Poésie, poètes, ressources et plus

  • Tombeau de paul eluard

    Nos rires revenaient d’un pays de rivières

    où le ciel est pensif et calme tout l’été

    à force de mirer le ciel et ses clairières

    où passent simplement quelques oiseaux distraits

    L’amitié comme un feu prise brindille à branche inventée protégée découverte et perdue parée d’un éclat bleu naïve de confiance préservée de nos mains comme une pensée nue

    J’ai mis tous mes bonheurs dans le même panier fait du feu sans fumée mangé mon ciel en herbe m’aimant de mes amours je m’efforçais de nier les ruses de la nuit de l’absence et du gel

    Le soleil incessant me donnait un ami un miroir exigeant

    Nous trouvions chaque jour de plus vives raisons de nous aimer heureux de nous aimer sans fin

    L’eau courante l’eau chantante mille déjeuners de soleil mille fêtes d’innocence l’insouciance faite ciel

    Le monde naissait à peine J’entendais rire les sources Le matin chaud de soleil se baignait dans la rivière

    Nous échangions nos sourires comme les miroirs ce feu que leur solitude inspire aux reflets qui se jouent d’eux

    Nous échangions nos rêves les surprises de l’absence et les truites vives brèves qui s’enfuient dans le silence

    Nous échangions nos raisons d’avoir raison malgré tout et nous parlions au présent

    Mais je te parle au passé.

    Je n’arrive jamais

    si tu viens dans mes rêves

    à te croire tellement absent

    Tu parles tu souris

    tout comme les vrais gens

    tellement ressemblant

    à mon ami présent

    qu’un autre le croirait

    Et tous les gestes inutiles

    couleur locale de la vie

    tourner la clef sortir en ville

    acheter le journal ou bien des cigarettes

    prendre un café passer le temps

    tu les fais presque parfaitement

    Je rêve que tu vis mais l’autre qui m’épie sans vouloir s’endormir s’entête dans la nuit à me prévenir

    J’ai beau faire comme si me dire tu es là je suis double et tremblant mi-mort et mi-vivant

    Mes rêves peuvent bien remonter à leur source ils repassent toujours par ce jour qui les nie La nouvelle est connue des passants qui te croisent même s’ils font semblant de croire que je rêve

    Je vis de mille vies Je meurs d’unique mort

    Là ma carcasse se fendille et là mes mailles se défont Déjà mon sang qui se morfond déjà ma mort qui me mordille

    Il faudra bien en passer par là Il faudra bien

    J’ai trouvé un bon goût à l’air à l’eau de pluie au feu au vent j’ai pris mon bonheur sur la terre Où donc habitait le tourment

    Il faudra bien pourtant se faire à n’être plus là Il faudra bien

    J’ai vu du pays à n’en plus finir Je n’étais pourtant revenu de rien

    Je me souviens de toi et je ne suis plus seul La mort est une erreur une fausse nouvelle pour qui donne la vie

    Si nous avons eu mal quand tu t’es endormi comme un qui a sommeil et se détourne un peu

    pour reposer ses yeux

    de la clarté du jour

    si nous avons eu mal

    c’est que nous ne savions pas

    ta journée accomplie

    Chaque homme la poursuit

    Nous nous sommes crus seuls et ce n’était pas vrai

    Je vis de mille morts et tu m’enseignes à vivre

    L’autre en moi qui riait il ne riait qu’aux anges au soleil à son chien aux cheveux fous du jour l’autre en moi qui pleurait pleurait par déraison le malheur d’être ailleurs l’absence pour toujours

    J’ai vécu comme en rêve et j’ai rêvé ma mort Je me suis réveillé dans les draps blancs du gel J’ai cru n’être que là et j’ai toujours eu tort d’être partout sans moi de me perdre au dedans

    Ils disent tu es mort Tu me fais vivre encore m’empêches d’être ailleurs et m’aides à soutenir d’autres qu’après ma mort je maintiendrai présents

    Tu me désignes ici ma place de vivant. Continuer la lecture

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  • Le Vieillard et ses Enfants

    Toute puissance est faible, à moins que d’être unie.
    Ecoutez làdessus l’esclave de Phrygie.
    Si j’ajoute du mien à son invention,
    C’est pour peindre nos moeurs, et non point par envie ;
    Je suis trop audessous de cette ambition.
    Phèdre enchérit souvent par un motif de gloire ;
    Pour moi, de tels pensers me seraient malséants.
    Mais venons à la Fable ou plutôt à l’Histoire
    De celui qui tâcha d’unir tous ses enfants.

