Poésie, poètes, ressources et plus

  • Une chanson désespérée

    Ton souvenir surgit de la nuit où je suis.

    La rivière à la mer noue sa plainte obstinée.
    Abandonné comme les quais dans le matin.

    C’est l’heure de partir, ô toi l’abandonné!
    Des corolles tombant, pluie froide sur mon coeur.

    Ô sentine de décombres, grotte féroce au naufragé!
    En toi se sont accumulés avec les guerres les envols.

    Les oiseaux de mon chant de toi prirent essor.
    Tu as tout englouti, comme fait le lointain.

    Comme la mer, comme le temps. Et tout en toi fut un naufrage!
    De l’assaut, du baiser c’était l’heure joyeuse.

    lueur de la stupeur qui brûlait comme un phare.
    Anxiété de pilote et furie de plongeur aveugle,

    trouble ivresse d’amour, tout en toi fut naufrage!
    Mon âme ailée, blessée, dans l’enfance de brume.

    Explorateur perdu, tout en toi fut naufrage!
    Tu enlaças la douleur, tu t’accrochas au désir.

    La tristesse te renversa et tout en toi fut un naufrage!
    Mais j’ai fait reculer la muraille de l’ombre,

    j’ai marché au-delà du désir et de l’acte.
    Ô ma chair, chair de la femme aimée, de la femme perdue,

    je t’évoque et je fais de toi un chant à l’heure humide.
    Tu reçus l’infinie tendresse comme un vase,

    et l’oubli infini te brisa comme un vase.
    Dans la noire, la noire solitude des îles,

    c’est là, femme d’amour, que tes bras m’accueillirent.
    C’était la soif, la faim, et toi tu fus le fruit.

    C’était le deuil, les ruines et tu fus le miracle.
    Femme, femme, comment as-tu pu m’enfermer

    dans la croix de tes bras, la terre de ton âme.
    Mon désir de toi fut le plus terrible et le plus court,

    le plus désordonné, ivre, tendu, avide.
    Cimetière de baisers, dans tes tombes survit le feu,

    et becquetée d’oiseaux la grappe brûle encore.
    Ô la bouche mordue, ô les membres baisés,

    ô les dents affamées, ô les corps enlacés.
    Furieux accouplement de l’espoir et l’effort

    qui nous noua tous deux et nous désespéra.
    La tendresse, son eau, sa farine légère.

    Et le mot commencé à peine sur les lèvres.
    Ce fut là le destin où allait mon désir,

    où mon désir tomba, tout en toi fut naufrage!
    Ô sentine de décombres, tout est retombé sur toi,

    toute la douleur tu l’as dite et toute la douleur t’étouffe.
    De tombe en tombe encore tu brûlas et chantas.

    Debout comme un marin à la proue d’un navire.
    Et tu as fleuri dans des chants, tu t’es brisé dans des courants.

    Ô sentine de décombres, puits ouvert de l’amertume.
    Plongeur aveugle et pâle, infortuné frondeur,

    explorateur perdu, tout en toi fut naufrage!
    C’est l’heure de partir, c’est l’heure dure et froide

    que la nuit toujours fixe à la suite des heures.
    La mer fait aux rochers sa ceinture de bruit.

    Froide l’étoile monte et noir l’oiseau émigre.
    Abandonné comme les quais dans le matin.

    Et seule dans mes mains se tord l’ombre tremblante.
    Oui, bien plus loin que tout. Combien plus loin que tout.
    C’est l’heure de partir. Ô toi l’abandonné. Continuer la lecture

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  • Je vous écoutais et je vous suivais Antonin Artaud

    Je vous écoutais et je vous suivais

    Antonin Artaud

    Dans le retentissement et le sarcasme de Tout

    J’apercevais des ombres, je situais ton délire et j’incarnais réellement ta vie

    Sans me douter de ta mort

    Sans me douter que j’étais destiné

    A vivre seul et maudit

    Sans me douter que tes paroles en moi

    Prendraient forme et naissance comme des êtres minuscules et puissants et que je serais menacé par l’horreur par la démence et que la mort s’appesantirait longuement sur ma vie. Continuer la lecture

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  • Aux conquérants ambitieux

    Vous que l’ambition dispose à des efforts

    Que n’oserait tenter un courage vulgaire

    Et qui vous conduiriez jusqu’au séjour des morts

    Afin d’y rencontrer de quoi vous satisfaire.
    Voulez-vous butiner de plus riches trésors

    Que n’en ont tous les lieux que le soleil éclaire ?

