    Et c’est là son moindre défaut.

    Depuis que le pic la farfouille

    Elle est vidée, ou peu s’en faut,

    On n’aura bientôt plus de houille.
    Quant à l’homme, drôle de corps!

    Jusqu’à ce que la mort s’en suive

    Il doit écouter les accords

    Des Huguenots et de la Juive.
    Et tant de malheureux ont faim!

    Le ciel est froid, la neige est dure,

    Par l’hiver qui n’a pas de fin.

    Oh! la bise dans la froidure!
    Engin cruel, affreux joyau

    Que la Démence voit en songe,

    En abominable tuyau

    Le sombre acier de Krupp s’allonge.
    Et les belles Illusions,

    Engouffrant leurs comiques robes

    Dans le ciel plein de visions,

    Laissent l’homme en proie aux microbes.
    On va sans espoir et sans but

    Dans cette ombre mal habitée.

    Il est temps qu’on mette au rebut

    La planète désorbitée.
    Tel Guy, sans pitié, ni merci,

    Injuriait l’astre morose.

    Mais comme il s’écriait ainsi,

    Vint à passer la jeune Rose.
    Douce, autour d’elle ruisselait

    Comme une lumière inconnue.

    Elle a seize ans tout juste, elle est

    Folâtre, naïve, ingénue.
    Pétrie avec un peu d’azur

    Ainsi qu’un Ange, elle est de celles

    Dont on admire le front pur.

    Ses yeux d’or sont pleins d’étincelles.
    Pareille au gai matin vermeil,

    Elle est enfantine et superbe

    Et, sous un rayon de soleil,

    Semble un grand lys, fleuri dans l’herbe.
    Regardant cette floraison,

    Je dis à Guy, l’âme ravie;

    Mon ami, vous avez raison,

    Elle est monotone, la vie.
    Paris, que le songe berçait,

    Comme Ecbatane et comme Tarse,

    Rentre au néant tragique, et c’est

    Toujours la même vieille farce.
    Partout c’est — on n’en sort jamais –

    L’orgie écoeurante ou le jeûne,

    Et la planète est vieille, mais

    Comme la jeune fille est jeune!
    23 décembre 1890. Continuer la lecture

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  • A la Malibran

    Stances

    I

    Sans doute il est trop tard pour parler encor d’elle ;
    Depuis qu’elle n’est plus quinze jours sont passés,
    Et dans ce paysci quinze jours, je le sais,
    Font d’une mort récente une vieille nouvelle.
    De quelque nom d’ailleurs que le regret s’appelle,
    L’homme, par tout pays, en a bien vite assez.

    II

    Ô MariaFelicia ! le peintre et le poète
    Laissent, en expirant, d’immortels héritiers ;
    Jamais l’affreuse nuit ne les prend tout entiers.
    À défaut d’action, leur grande âme inquiète
    De la mort et du temps entreprend la conquête,
    Et, frappés dans la lutte, ils tombent en guerriers.

    III

    Celuilà sur l’airain a gravé sa pensée ;
    Dans un rythme doré l’autre l’a cadencée ;
    Du moment qu’on l’écoute, on lui devient ami.
    Sur sa toile, en mourant, Raphaël l’a laissée,
    Et, pour que le néant ne touche point à lui,
    C’est assez d’un enfant sur sa mère endormi.

    IV

    Comme dans une lampe une flamme fidèle,
    Au fond du Parthénon le marbre inhabité
    Garde de Phidias la mémoire éternelle,
    Et la jeune Vénus, fille de Praxitèle,
    Sourit encor, debout dans sa divinité,
    Aux siècles impuissants qu’a vaincus sa beauté.

    V

    Recevant d’âge en âge une nouvelle vie,
    Ainsi s’en vont à Dieu les gloires d’autrefois ;
    Ainsi le vaste écho de la voix du génie
    Devient du genre humain l’universelle voix…
    Et de toi, morte hier, de toi, pauvre Marie,
    Au fond d’une chapelle il nous reste une croix !

    VI

    Une croix ! et l’oubli, la nuit et le silence !
    Écoutez ! c’est le vent, c’est l’Océan immense ;
    C’est un pêcheur qui chante au bord du grand chemin.
    Et de tant de beauté, de gloire et d’espérance,
    De tant d’accords si doux d’un instrument divin,
    Pas un faible soupir, pas un écho lointain !

    VII

    Une croix ! et ton nom écrit sur une pierre,
    Non pas même le tien, mais celui d’un époux,
    Voilà ce qu’après toi tu laisses sur la terre ;
    Et ceux qui t’iront voir à ta maison dernière,
    N’y trouvant pas ce nom qui fut aimé de nous,
    Ne sauront pour prier où poser les genoux.