    Un Vieillard prêt d’aller où la mort l’appelait :
    Mes chers enfants, ditil (à ses fils, il parlait),
    Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble ;
    Je vous expliquerai le noeud qui les assemble.
    L’aîné les ayant pris, et fait tous ses efforts,
    Les rendit, en disant : ‘Je le donne aux plus forts. ‘
    Un second lui succède, et se met en posture ;
    Mais en vain. Un cadet tente aussi l’aventure.
    Tous perdirent leur temps, le faisceau résista ;
    De ces dards joints ensemble un seul ne s’éclata.
    Faibles gens ! dit le père, il faut que je vous montre
    Ce que ma force peut en semblable rencontre.
    On crut qu’il se moquait ; on sourit, mais à tort.
    Il sépare les dards, et les rompt sans effort.
    Vous voyez, repritil, l’effet de la concorde.
    Soyez joints, mes enfants, que l’amour vous accorde.
    Tant que dura son mal, il n’eut autre discours.
    Enfin se sentant prêt de terminer ses jours :
    Mes chers enfants, ditil, je vais où sont nos pères.
    Adieu, promettezmoi de vivre comme frères ;
    Que j’obtienne de vous cette grâce en mourant.
    Chacun de ses trois fils l’en assure en pleurant.
    Il prend à tous les mains ; il meurt ; et les trois frères
    Trouvent un bien fort grand, mais fort mêlé d’affaires.
    Un créancier saisit, un voisin fait procès.
    D’abord notre Trio s’en tire avec succès.
    Leur amitié fut courte autant qu’elle était rare.
    Le sang les avait joints, l’intérêt les sépare.
    L’ambition, l’envie, avec les consultants,
    Dans la succession entrent en même temps.
    On en vient au partage, on conteste, on chicane.
    Le Juge sur cent points tour à tour les condamne.
    Créanciers et voisins reviennent aussitôt ;
    Ceuxlà sur une erreur, ceuxci sur un défaut.
    Les frères désunis sont tous d’avis contraire :
    L’un veut s’accommoder, l’autre n’en veut rien faire.
    Tous perdirent leur bien, et voulurent trop tard
    Profiter de ces dards unis et pris à part.

    Les Fables Continuer la lecture

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  • Fragments d’une genèse oubliée

    (extraits) J’ai appris à lire et à écrire J’ai appris à lire et à écrire pour mon malheur Que disait le texte gribouillé dans la langue oubliée maudite ? Seul l’évadé pourra le déchiffrer Tends-moi la main ô mon frère proscrit Je n’ai pas ton courage car j’ai encore peur pour les miens J’ai peur de ne trouver auprès de toi qu’un paysage minéral sans la caresse de l’amie ni la fille prodigue du raisin J’ ai du mal a quitter ce qui me tait mai et me dresse contre le mal Frère tends-moi la main non pour m’attirer à toi avec ta violence légendaire mais pour m’offrir la clé dont tu n’as que faire Toi tu es libre maintenant Dégagé de la connaissance et du sens De la lutte et de la représentation De la vérité et de l’erreur De la justice des hommes et des dieux Dégagé même de l’amour et de la ménagerie des désirs Tu manges peu et bois à peine Tu ne redoutes plus les yeux inquisiteurs L’apaisement t’indiffère Tu n’attends plus du soir le supplément d’âme de sa musique et de l’aurore ses promesses rarement tenues Ta couche c’est là où te surprend le rêve où tu te meus avec des ailes ou sans Un coin frais derrière une porte sur un banc tout lieu est le lieu où viennent s’offrir à toi les prémonitions d’une vie que l’on n’a pas besoin de vivre pour en être rempli Qui aurait l’idée de t’enseigner de te convaincre toi qui as cessé de vouloir convaincre et ne parles que pour les reptiles facétieux de ta tête Qui pourrait t’en vouloir toi qui as renoncé à tout? Continuer la lecture

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  • La ressemblance

    Sur tes riches tapis, sur ton divan qui laisse
    Au milieu des parfums respirer la mollesse,
    En ce voluptueux séjour,
    Où loin de tous les yeux, loin des bruits de la terre,
    Les voiles enlacés semblent, pour un mystère,
    Eteindre les rayons du jour,

    Ne t’enorgueillis pas, courtisane rieuse,
    Si, pour toutes tes soeurs ma bouche sérieuse
    Te sourit aussi doucement,
    Si, pour toi seule ici, moins glacée et moins lente,
    Ma main sur ton sein nu s’égare, si brûlante
    Qu’on me prendrait pour un amant.

    Ce n’est point que mon coeur soumis à ton empire,
    Au charme décevant que ton regard inspire
    Incapable de résister,
    A cet appât trompeur se soit laissé surprendre
    Et ressente un amour que tu ne peux comprendre,
    Mon pauvre enfant ! ni mériter.

    Non : ces rires, ces pleurs, ces baisers, ces morsures,
    Ce cou, ces bras meurtris d’amoureuses blessures,
    Ces transports, cet oeil enflammé ;
    Ce n’est point un aveu, ce n’est point un hommage
    Au moins : c’est que tes traits me rappellent l’image
    D’une autre femme que j’aimai.