    Sans courir l’océan ni ravager ses bords,

    Venez voir ma Princesse et tâchez de lui plaire.
    Vous pourriez conquérir, s’il plaisait au Destin,

    Les terres du Couchant, les climats du Matin,

    Et l’lle dont la Rose est la Reine de l’onde.
    Vous pourriez asservir l’État des fleurs de lis,

    Vous pourriez imposer des lois à tout le monde,

    Mais tout cela vaut moins qu’un baiser de Philis. Continuer la lecture

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  • Une rose

    Cette rose vivait au-dessus du jardin,

    N’ayant, sur son front pur, qu’une âme pour aigrette,

    Et ne comprenant rien à la foule secrète

    Qui se cachait le soir et courait le matin.
    Aspirant à l’étoile et fuyant le ravin

    Il lui fallait le ciel pour appuyer sa tête…

    Cette rose vivait au-dessus du jardin,

    N’ayant, sur son front pur, qu’une âme pour aigrette.
    Elle n’avait jamais, pour lire le destin,

    Effeuillé le cœur d’or d’une humble pâquerette ;

    Elle n’avait jamais, penchant son cœur lointain,

    Vu trembler l’herbe folle ou l’herbe d’amourette…

    Cette rose vivait au-dessus du jardin. Continuer la lecture

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  • Érato

    Nature, où sont tes Dieux ? Ô prophétique aïeule,

    Ô chair mystérieuse où tout est contenu,

    Qui pendant si longtemps as vécu de toi seule

    Et qui sembles mourir, parle, qu’est devenu

    Cet âge de vertu que chaque jour efface,

    Où le sourire humain rayonnait sur ta face ?

    Où s’est enfui le chœur de tes Olympiens ?

    Ô Nature à présent désespérée et vide,

    Jadis l’affreux désert des Éthiopiens

    Sous le midi sauvage ou sous la nuit livide

    Fut moins appesanti, moins formidable, et moins

    Fait pour ce désespoir qui n’a pas de témoins,

    Que tu ne m’apparais à présent tout entière,

    Depuis que tu n’as plus ce chœur mélodieux

    De tes fils immortels, orgueil de la Matière.

    Aïeule au flanc meurtri, Nature, où sont tes Dieux ?

    Jadis, avant, hélas ! que l’Ignorance impie

    T’eût dédaigneusement sous ses pieds accroupie,

    Nature, comme nous tu vivais, tu vivais !

    Avec leurs rocs géants, leurs granits et leurs marbres,

    Les monts furent alors les immenses chevets

    Où tu dormais la nuit dans ta ceinture d’arbres.

    Les constellations étaient des yeux vivants,

    Une haleine passait dans le souffle des vents ;

    Leur aile frissonnante aux sauvages allures

    Qui brise dans les bois les grands feuillages roux,

    En pliant les rameaux courbait des chevelures,

    Et dans la mer, ces flots palpitants de courroux

    Ainsi que des lions, qui sous l’ardente lame

    Bondissent dans l’azur, étaient des seins de femme.

    Mais que dis-je, ô Dieux forts, Dieux éclatants, Dieux beaux,

    Triomphateurs ornés de dépouilles sanglantes,

    Porteurs d’arcs, de tridents, de thyrses, de flambeaux,

    De lyres, de tambours, d’armes étincelantes,

    Voyageurs accourus du ciel et de l’enfer,

    Qui parmi les buissons de Sicile et de Corse

    Avec vos cheveux blonds toujours vierges du fer

    Parliez dans le nuage et viviez dans l’écorce,

    Dieux exterminateurs des serpents et des loups,

    Non, vous n’êtes pas morts ! En vain l’homme jaloux

    Dit que l’Érèbe a clos vos radieuses bouches :

    Moi qui vous aime encor, je sais que votre voix

    Est vivante, et vos fronts célestes, je les vois !

    Je vois l’ardent Bacchus, Diane aux yeux farouches,

    Vénus, et toi surtout dont le nom triomphant

    Écrasera toujours leur espoir chimérique,

    Ô Muse ! qui naguère et tout petit enfant

    M’a choisi pour les vers et pour le chant lyrique !