    VIII

    Ô Ninette ! où sontils, belle muse adorée,
    Ces accents pleins d’amour, de charme et de terreur,
    Qui voltigeaient le soir sur ta lèvre inspirée,
    Comme un parfum léger sur l’aubépine en fleur ?
    Où vibre maintenant cette voix éplorée,
    Cette harpe vivante attachée à ton coeur ?

    IX

    N’étaitce pas hier, fille joyeuse et folle,
    Que ta verve railleuse animait Corilla,
    Et que tu nous lançais avec la Rosina
    La roulade amoureuse et l’oeillade espagnole ?
    Ces pleurs sur tes bras nus, quand tu chantais le Saule,
    N’étaitce pas hier, pâle Desdemona ?

    X

    N’étaitce pas hier qu’à la fleur de ton âge
    Tu traversais l’Europe, une lyre à la main ;
    Dans la mer, en riant, te jetant à la nage,
    Chantant la tarentelle au ciel napolitain,
    Coeur d’ange et de lion, libre oiseau de passage,
    Espiègle enfant ce soir, sainte artiste demain ?

    XI

    N’étaitce pas hier qu’enivrée et bénie
    Tu traînais à ton char un peuple transporté,
    Et que Londre et Madrid, la France et l’Italie,
    Apportaient à tes pieds cet or tant convoité,
    Cet or deux fois sacré qui payait ton génie,
    Et qu’à tes pieds souvent laissa ta charité ?

    XII

    Qu’astu fait pour mourir, ô noble créature,
    Belle image de Dieu, qui donnais en chemin
    Au riche un peu de joie, au malheureux du pain ?
    Ah ! qui donc frappe ainsi dans la mère nature,
    Et quel faucheur aveugle, affamé de pâture,
    Sur les meilleurs de nous ose porter la main ?

    XIII

    Ne suffitil donc pas à l’ange de ténèbres
    Qu’à peine de ce temps il nous reste un grand nom ?
    Que Géricault, Cuvier, Schiller, Goethe et Byron
    Soient endormis d’hier sous les dalles funèbres,
    Et que nous ayons vu tant d’autres morts célèbres
    Dans l’abîme entr’ouvert suivre Napoléon ?

    XIV

    Nous fautil perdre encor nos têtes les plus chères,
    Et venir en pleurant leur fermer les paupières,
    Dès qu’un rayon d’espoir a brillé dans leurs yeux ?
    Le ciel de ses élus devientil envieux ?
    Ou fautil croire, hélas ! ce que disaient nos pères,
    Que lorsqu’on meurt si jeune on est aimé des dieux ?

    XV

    Ah ! combien, depuis peu, sont partis pleins de vie !
    Sous les cyprès anciens que de saules nouveaux !
    La cendre de Robert à peine refroidie,
    Bellini tombe et meurt ! Une lente agonie
    Traîne Carrel sanglant à l’éternel repos.
    Le seuil de notre siècle est pavé de tombeaux.

    XVI

    Que nous resteratil si l’ombre insatiable,
    Dès que nous bâtissons, vient tout ensevelir ?
    Nous qui sentons déjà le sol si variable,
    Et, sur tant de débris, marchons vers l’avenir,
    Si le vent, sous nos pas, balaye ainsi le sable,
    De quel deuil le Seigneur veutil donc nous vêtir ?

    XVII

    Hélas ! Marietta, tu nous restais encore.
    Lorsque, sur le sillon, l’oiseau chante à l’aurore,
    Le laboureur s’arrête, et, le front en sueur,
    Aspire dans l’air pur un souffle de bonheur.
    Ainsi nous consolait ta voix fraîche et sonore,
    Et tes chants dans les cieux emportaient la douleur.

    XVIII

    Ce qu’il nous faut pleurer sur ta tombe hâtive,
    Ce n’est pas l’art divin, ni ses savants secrets :
    Quelque autre étudiera cet art que tu créais ;
    C’est ton âme, Ninette, et ta grandeur naïve,
    C’est cette voix du coeur qui seule au coeur arrive,
    Que nul autre, après toi, ne nous rendra jamais.

    XIX

    Ah ! tu vivrais encor sans cette âme indomptable.
    Ce fut là ton seul mal, et le secret fardeau
    Sous lequel ton beau corps plia comme un roseau.
    Il en soutint longtemps la lutte inexorable.
    C’est le Dieu toutpuissant, c’est la Muse implacable
    Qui dans ses bras en feu t’a portée au tombeau.