    Elle avait ton parler, elle avait ton sourire,
    Cet air doux et rêveur qui ne peut se décrire.
    Et semble implorer un soutien ;
    Et de l’illusion comprendstu la puissance ?
    On dirait que son oeil, tout voilé d’innocence,
    Lançait des feux comme le tien.

    Allons : regardemoi de ce regard si tendre,
    Parlemoi, touchemoi, qu’il me semble l’entendre
    Et la sentir à mes côtés.
    Prolonge mon erreur : que cette voix touchante
    Me rende des accents si connus et me chante
    Tous les airs q’elle m’a chantés !

    Hâtonsnous, hâtonsnous ! Insensé qui d’un songe
    Quand le jour a chassé le rapide mensonge,
    Espère encor le ressaisir !
    Qu’à mes baisers de feu ta bouche s’abandonne,
    Viens, que chacun de nous trompe l’autre et lui donne
    Toi le bonheur, moi le plaisir !

    Mes heures perdues Continuer la lecture

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  • Asseuré suis d’estre prys et lyé

    Asseuré suis d’estre prys et lyé,
    Mais asseurer ne puis l’heure et saison
    Que je changeay ma franchise à prison,
    Dont mon orgueil fut tant humilié.

    Si long temps fut couvert et pallié
    L’amer du doulx et l’erreur de raison,
    Que je cuidois entre loz et poison
    Estre immortel et des dieux allié.

    Euvre ne fut d’un jour ne d’une annee
    Ce changement, mais de main longue et forte
    En fut la reth tissue et ordonnee,

    Dont aux effaictz du Ciel je la rapporte
    Et aux beaulx yeulx qui de fatale sorte
    Tournent mes ans, ma vie et destinee. Continuer la lecture

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  • Ecrit après la visite d’un bagne

    Chaque enfant qu’on enseigne est un homme qu’on gagne.
    Quatrevingtdix voleurs sur cent qui sont au bagne
    Ne sont jamais allés à l’école une fois,
    Et ne savent pas lire, et signent d’une croix.
    C’est dans cette ombrelà qu’ils ont trouvé le crime.
    L’ignorance est la nuit qui commence l’abîme.
    Où rampe la raison, l’honnêteté périt.

    Dieu, le premier auteur de tout ce qu’on écrit,
    A mis, sur cette terre où les hommes sont ivres,
    Les ailes des esprits dans les pages des livres.
    Tout homme ouvrant un livre y trouve une aile, et peut
    Planer làhaut où l’âme en liberté se meut.
    L’école est sanctuaire autant que la chapelle.
    L’alphabet que l’enfant avec son doigt épelle
    Contient sous chaque lettre une vertu ; le coeur
    S’éclaire doucement à cette humble lueur.
    Donc au petit enfant donnez le petit livre.
    Marchez, la lampe en main, pour qu’il puisse vous suivre.

    La nuit produit l’erreur et l’erreur l’attentat.
    Faute d’enseignement, on jette dans l’état
    Des hommes animaux, têtes inachevées,
    Tristes instincts qui vont les prunelles crevées,
    Aveugles effrayants, au regard sépulcral,
    Qui marchent à tâtons dans le monde moral.
    Allumons les esprits, c’est notre loi première,
    Et du suif le plus vil faisons une lumière.
    L’intelligence veut être ouverte icibas ;
    Le germe a droit d’éclore ; et qui ne pense pas
    Ne vit pas. Ces voleurs avaient le droit de vivre.
    Songeonsy bien, l’école en or change le cuivre,
    Tandis que l’ignorance en plomb transforme l’or.

    Je dis que ces voleurs possédaient un trésor,
    Leur pensée immortelle, auguste et nécessaire ;
    Je dis qu’ils ont le droit, du fond de leur misère,
    De se tourner vers vous, à qui le jour sourit,
    Et de vous demander compte de leur esprit ;
    Je dis qu’ils étaient l’homme et qu’on en fit la brute ;
    Je dis que je nous blâme et que je plains leur chute ;
    Je dis que ce sont eux qui sont les dépouillés ;
    Je dis que les forfaits dont ils se sont souillés
    Ont pour point de départ ce qui n’est pas leur faute ;
    Pouvaientils s’éclairer du flambeau qu’on leur ôte ?
    Ils sont les malheureux et non les ennemis.
    Le premier crime fut sur euxmêmes commis ;
    On a de la pensée éteint en eux la flamme :
    Et la société leur a volé leur âme.

    Les quatre vents de l’esprit Continuer la lecture

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  • Ô mon Dieu, vous m’avez blessé d’amour

    Ô mon Dieu, vous m’avez blessé d’amour
    Et la blessure est encore vibrante,
    Ô mon Dieu, vous m’avez blessé d’amour.

    Ô mon Dieu, votre crainte m’a frappé
    Et la brûlure est encor là qui tonne,
    Ô mon Dieu, votre crainte m’a frappé.