    Nourrice de guerriers, louangeuse Érato !

    Déjà le blanc cheval aux yeux pleins d’étincelles,

    Impatient du libre azur, ouvre ses ailes

    Et de ses pieds légers bondit sur le coteau.

    Saisis sa chevelure, et dans l’herbe fleurie

    Que le coursier t’emporte au gré de sa furie !

    Puis quand tu reviendras, Muse, nous chanterons.

    Va voir les durs combats, les grands chocs, les mêlées,

    Des crinières de pourpre au vent échevelées,

    Des blessures brisant les bras, trouant les fronts,

    Et, comme un vin joyeux sort des vendanges mûres,

    Le rouge flot du sang coulant sur les armures,

    Et l’épée autour d’elle agitant ses éclairs,

    Et les soldats avec une âme vengeresse

    Bondissant, emportés par le chef aux yeux clairs.

    Va, mais que ni les rois, ni le peuple, ô Déesse,

    Ne puissent te convaincre et changer ton dessein,

    Car seule gouvernant les chants où tu les nommes,

    Plus forte que la vie et le destin des hommes,

    L’immuable Justice habite dans ton sein.

    Puis tu délaceras ta cuirasse guerrière.

    Alors, bravant l’orage effroyable et ses jeux,

    Marche, tes noirs cheveux au vent, dans la clairière,

    Va dans les antres sourds, gravis les rocs neigeux,

    Près des gouffres ouverts et sur les pics sublimes

    Qui fument au soleil, de glace hérissés,

    Respire, et plonge-toi dans les fleuves glacés.

    Muse, il est bon pour toi de vivre sur les cimes,

    De sentir sur ton sein la caresse des airs,

    De franchir l’âpre horreur des torrents sans rivages,

    Et, quand les vents affreux pleurent dans les déserts,

    De livrer ta poitrine à leurs bouches sauvages.

    Le flot aigu, le mont qu’endort l’éternité,

    La forêt qui grandit selon les saintes règles

    Vers l’azur, et la neige et les chemins des aigles

    Conviennent, ô Déesse, à ta virginité.

    Car rien ne doit ternir ta pureté première

    Et souiller par un long baiser matériel

    Ta belle chair, pétrie avec de la lumière.

    Ton véritable amant, chaste fille du ciel,

    Est celui qui, malgré ta voix qui le rassure

    Et ton regard penché sur lui, n’oserait pas

    D’une lèvre timide effleurer ta chaussure

    Et baiser seulement la trace de tes pas.

    Oui, c’est moi qui te sers et c’est moi qui t’adore.

    Viens ! ceux qu’on a crus morts, nous les retrouverons !

    Les guerriers, les archers, les rois, les forgerons,

    Les reines de l’azur aux fronts baignés d’aurore !

    Viens, nous retrouverons le fils des rois Titans

    Assis, la foudre en main, dans les cieux éclatants ;

    Celle qui de son front jaillit, Déesse armée,

    Comme jaillit l’éclair de la nue enflammée,

    Et celui qui se plaît aux combats, dans les cris

    D’horreur, et portant l’arc avec sa fierté mâle

    Cette amante des bois, la chasseresse pâle

    Qui court dans les sentiers par la neige fleuris

    Et montre ses bras nus tachés du sang des lices ;

    Celui qui dans les noirs marais vils et rampants

    Exterminant les nœuds d’hydres et de serpents,

    De ses traits lourds d’airain les tue avec délices ;

    Puis, celui qui régit les Déesses des flots ;

    Celui-là qu’on déchire en ses douleurs divines,

    Qui meurt pour nous et, pour apaiser nos sanglots,

    Dieu fort, renaît vivant et chaud dans nos poitrines ;

    Celle qui, s’élançant quand l’âpre hiver s’enfuit,

    Ressuscite du noir enfer et de la nuit,

    Et celle-là surtout, vierge délicieuse,

    Qui fait grandir, aimer, naître, sourdre, germer,

    Fleurir tout ce qui vit, et vient tout embaumer

    Et fait frémir d’amour les chênes et l’yeuse,

    Et fait partout courir le grand souffle indompté

    De l’ardente caresse et de la volupté.