    XX

    Que ne l’étouffaistu, cette flamme brûlante
    Que ton sein palpitant ne pouvait contenir !
    Tu vivrais, tu verrais te suivre et t’applaudir
    De ce public blasé la foule indifférente,
    Qui prodigue aujourd’hui sa faveur inconstante
    À des gens dont pas un, certes, n’en doit mourir.

    XXI

    Connaissaistu si peu l’ingratitude humaine ?
    Quel rêve astu donc fait de te tuer pour eux ?
    Quelques bouquets de fleurs te rendaientils si vaine,
    Pour venir nous verser de vrais pleurs sur la scène,
    Lorsque tant d’histrions et d’artistes fameux,
    Couronnés mille fois, n’en ont pas dans les yeux ?

    XXII

    Que ne détournaistu la tête pour sourire,
    Comme on en use ici quand on feint d’être ému ?
    Hélas ! on t’aimait tant, qu’on n’en aurait rien vu.
    Quand tu chantais le Saule, au lieu de ce délire,
    Que ne t’occupaistu de bien porter ta lyre ?
    La Pasta fait ainsi : que ne l’imitaistu ?

    XXIII

    Ne savaistu donc pas, comédienne imprudente,
    Que ces cris insensés qui te sortaient du coeur
    De ta joue amaigrie augmentaient la pâleur ?
    Ne savaistu donc pas que, sur ta tempe ardente,
    Ta main de jour en jour se posait plus tremblante,
    Et que c’est tenter Dieu que d’aimer la douleur ?

    XXIV

    Ne sentaistu donc pas que ta belle jeunesse
    De tes yeux fatigués s’écoulait en ruisseaux,
    Et de ton noble coeur s’exhalait en sanglots ?
    Quand de ceux qui t’aimaient tu voyais la tristesse,
    Ne sentaistu donc pas qu’une fatale ivresse
    Berçait ta vie errante à ses derniers rameaux ?

    XXV

    Oui, oui, tu le savais, qu’au sortir du théâtre,
    Un soir dans ton linceul il faudrait te coucher.
    Lorsqu’on te rapportait plus froide que l’albâtre,
    Lorsque le médecin, de ta veine bleuâtre,
    Regardait goutte à goutte un sang noir s’épancher,
    Tu savais quelle main venait de te toucher.

    XXVI

    Oui, oui, tu le savais, et que, dans cette vie,
    Rien n’est bon que d’aimer, n’est vrai que de souffrir.
    Chaque soir dans tes chants tu te sentais pâlir.
    Tu connaissais le monde, et la foule, et l’envie,
    Et, dans ce corps brisé concentrant ton génie,
    Tu regardais aussi la Malibran mourir.

    XXVII

    Meurs donc ! ta mort est douce, et ta tâche est remplie.
    Ce que l’homme icibas appelle le génie,
    C’est le besoin d’aimer ; hors de là tout est vain.
    Et, puisque tôt ou tard l’amour humain s’oublie,
    Il est d’une grande âme et d’un heureux destin
    D’expirer comme toi pour un amour divin !

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  • Mimi Pinson

    Chanson.

    Mimi Pinson est une blonde,
    Une blonde que l’on connaît.
    Elle n’a qu’une robe au monde,
    Landerirette !
    Et qu’un bonnet.
    Le Grand Turc en a davantage.
    Dieu voulut de cette façon
    La rendre sage.
    On ne peut pas la mettre en gage,
    La robe de Mimi Pinson.

    Mimi Pinson porte une rose,
    Une rose blanche au côté.
    Cette fleur dans son coeur éclose,
    Landerirette !
    C’est la gaieté.
    Quand un bon souper la réveille,
    Elle fait sortir la chanson
    De la bouteille.
    Parfois il penche sur l’oreille,
    Le bonnet de Mimi Pinson.

    Elle a les yeux et la main prestes.
    Les carabins, matin et soir,
    Usent les manches de leurs vestes,
    Landerirette !
    A son comptoir.
    Quoique sans maltraiter personne,
    Mimi leur fait mieux la leçon
    Qu’à la Sorbonne.
    Il ne faut pas qu’on la chiffonne,
    La robe de Mimi Pinson.

    Mimi Pinson peut rester fille,
    Si Dieu le veut, c’est dans son droit.
    Elle aura toujours son aiguille,
    Landerirette !
    Au bout du doigt.
    Pour entreprendre sa conquête,
    Ce n’est pas tout qu’un beau garçon :
    Faut être honnête ;
    Car il n’est pas loin de sa tête,
    Le bonnet de Mimi Pinson.