    Ô mon Dieu, j’ai connu que tout est vil
    Et votre gloire en moi s’est installée,
    Ô mon Dieu, j’ai connu que tout est vil.

    Noyez mon âme aux flots de votre Vin,
    Fondez ma vie au Pain de votre table,
    Noyez mon âme aux flots de votre Vin.

    Voici mon sang que je n’ai pas versé,
    Voici ma chair indigne de souffrance,
    Voici mon sang que je n’ai pas versé.

    Voici mon front qui n’a pu que rougir,
    Pour l’escabeau de vos pieds adorables,
    Voici mon front qui n’a pu que rougir.

    Voici mes mains qui n’ont pas travaillé,
    Pour les charbons ardents et l’encens rare,
    Voici mes mains qui n’ont pas travaillé.

    Voici mon coeur qui n’a battu qu’en vain,
    Pour palpiter aux ronces du Calvaire,
    Voici mon coeur qui n’a battu qu’en vain.

    Voici mes pieds, frivoles voyageurs,
    Pour accourir au cri de votre grâce,
    Voici mes pieds, frivoles voyageurs.

    Voici ma voix, bruit maussade et menteur,
    Pour les reproches de la Pénitence,
    Voici ma voix, bruit maussade et menteur.

    Voici mes yeux, luminaires d’erreur,
    Pour être éteints aux pleurs de la prière,
    Voici mes yeux, luminaires d’erreur.

    Hélas ! Vous, Dieu d’offrande et de pardon,
    Quel est le puits de mon ingratitude,
    Hélas ! Vous, Dieu d’offrande et de pardon,

    Dieu de terreur et Dieu de sainteté,
    Hélas ! ce noir abîme de mon crime,
    Dieu de terreur et Dieu de sainteté,

    Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,
    Toutes mes peurs, toutes mes ignorances,
    Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,

    Vous connaissez tout cela, tout cela,
    Et que je suis plus pauvre que personne,
    Vous connaissez tout cela, tout cela,

    Mais ce que j’ai, mon Dieu, je vous le donne.

    Sagesse Continuer la lecture

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  • Quand même

    Deux hommes sont en lui, deux hommes bien distincts,

    L’homme des préjugés et celui des instincts :

    L’un fantasque, inquiet, irritable, sceptique,

    Volontaire, dur même et quelquefois cynique ;

    L’autre tout dévoûment et générosité,

    Patience, douceur, délicate bonté,

    Esprit étincelant, charme, attachante grâce,

    Tout ce qui prend le cœur et pour jamais l’enlace.

    Autant le premier blesse, autant l’autre séduit.

    Contraste inexpliqué ! C’est le jour et la nuit,

    C’est la compassion avec l’indifférence,

    C’est le faux et la vrai sous la même apparence,

    La défiance unie à la naïveté,

    La volonté tenace à l’instabilité,

    Labyrinthe, dédale, âme pleine d’abîme,

    Qui plaît sans le vouloir et fait mourir sans crime,

    Qui répond à chacun par un rire moqueur.

    Voilà pourtant celui qui m’a touché le cœur !
    Ah ! si Dieu m’eût permis d’avoir part à sa vie,

    Je n’avais d’autre but, je n’avais d’autre envie

    (Et j’en atteste ici mon invincible amour !)

    Que d’épurer sans cesse et d’amener au jour

    Tout ce que cet enfant gâté de la nature

    Au jour de sa naissance a reçu sans mesure ;

    Tout ce qu’en son erreur il écarte aujourd’hui

    Et tout ce qu’il étouffe ou fera taire en lui,

    Jusqu’à l’heure prévue où son âme lassée

    N’aura pour le combat ni force ni pensée.

    Oh ! d’un sommeil mortel le voir là s’endormir

    Sans pouvoir rien de plus que prier et gémir !

    Mon Dieu ! qu’ai-je donc fait pour qu’il m’ait condamnée

    A ce supplice affreux qui grandit chaque année ?
    Dans l’exaltation de ma propre douleur,

    Peut-être, malgré moi, lui portai-je malheur ?

    Peut-être ai-je hâté la crise inévitable

    En frappant sur ce cœur qu’il veut invulnérable

    Et qui devait pour moi s’ouvrir ou se fermer !
    Hélas ! il s’est fermé pour se garder d’aimer,

    Fermé dans le silence et dans la solitude !

    Ma tendresse absolue et ma sollicitude

    Ont éveillé son doute au lieu de l’entraîner,

    Et comme il ne voulait jamais s’abandonner

    A ces pensers du ciel, à ces rêves d’aurore,

    Qu’il avait peur de lui, de moi, que sais-je encore ?

    Voyageur éperdu qui frappe dans la nuit

    La main qui le guidait, il me repousse et fuit.

    C’est en vain que je souffre, en vain que je supplie,

    En vain que je me meurs, il veut que je l’oublie.