    Près de nous brilleront le sceptre que décore

    Une fleur, le trident et, plus terrible encore,

    La ceinture qui tient les désirs en éveil ;

    L’épée au dur tranchant, belle et de sang vermeille,

    Dont la lame d’airain pour la forme est pareille

    À la feuille de sauge, et qui luit au soleil ;

    L’arc, le thyrse léger, la torche qui flamboie ;

    Et la grande Nature avec ses milliers d’yeux

    Nous verra, stupéfaite en sa tranquille joie,

    Voyageurs éblouis, lui ramener ses Dieux ! Continuer la lecture

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  • A la Jeunesse

    Prologue pour « La Vie de Bohème » au Théâtre de l’Odéon
    Mesdames et messieurs, nous vous donnons La Vie

    De Bohème, une pièce où le rire et les pleurs

    Se mêlent, comme aux champs, où notre âme est ravie,

    Les larmes du matin brillent parmi les fleurs.
    Pour dire ce refrain des amours éternelles,

    Deux amis, ô douleur! séparés aujourd’hui,

    Naguères unissaient leurs deux voix fraternelles:

    Puisque l’un d’eux s’est tû, ne parlons que de lui.
    Murger, esprit ailé, poëte ivre d’aurore,

    Pour Muse eut cette soeur divine du Printemps,

    La Jeunesse, pour qui les roses vont éclore,

    Et pour devise il eut ces mots sacrés: Vingt ans!
    C’est pourquoi, tout heureux de se regarder vivre,

    Toujours les jeunes coeurs de vingt ans aimeront

    Ces filles du matin qui passent dans son livre

    Et meurent sans avoir de rides sur leur front.
    Qui ne les adora, ces fleurs de son poëme?

    Qui de nous, qui de nous, ô rêveuse Mimi

    Enamourée encor sous le frisson suprême,

    N’a dans un rêve ardent baisé ton front blêmi?
    Et toi, Musette, reine insoucieuse et folle,

    Qui n’a cherché tes yeux, qui n’a redit ton nom?

    Qui sur ta lèvre ouverte au vent, rose corolle,

    Ne retrouve à la fois Juliette et Manon?
    Oui, tant qu’un vin pourpré frémira dans nos verres,

    Ces fillettes vivront, couple frais et vermeil.

    Pourquoi? c’est qu’elles ont l’âge des primevères

    Et l’actualité du rayon de soleil.
    Le livre un soir devint une pièce applaudie

    Et même fit fureur autant qu’un opéra.

    Le miracle nouveau de cette comédie,

    Ce fut qu’en l’entendant l’on rit et l’on pleura.
    On s’étonnait surtout qu’en des scènes rapides

    L’esprit, versant la joie et l’éblouissement

    Avec son carillon de notes d’or splendides,

    Pût laisser tant de place à l’attendrissement.
    Puis l’oeuvre, que le temps jaloux n’a pas meurtrie,

    De théâtre en théâtre a suivi son destin,

    Mais elle trouve enfin sa réelle patrie

    En abordant ce soir au vieux Pays Latin!
    O vous en qui sourit l’avenir de la France!

    O jeunes gens, Murger calme, vaillant et doux,

    Nous versait en pleurant le vin de l’espérance:

    Où serait-il compris si ce n’est parmi vous?
    Il fut des vôtres, car il eut le fier délire

    Du noble dévouement et des belles chansons,

    Et je devine bien que vous allez lui dire:

    Reste avec nous.  C’est bien.  Nous te reconnaissons.
    Il fut de votre race, ô nation choisie!

    Il se donnait à vous qui, malgré les moqueurs,

    Ne déserterez pas la sainte Poésie,

    Et dont la soif de l’or n’a pas séché les coeurs!
    Comme sa comédie où, voilé de tristesse,

    Murmure sous les cieux le rire aérien,

    Est à vous, bataillon sacré de la jeunesse,

    Nous vous la rapportons.  Reprenez votre bien!
    Le poëte pensif qui vous donna La Vie

    De Bohème, adora dans ses rêves d’azur

    La gloire, cette amante ardemment poursuivie,

    Et toujours se garda pour elle honnête et pur.
    Ses héros sont parfois mal avec la fortune:

    Vous les voyez soupant au milieu des hivers

    D’un sonnet romantique ou bien d’un clair de lune,

    Mais fidèles, mais vrais, mais indomptés, mais fiers!
    Leurs châteaux éclatants, faits d’un rêve féerique,

    N’ont encore été vus par nul historien,

    Et sont bâtis dans une Espagne chimérique,

    Mais enferment l’honneur, sans lequel tout n’est rien.
    Vous recevrez chez vous ces hôtes en liesse,

    Comme des voyageurs qui parlent d’un ami.