    D’un gros bouquet de fleurs d’orange
    Si l’amour veut la couronner,
    Elle a quelque chose en échange,
    Landerirette !
    A lui donner.
    Ce n’est pas, on se l’imagine,
    Un manteau sur un écusson
    Fourré d’hermine ;
    C’est l’étui d’une perle fine,
    La robe de Mimi Pinson.

    Mimi n’a pas l’âme vulgaire,
    Mais son coeur est républicain :
    Aux trois jours elle a fait la guerre,
    Landerirette !
    En casaquin.
    A défaut d’une hallebarde,
    On l’a vue avec son poinçon
    Monter la garde.
    Heureux qui mettra sa cocarde
    Au bonnet de Mimi Pinson ! Continuer la lecture

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  • Ein grab in der luft

    Je n’ai les mots ni la langue qui tue et chante tout à la fois. Je n’ai, clouée sous les ongles, aucune rumeur d’enfance comme celle de l’orphelin tombé des convois, et qui ne s’apprend pas, ni ce legs agrippé pour toujours aux barbelés de Pologne. Je n’ai voix assez rauque, assez exténuée, assez trouée, je parle par défaut sans m’écorcher si profond que cela, gorge à sec à force de recoudre l’écho du marteau à briser les tympans, l’écho du ressac de ballast qui ne sait plus s’il frappe au dehors ou au dedans des dents, l’écho de ce qui chuinte au coin de vieilles lèvres jusqu’à ne plus faire bouche, quand on a oublié note à note la musique, lettre à lettre le sens du dernier can tique. Comment se peut-il que sans être incurable on ne veuille pas guérir ? On retourne à la ritournelle qui broie du silence et du rouge et du noir sur les écrans du monde. Où est cette tombe dans un souffle d’air qui attend des suppliciés dont il ne reste pas même un nom, pas même une ombre sur la face lisse du ciel ? Monte du sol une buée grise qui masque les lointains, c’est de la cendre ou peut-être pas, un petit jour qui ne fait pas une aube, quelque chose comme de la poussière d’âmes qui monte et monte, stagne et approche avec son escorte de corbeaux. La mort n’est plus seulement un maître d’Allemagne il y a tant de dialectes maintenant où lâcher les molosses, jouer avec les serpents, hurler qu’il faut creuser et creuser l’interminable fosse commune, tant de prénoms qui sortent des enfers sans leurs Eurydice de fumée, tant de poids morts à porter, à traduire, à cracher dans toutes les langues blessées à mort qui disent qu’un homme habite la maison et que c’est un bourreau, plus seulement un maître à l’œil bleu mais un milicien de partout. Comment se peut-il que sans être incurable on ne veuille pas guérir ? On retourne à la ritournelle qui broie du silence et du rouge et du noir sur les écrans dxi monde. Où est cette tombe dans un souffle d’air quand manque jusqu’au souffle, que l’infini est à l’étroit et l’absence serrée dans un cadre vide ? Monte du sol une fumée qui n’a pas d’horizon, c’est du soufre ou peut-être pas, une maladie qui ne lait pas de flamme, quelque chose comme du feu froid qui monte et monte, stagne et approche avec sa garde de potences. La botte écrase la montre et le poignet, l’heure est la même Sulamith, Margarete, pour tous les maîtres d’Allemagne qui donnent de la mâchoire en serbe ou en chinois, en russe, turc, anglais, arabe, français, coréen, l’heure est la même Leïla, Tséring, Marina, pour tous les chiens qui aboient après cette tombe qui ne retient pas un nom, pas une ombre dans un souffre d’air. Les langues blessées à mort disent qu’un homme habite la maison et qu’il siffle par-dessus les corps jetés aux corbeaux alors que pour creuser et creuser il ne reste personne. Comment se peut-il que sans eue incurable on ne veuille pas guérir ? On retourne à la ritournelle qui broie du silence et du rouge et du noir sur les écrans du monde. Je n’ai les mots ni la langue qui tue et chante tout à ia lois. Je n’ai voix assez rauque, assez exténuée, assez trouée… Un homme qui ressemble à un autre habite la maison. Le maîu’e d’Allemagne engrange en tous pays. Il y a dans le décor des cadavres sans cause. La mort est un bourbier recouvert d’oiseaux noirs. Comment se peut-il que sans être incurable on ne veuille plus guérir ? D’une bouteille jetée à la Vistule sur le chemin de la chambre à gaz remonte le message d’un anonyme après quoi tout se lait : Le mot chien aboie-t-il ? Continuer la lecture

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