    – Oublier !… il l’a dit ce mot du désespoir,

    Il l’a dit en parlant de vertu, de devoir ;

    Il l’a dit froidement, avec insouciance,

    Au nom de la raison et de l’expérience ;

    Et lui, dont j’ai connu la sensibilité,

    Lui, qui voit la pâleur de mon front révolté,

    Lui, qui sait les tourments d’une douleur si vraie,

    Lui, dont une parole aurait guéri ma plaie,

    Lui, quand j’ai crié grâce à ce mot redouté,

    Lui, qui voit et sait tout, il me l’a répété !…
    Juste ciel ! est-ce là tout ce qu’apprend la vie ?

    Est-ce là cette énigme ardemment poursuivie

    Qui nous dira le grand secret ?
    Est-ce le sort fatal ? Est-ce la loi suprême ?

    L’amour par qui je vis et ma souffrance même,

    Tout, dans l’oubli, s’abîmerait ?
    Oh ! s’il en est ainsi de la sagesse humaine,

    Si l’on doit, de sa vie, écarter toute peine

    Comme une perte de son temps,
    Si l’on doit mesurer ses plus amères larmes,

    Si l’on doit, pour garder une paix sans alarmes,

    Compter au chagrin ses instants ;
    Si l’on doit mépriser comme un bruit misérable

    Tout ce que le passé, de sa voix adorable,

    A votre oreille vient crier ;
    Si toute grandeur pure à la raison se brise,

    Si l’égoïsme seul sur vous doit avoir prise,

    Si le cœur doit se renier ;
    S’il n’a plus sa fierté constante qui le venge,

    Si, pareil au polype inerte, il faut qu’il change

    Selon le sort inattendu

    Qui l’ampute au hasard et lui fait mille entailles ;
    Si la sagesse n’est, après tant de batailles,

    Qu’un intérêt bien entendu ;
    Oui, s’il en est ainsi, je hais et je méprise

    Le bonheur, la raison, la vertu, que l’on prise

    Sur toute autre chose ici-bas.
    Je n’aurai jamais trop de dédain et de rage,

    D’horreur et de dégoût, de vengeance et d’outrage

    Pour ces calculs lâches et plats !
    Et je saurai souffrir, et je dirai que j’aime,