    Oui, vous applaudirez et l’esprit de la pièce

    Et votre doux Murger, à présent endormi!
    Et vos regrets amers pour ce jeune poëte

    Emporté loin de nous par un vent meurtrier

    A sa lyre à présent détendue et muette

    Ne refuseront pas quelques brins de laurier!
    Car vous êtes de ceux dont la pitié profonde

    Garde les verts rameaux qui croissent sous le ciel

    Pour les penseurs trop vite exilés de ce monde

    Et pour ce que les morts nous laissent d’immortels!

    30 décembre 1865. Continuer la lecture

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  • Le Fard des Argonautes

    Les putains de Marseille ont des sœurs océanes

    Dont les baisers malsains moisiront votre chair.

    Dans leur taverne basse un orchestre tzigane

    Fait valser les péris au bruit lourd de la mer.
    Navigateurs chantant des refrains nostalgiques,

    Partis sur la galère ou sur le noir vapeur,

    Espérez-vous d’un sistre ou d’un violon magique

    Charmer les matelots trop enclins à la peur ?
    La légende sommeille altière et surannée

    Dans le bronze funèbre et dont le passé fit son trône

    Des Argonautes qui voilà bien des années

    Partirent conquérir l’orientale toison.
    Sur vos tombes naîtront les sournois champignons

    Que louangera Néron dans une orgie claudienne

    Ou plutôt certain soir les vicieux marmitons

    Découvriront vos yeux dans le corps des poissons.
    Partez ! harpe éolienne gémit la tempête…
    Chaque fois qu’une vague épuisée éperdue

    Se pâmait sur le ventre arrondi de l’esquif

    Castor baisait Pollux chastement attentif

    À l’appel des alcyons amoureux dans la nue.
    Ils avaient pour rameur un alcide des foires

    Qui depuis quarante ans traînait son caleçon

    De défaites payées en faciles victoires

    Sur des nabots ventrus ou sur de blancs oisons.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Une à une agonie harmonieuse et multiple

    Les vagues sont venues mourir contre la proue.

    Les cygnes languissants ont fui les requins bleus

    La fortune est passée très vite sur sa roue.
    Les cygnes languissants ont fui les requins bleus

    Et les perroquets verts ont crié dans les cieux.
    — Et mort le chant d’Éole et de l’onde limpide

    Lors nous te chanterons sur la Lyre ô Colchide.
    Un demi-siècle avant une vieille sorcière

    Avait égorgé là son bouc bi-centenaire.

    En restait la toison pouilleuse et déchirée

    Pourrie par le vent pur et mouillée par la mer.
    — Médée tu charmeras ce dragon venimeux

    Et nous tiendrons le rang de ton bouc amoureux

    Pour voir pâmer tes yeux dans ton masque sénile ;

    Ô ! tes reins épineux ô ton sexe stérile,
    Ils partirent un soir semé des lys lunaires.

    Leurs estomacs outrés teintaient tels des grelots.

    Ils berçaient de chansons obscènes leur colère

    De rut inassouvi en paillards matelots…
    Les devins aux bonnets pointus semés de lunes

    Clamaient aux rois en vain l’oracle ésotérique

    Et la mer pour rançon des douteuses fortunes

    Se paraît des joyaux des tyrans érotiques.
    — Nous reviendrons chantant des hymnes obsolètes

    Et les femmes voudront s’accoupler avec nous

    Sur la toison d’or clair dont nous ferons conquête

    Et les hommes voudront nous baiser les genoux.
    Ah ! la jonque est chinoise et grecque la trirème

    Mais la vague est la même a l’orient comme au nord

    Et le vent colporteur des horizons extrêmes

    Regarde peu la voile où s’asseoit son essor.
    Ils avaient pour esquif une vieille gabarre

    Dont le bois merveilleux énonçait des oracles.