    Et je ceindrai mon front comme d’un diadème

    De ma couronne de douleurs ;
    Et rien n’empêchera ma passion candide

    De monter jusqu’au ciel, radieuse, splendide,

    Embellie encor par ses pleurs !
    Septembre 18… Continuer la lecture

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  • La baie de la faim

    Navire en bois d’ébène parti pour le pôle Nord voici que la mort se présente sous la forme d’une baie circulaire et glaciale, sans pingouins, sans phoques, sans ours. Je sais quelle est l’agonie d’un navire pris dans la banquise, je connais le râle froid et la mort pharaonique des explorateurs arctiques et antarctiques, avec ses anges rouges et verts et le scorbut et la peau brûlée par le froid. D’une capitale d’Europe, un journal emporté par un vent du sud monte rapidement vers le pôle en grandissant et ses deux feuilles sont deux grandes ailes funèbres.
    Et je n’oublie pas les télégrammes de condoléances, ni la stupide anecdote du drapeau national fiché dans la glace, ni 1e retour des corps sur des prolonges d artillerie.
    Stupide évocation de la vie libre des déserts. Qu’ils soient de glace ou de porphyre, sur le navire ou dans le wagon, perdus dans la foule ou dans l’espace, cette sentimentale image du désordre universel ne me touche pas.
    Ses lèvres font monter les larmes à mes yeux. Elle est là. Sa parole frappe mes tempes de ses marteaux redoutables . Se cuisses que j’imagine ont des appels spontanés vers la marche. Je t’aime et tu feins de m’ignorer. Je veux croire que tu feins de m’ignorer ou plutôt non ta mimique est pleine d’allusions. La phrase la plus banale a des sous-entendus émouvants quand c’est toi qui m’adresses la parole.
    Tu m’as dit que tu étais triste ! L’aurais-tu dit à un indifférent ? tu m’as dit le mot « amour ». Comment n’aurais-tu pas remarqué mon émoi ? Comment n’aurais-tu pas voulu le provoquer ?
    Ou si tu m’ignores, c’est qu’il est mal imprimé, ce calendrier, toi dont la présence ne m’est pas même nécessaire. Tes photographies sur mes murs et dans mon cœur les souvenirs aigus que j’ai gardés de mes rencontres avec toi ne jouent qu’un bien piètre rôle dans mon amour ! Tu es, toi, grande en mon rêve, présente toujours, seule en scène et pourtant tu n’es pourvue d’aucun rôle.
    Tu passes rarement sur mon chemin. Je suis à l’âge où l’on commence à regarder ses doigts maigres, et où la jeunesse est si pleine, si réelle qu’elle ne va pas tarder à se flétrir. Tes lèvres font monter les larmes à mes yeux ; tu couches toute nue dans mon cerveau et je n’ose plus dormir.
    Et puis j’en ai assez, vois-tu, de parler de toi à haute voix.
    Le Corsaire Sanglot poursuit sa route loin de nos secrets dans la cité dépeuplée. Il arrive, car tout arrive, devant un bâtiment neuf, l’Asile d’Aliénés.
    Pénétrer ne fut pour lui qu’une formalité. Le concierge le conduisit à un secrétaire. Son nom, son âge et ses désirs inscrits, il prit possession d’une coquette cellule peinte en rouge vif.
    Dès qu’il eut passé la dernière porte de l’asile, les personnages multiples du génie vinrent à lui.
    « Entrez, entrez, mon fils, dans ce lieu réservé aux âmes mortifiées et que le tendre spectacle de la retraite prépare votre orgueil à la gloire prochaine que lui réserve le seigneur dans son paradis de satin et de sucre. Loin des vains bruits du monde, admirez avec patience les spectacles contradictoires que la divinité absolue impose à vos méditations et plutôt que de vous absorber à définir la plastique de Dieu, laissez-vous pénétrer par son atmosphère victorieuse des miasmes légers mais nombreux de la société ; que la saveur même du seigneur émeuve votre bouche destinée au jeûne, à la prophétie et à la communion avec le dispensateur de tout, que vos yeux éblouis perdent jusqu’au souvenir des objets matériels pour contempler les rayons flamboyants de sa foi, que votre main sente le frôlement distinct des ailes archangéliques, que votre oreille écoute les voix mystérieuses et révélatrices. Et si ces conseils vous semblent entachés d’une satanique sensualité, rappelez-vous qu’il est faux que les sens appartiennent à la matière. Ils appartiennent à l’esprit, ils ne servent que lui et c’est par eux que vous pouvez espérer l’extase finale. Pénètre en toi-même et reconnais l’excellence des ordres de la sensualité. Jamais elle ne tenta autre chose que de fixer l’immatériel ; en dépit des peintres, des sculpteurs, des musiciens, des parfumeurs, des cuisiniers, ils ne visent qu’à l’idée absolue. C’est que chacun de ces artistes ne s’adresse qu’à un sens alors qu’il convient, pour avoir accès aux suprêmes félicités, de les cultiver tous. Le matérialiste est celui qui prétend les abolir, ces sens admirables ! Il se prive ainsi du secours efficace de l’idée, or il n’est pas d’idée abstraite. L’idée est concrète, chacune d’elles, une fois émise, correspond à une création, à un point quelconque de l’absolu. Privé de sens, l’ascète immonde n’est plus qu’un squelette avec de la chair autour. Celui-là et ses pareils sont voués aux ossuaires inviolables. Cultivez donc vos sens soit pour la félicité suprême, soit pour la suprême tourmente, toutes deux enviables puisque suprêmes et à votre disposition. »