    Pour y entrer la mer ne trouvait pas d’obstacle

    Premier monta Jason s’assit et tint la barre.
    Mais Orphée sur la lyre attestait les augures;

    Corneilles et corbeaux hurlant rauque leur peine

    De l’ombre de leur vol rayaient les sarcophages

    Endormis au lointain de l’Égypte sereine.
    J’endormirai pour vous le dragon vulgivague

    Pour prendre la toison du bouc licornéen.

    J’ai gardé de jadis une fleur d’oranger

    Et mon doigt portera l’hyménéenne bague.
    Mais la seule toison traînée par un quadrige

    Servait de paillasson dans les cieux impudiques

    A des cyclopes nus couleur de prune et de cerise

    Hors nul d’entre eux ,ne vit le symbole ironique.
    — Oh ! les flots choqueront des arêtes humaines

    Les tibias des titans sont des ocarinas

    Dans l’orphéon joyeux des stridentes sirènes

    Mais nous mangerons l’or des juteux ananas.
    Car nous incarnerons nos rêves mirifiques

    Qu’importe que Phœbus se plonge sous les flots

    Des rythmes vont surgir ô Vénus Atlantique

    De la mer pour chanter la gloire des héros.
    Ils mangèrent chacun deux biscuits moisissants

    Et l’un d’eux psalmodia des chansons de Calabre

    Qui suscitent la nuit les blêmes revenants

    Et la danse macabre aux danseurs doux et glabres.
    Ils revinrent chantant des hymnes obsolètes

    Les femmes entr’ouvrant l’aisselle savoureuse

    Sur la toison d’or clair s’offraient à leur conquête

    Les maris présentaient de tremblantes requêtes

    Et les enfants baisaient leurs sandales poudreuses.
    — Nous vous ferons pareils au vieil Israélite

    Qui menait sa nation par les mers spleenétiques

    Et les Juifs qui verront vos cornes symboliques

    Citant Genèse et Décalogue et Pentateuque

    Viendront vous demander le sens secret des rites.
    Alors sans gouvernail sans rameurs et sans voiles

    La nef Argo partit au fil des aventures

    Vers la toison lointaine et chaude dont les poils

    Traînaient sur l’horizon linéaire et roussi.
    — Va-t-en, va-t-en, va-t-en qu’un peuple ne t’entraîne

    Qui voudrait le goujat, fellateur clandestin

    Au phallus de la vie collant sa bouche blême

    Fût-ce de jours honteux prolonger son destin ! Continuer la lecture

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  • La Maîtresse rousse

    Je pris pour maître, un jour, une rude maîtresse,

    Plus fauve qu’un jaguar, plus rousse qu’un lion !

    Je l’aimais ardemment, âprement, sans tendresse,

    Avec possession plus qu’adoration !

    C’était ma rage, à moi ! la dernière folie

    Qui saisit, ? quand, touché par l’âge et le malheur,

    On sent au fond de soi la jeunesse finie…

    Car le soleil des jours monte encor dans la vie,

    Qu’il s’en va baissant dans le cœur !
    Je l’aimais et jamais je n’avais assez d’elle !

    Je lui disais : « Démon des dernières amours,

    Salamandre d’enfer, à l’ivresse mortelle,

    Quand les cœurs sont si froids, embrase-moi toujours !
    Verse-moi dans tes feux les feux que je regrette,

    Ces beaux feux qu’autrefois j’allumais d’un regard !

    Rajeunis le rêveur, réchauffe le poète,

    Et, puisqu’il faut mourir, que je meure, ô Fillette !

    Sous tes morsures de jaguar ! »
    Alors je la prenais, dans son corset de verre,

    Et sur ma lèvre en feu, qu’elle enflammait encor,

    J’aimais à la pencher, coupe ardente et légère,

    Cette rousse beauté, ce poison dans de l’or !