    Ainsi parla un pseudo-Lacordaire.
    Et prouvez-moi, s’il vous plaît, que ce n’était pas le vrai ? Il était deux heures de l’après-midi. Le soleil s’entrouvrit et une pluie de boussoles s’abattit sur la terre : de magnifiques boussoles de nickel indiquant toutes le même nord.
    Le même nord où la mission Albert agonise maintenant parmi les cristaux. Des années plus tard, des pêcheurs des îles de la Sonde recueillent un tonneau, vestige de l’expédition, un tonneau blanc de sel et odorant. L’un des pêcheurs sent grandir en lui l’attrait du mystère. Il part pour Paris. Il entre au service d’un club spécial.
    La pluie de boussoles cesse peu à peu sur l’asile. En place d’arc-en-ciel surgit Jeanne d’Arc-en-ciel. Elle revient pour déjouer les manœuvres d’un futur réactionnaire. Toute armée sortie des manuels tendancieux, Jeanne d’Arc vient combattre Jeanne d’Arc-en-ciel. Celle-ci, pure héroïne vouée à la guerre par sadisme, appelle à son secours les multiples Théroigne de Méricourt, les terroristes russes en robe fourreau de satin noir, les criminelles passionnées. La pêcheuse de perles voit grandir les yeux des hommes qui l’écoutent. Enivrée, elle se prend à son propre jeu. Son amant, dans une barque, participe au même rêve.
    Alors, la pêcheuse, tirant un revolver de son corsage, là où les faibles mettent des billets d’amour : «Je t’adore, ô mon amant ! et voici qu’aujourd’hui, jour choisi par moi seule à cette minute précise, je t’offre la blessure béante de mon sexe et celle sanglante de mon cœur ! » Elle dit et pressant son arme sur son sein la voilà qui tombe tandis qu’une petite fumée bleue s’élève à la suite d’une détonation.
    La salle se vide en silence. Sur la bouche d’une femme admirable un homme en frac recueille encore un baiser. Jeanne d’Arc-en-ciel, le sein nu et chevauchant un cheval blanc sans selle, parcourt Paris. Et voici que les pétards de dynamite détruisent la stupide effigie en cuivre à casserole de la rue des Pyramides, celle de Saint-Augustin et l’église (une de moins !) par surcroît.
    Jeanne d’Arc-en-ciel, triomphant enfin de la calomnie, est rendue à l’amour.
    La mission Albert avec ses mâts surmontés d’une oriflamme est maintenant au centre d’une pyramide de glace. Un sphinx de glace surgit et complète le paysage. De la brûlante Égypte au pôle irrésistible un courant miraculeux s’établit. Le sphinx des glaces parle au sphinx des sables.
    Sphinx des glaces. — Qu’il surgisse le Bonaparte lyrique. Du sommet de ma pyramide quarante époques. géologiques contemplent non pas une poignée de conquérants, mais le monde. Les bateaux à voiles ou à cheminées, jolis chameaux voguèrent vers moi sans m’atteindre et je m’obstine à contempler dans les quatre faces parfaitement polies du monument translucide la décomposition prismatique des aurores boréales.
    Sphinx des sables. — Et voici que les temps approchent ! On soupçonne déjà l’existence d’une Égypte polaire avec ses pharaons portant au cimier de leur casque non pas le scarabée des sables, mais l’esturgeon. Du fond de la nuit de six mois, une Isis blonde surgit, érigée sur un ours blanc. Les baleines luisantes détruiront d’un coup de queue le berceau flottant des Moïses esquimaux. Les colosses de Menton appellent les colosses de Memoui. Les crocodiles se transforment en phoques. Avant peu, les révélations sacrées traceront de grands signes algébriques pour relier les étoiles entre elles.
    Sphinx des glaces. — Maux pour le corps, mots pour la pensée ! L’énigme polaire que je propose aux aventuriers n’est pas un remède. Chaque énigme a vingt solutions. Les mots disent indifféremment le pour et le contre. Là n’est pas encore la possibilité d’entrevoir l’absolu.
    La pêcheuse de perles, toute sanglotante, et n’ai-je pas voulu la tuer, mais elle survit à cet attentat moral, la toute sanglante pêcheuse voit entrer dans la salle Jeanne d’Arc-en-ciel, sa sœur. Sur les socles inutiles de la Jeanne de Lorraine, de gigantesques pieuvres de charbon de terre s’érigent. Les mineurs viendront y déposer des couronnes et une petite lampe Davis qui brûlera nuit et jour, en mémoire du sexe poilu de la véritable aventurière.
    Corsaire Sanglot, que j’avais oublié dans la coquette cellule, s’endort.
    Un ange d’ébène s’installe à son chevet, éteint l’électricité, et ouvre la grammaire du rêve. Lacordaire parle :
    « De même qu’en 1789 la monarchie absolue fut renversée, il faut en 1925 abattre la divinité absolue. Il y a quelque chose de plus fort que Dieu. Il faut rédiger la Déclaration des droits de l’âme, il faut libérer l’esprit, non pas en le soumettant à la matière, mais en lui soumettant à jamais la matière ! » Jeanne d’Arc-en-ciel en marche depuis des années, arrive devant le sphinx des glaces, avec, sous le bras, Le Voyage au centre de la Terre.
    Elle demande à résoudre l’énigme.