    Et c’étaient des baisers !… Jamais, jamais vampire

    Ne suça d’une enfant le cou charmant et frais

    Comme moi je suçais, ô ma rousse hétaïre,

    La lèvre de cristal où buvait mon délire

    Et sur laquelle tu brûlais !
    Et je sentais alors ta foudroyante haleine

    Qui passait dans la mienne et, tombant dans mon cœur,

    Y redoublait la vie, en effaçait la peine,

    Et pour quelques instants en ravivait l’ardeur !
    Alors, Fille de Feu, maîtresse sans rivale,

    J’aimais à me sentir incendié par toi

    Et voulais m’endormir, l’air joyeux, le front pâle,

    Sur un bûcher brillant, comme Sardanapale,

    Et le bûcher était en moi !
    « Ah ! du moins celle-là sait nous rester fidèle, ?

    Me disais-je, ? et la main la retrouve toujours,

    Toujours prête à qui l’aime et vit altéré d’elle,

    Et veut dans son amour perdre tous ses amours ! »

    Un jour elles s’en vont, nos plus chères maîtresses ;

    Par elles, de l’Oubli nous buvons le poison,

    Tandis que cette Rousse, indomptable aux caresses,

    Peut nous tuer aussi, ? mais à force d’ivresses,

    Et non pas par la trahison !
    Et je la préférais, féroce, mais sincère,

    A ces douces beautés, au sourire trompeur,

    Payant les cœurs loyaux d’un amour de faussaire !…

    Je savais sur quel cœur je dormais sur son cœur !
    L’or qu’elle me versait et qui dorait ma vie,

    Soleillant dans ma coupe, était un vrai trésor !

    Aussi ce n’était pas pour le temps d’une orgie,

    Mais pour l’éternité, que je l’avais choisie :

    Ma compagne jusqu’à la mort !
    Et toujours agrafée à moi comme une esclave,

    Car le tyran se rive aux fers qu’il fait porter,

    Je l’emportais partout dans son flacon de lave,

    Ma topaze de feu, toujours près d’éclater !

    Je ressentais pour elle un amour de corsaire,

    Un amour de sauvage, effréné, fol, ardent !

    Cet amour qu’Hégésippe avait, dans sa misère,

    Qui nous tient lieu de tout, quand la vie est amère,

    Et qui fit mourir Sheridan !
    Et c’était un amour toujours plus implacable,

    Toujours plus dévorant, toujours plus insensé !

    C’était comme la soif, la soif inexorable

    Qu’allumait autrefois le philtre de Circé.
    Je te reconnaissais, voluptueux supplice !

    Quand l’homme cherche, hélas ! dans ses maux oubliés,

    De l’abrutissement le monstrueux délice…

    Et n’est ? Circé ! ? jamais assez, à son caprice,

    La Bête qui lèche tes pieds !
    Pauvre amour, ? le dernier, ? que les heureux du monde,

    Dans leur dégoût hautain, s’amusent à flétrir,

    Mais que doit excuser toute âme un peu profonde

    Et qu’un Dieu de bonté ne voudra point punir !

    Pour bien apprécier sa douceur mensongère,

    Il faudrait, quand tout brille au plafond du banquet,

    Avoir caché ses yeux dans l’ombre de son verre

    Et pleuré dans cette ombre, – et bu la larme amère

    Qui tombait et qui s’y fondait !
    Un soir je la buvais, cette larme, en silence…

    Et, replongeant ma lèvre entre tes lèvres d’or,

    Je venais de reprendre, ô ma sombre Démence !

    L’ironie, et l’ivresse, et du courage encor !
    L’Esprit ? l’Aigle vengeur qui plane sur la vie ?

    Revenait à ma lèvre, à son sanglant perchoir…

    J’allais recommencer mes accès de folie

    Et rire de nouveau du rire qui défie…

    Quand une femme, en corset noir,
    Une femme… Je crus que c’était une femme,

    Mais depuis… Ah ! j’ai vu combien je me trompais,

    Et que c’était un Ange, et que c’était une âme,

    De rafraîchissement, de lumière et de paix !

    Au milieu de nous tous, charmante solitaire,

    Elle avait les yeux pleins de toutes les pitiés.

    Elle prit ses gants blancs et les mit dans mon verre,

    Et me dit en riant, de sa voix douce et claire

    « Je ne veux plus que vous buviez ! »
    Et ce simple mot-là décida de ma vie,

    Et fut le coup de Dieu qui changea mon destin.

    Et quand elle le dit, sûre d’être obéie,

    Sa main vint chastement s’appuyer sur ma main.
    Et, depuis ce temps-là, j’allai chercher l’ivresse

    Ailleurs… que dans la coupe où bouillait ton poison,

    Sorcière abandonnée ! ô ma Rousse Maîtresse !!!

    Bel exemple de plus que Dieu dans sa sagesse,

    Mit l’ange au-dessus du démon !
    À Paris, 11 novembre 1854. Continuer la lecture

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  • Élan mystique

    Alors j’avais quinze ans. Au sein des nuits sans voiles,
    Je m’arrêtais pour voir voyager les étoiles
    Et contemplais trembler, à l’horizon lointain,
    Des flots où leur clarté jouait jusqu’au matin.
    Un immense besoin de divine harmonie
    M’entraînait malgré moi vers la sphère infinie,
    Tant il est vrai qu’ici cet autre astre immortel,
    L’âme, gravite aussi vers un centre éternel.

    Mais, tandis que la nuit marchait au fond des cieux,
    Des pensers me venaient, graves, silencieux,
    D’avenir large et beau, de grande destinée,
    D’amour à naître encor, de mission donnée,
    Vague image, pour moi, pareille aux flots lointains
    De la brume où nageaient mes regards incertains.
    — Aujourd’hui tout est su ; la destinée austère
    N’a plus devant mes yeux d’ombre ni de mystère,
    Et la vie, avant même un lustre révolu,
    Garde à peine un feuillet qui n’ait pas été lu.
    Humble et fragile enfant, cachant en moi ma flamme,
    J’ai tout interrogé dans les choses de l’âme.
    L’amour, d’abord. Jamais, le cœur endolori,
    Je n’ai dit ce beau nom sans en avoir souri.

    Puis j’ai soudé la gloire, autre rêve enchanté,
    Dans l’être d’un moment instinct d’éternité !
    Mais pour moi sur la terre, où l’âme s’est ternie,
    Tout s’imprégnait d’un goût d’amertume infinie.
    Alors, vers le Seigneur me retournant d’effroi,
    Comme un enfant en pleurs, j’osai crier : « Prends-moi !
    Prends-moi, car j’ai besoin, par delà toute chose,
    D’un grand et saint espoir où mon cœur se repose,
    D’une idée où mon âme, à qui l’avenir ment,
    S’enferme et trouve enfin un terme à son tourment. » Continuer la lecture

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  • Quand Philis chaque jour inventait quelque outrage

    Quand Philis chaque jour inventait quelque outrage
    Pour troubler mes désirs et mon contentement,
    Il semblait qu’à l’envi d’un si rude tourment
    Mon amour augmentait sa fureur et sa rage.

    Maintenant que le ciel a calmé cet orage,
    Qu’elle brûle pour moi d’un vif embrasement,
    Les visibles ardeurs de son feu véhément,
    Au lieu de m’enflammer, me glacent le courage.

    Ses yeux ont beau pleurer, ils ne m’émeuvent point,
    Et déjà le destin m’a réduit à ce point
    Que toutes ses faveurs déplaisent à mon âme.

    Voyez comme l’amour abuse les esprits :
    Son mépris autrefois a fait croître ma flamme
    Et sa flamme aujourd’hui fait croître mon mépris. Continuer la lecture

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  • Dans l’air fraîchi, venant d’où…

    Dans l’air fraîchi, venant d’où, déclose comment ?
    Vers moi, par la fenêtre ouverte, une musique
    Déferle à petites vagues si tristement.
    Elle me fait à l’âme un mal presque physique.

    Confuse comme un songe… estce d’un piano,
    Estce d’un violon méconnu qui s’afflige
    Ou d’une voix humaine en élans comme une eau
    D’un jet d’eau qui s’effeuille en larmes sur sa tige.

    Ah ! La musique triste en route dans le soir,
    Qui voyage en fumée, en rubans, qui sinue
    En forme de ruisseaux pauvres dans l’ombre nue,
    Et trace de muets signes sur le ciel noir

    Où l’on peut suivre et lire un peu sa destinée
    Dont les lignes du son tracent la preuve innée,
    Chiromancie éparse, oracle instrumental !

    Puis s’embrouille dans l’air la musique en partance,
    Eteignant peu à peu ses plaintes de cristal
    Qu’on s’obstine à poursuivre aux confins du silence.

    Le règne du silence Continuer la lecture

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