    Énigme.
    « Qu’est-ce qui monte plus haut que le soleil et descend plus bas que le feu, qui est plus liquide que le vent et plus dur que le granit ? »
    Sans réfléchir, Jeanne d’Arc-en-ciel répond :
    — Une bouteille.
    — Et pourquoi ? demande le sphinx.
    — Parce que je le veux.
    — C’est bien, tu peux passer, Œdipe idée et peau.
    Elle passe. Un trappeur vient à elle, chargé de peaux de loutres. Il lui demande si elle connaît Mathilde, mais elle ne la connaît pas. Il lui donne un pigeon voyageur et tous deux poursuivent des chemins contradictoires.
    Dans le laboratoire des idées célestes, un pseudo- Salomon de Caus met la dernière main aux épures du mouvement perpétuel. Son système basé sur le jeu des marées et sur celui du soleil occupe quarante-huit feuilles de papier Canson. À l’heure où ces lignes sont écrites l’inventeur est fort occupé à couvrir la quarante-huitième feuille de petits drapeaux triangulaires et d’étoiles asymétriques. Le résultat ne se fera pas attendre.
    Comme la onzième heure s’approche toute grésillante du bouillon des alchimistes, un petit bruit se fait entendre à la fenêtre. Elle s’ouvre. La nuit pénètre dans le laboratoire sous l’aspect d’une femme nue et pâle sous un large manteau d’astrakan. Ses cheveux blonds et coupés font une lueur vaporeuse autour de son fin visage. Elle pose la main sur le front de l’ingénieur et celui-ci sent couler une mystérieuse fontaine sous la muraille de ses tempes tourmentées par les migraines.
    Pour calmer ces migraines, il faudrait une migration d’albatros et de faisans. Ils passeraient une heure durant sur le pays d’alentour, puis s’abattraient dans la fontaine.
    Mais la migration ne s’accomplit pas. La fontaine coule régulièrement.
    La nuit s’en va abandonnant sur le lit individuel un bouquet de nénuphars. Au matin, le gardien voit le bouquet. Il questionne le fou qui ne répond pas et dès lors, aux bras de la camisole de force, le malheureux ne sortira plus de sa cellule.
    Au petit jour, Corsaire Sanglot a déjà quitté ces lieux dérisoires.
    Jeanne d’Arc-en-ciel, la pêcheuse de perles, Louise Lame se retrouvent dans un salon. Par la fenêtre, on voit la tour Eiffel grise sur un ciel de cendres. Sur un bureau d’acajou, un presse-papiers de bronze en forme de sphinx voisine avec une boule de verre parfaitement blanc.
    Que faire quand on est trois ? Se déshabiller. Voici que la robe de la pêcheuse tombée d’un coup la révèle en chemise. Une chemise courte et blanche laissant voir les seins et les cuisses. Elle s’étire en bâillant cependant que Louise Lame dégrafe minutieusement son costume tailleur. La lenteur de l’opération rend plus énervant le spectacle. Un sein jaillit puis disparaît. La voici nue elle aussi. Quant à Jeanne, elle a depuis longtemps lacéré son corsage et arraché ses bas.
    Toutes trois se mirent dans une psyché et la nuit couleur de braises vives les enveloppe dans des reflets de réverbères et masque leur étreinte sur le canapé. Leur groupe n’est plus qu’éclaircies blanches dues aux gestes brusques et masse mouvante animée d’une respiration unique.
    Corsaire Sanglot passe sous la fenêtre. Il la regarde distraitement comme il a regardé d’autres fenêtres. Il se demande où trouver ses trois compagnes et continue sa promenade. Son ombre projetée par un phare d’automobile tourne au plafond du salon comme une aiguille de montre. Un instant, les trois femmes la contemplent. Longtemps après sa disparition, elles se demandent encore la raison de l’inquiétude qui les tourmente. L’une d’elles prononce le nom du corsaire.
    « Où est-il à cette heure ? mort peut-être ? » et jusqu’au soir elles rêvent au coin du feu.
    La mission Albert a été découverte par des pêcheurs de baleines. Le bateau emprisonné dans les glaces ne recelait plus que des cadavres. Un drapeau fiché dans la banquise témoignait de l’effort des malheureux navigateurs. Leurs restes seront ramenés à Oslo (anciennement Christiania). Les honneurs seront rendus par deux croiseurs. Une compagnie de marins veillera leurs dépouilles jusqu’à l’arrivée du cuirassé gui les ramènera en France.
    L’asile d’aliénés, blanc sous le soleil levant, avec ses hautes murailles dépassées par des arbres calmes et maigres, ressemble au tombeau du roi Mausole. Et voici que les sept merveilles du monde paraissent. Elles sont envoyées du fond des âges aux fous victimes de l’arbitraire humain. Voici le colosse de Rhodes. L’asile n’arrive pas à ses chevilles. Il se tient debout, au-dessus, les jambes écartées. Le phare d’Alexandrie, en redingote, se met à toutes les fenêtres. De grands rayons rouges balayent la ville déserte, déserte en dépit des tramways, de trois millions d’habitants et d’une police bien organisée. D’une caserne, la diane surgit sonore et cruelle, tandis que le croissant allégorique de la lune achève de se dissoudre à ras de l’horizon.
    Les jardins du Champ-de-Mars sont parcourus par un vieillard puissant, au front vaste, aux yeux sévères. Il se dirige vers la pyramide ajourée de la tour. Il monte. Le gardien voit le vieillard s’absorber dans une méditation profonde. Il le laisse seul. Le vieillard alors enjambe la balustrade, se jette dans le vide et le reste ne nous intéresse pas.
    Il y a des instants de la vie où la raison de nos actes nous apparaît avec toute sa fragilité.
    Je respire, je regarde, je n’arrive pas à assigner à mes réflexions un champ clos. Elles s’obstinent à tracer des sillons entrecroisés. Comment voulez-vous que le blé, préoccupation principale des gens que je méprise, puisse y germer.
    Mais le Corsaire Sanglot, la chanteuse de music-hall, Louise Lame, les explorateurs polaires et les fous, réunis par inadvertance dans la plaine aride d’un manuscrit, hisseront en vain du haut des mâts blancs les pavillons noirs annonciateurs de peste s’ils n’ont auparavant, fantômes jaillis de la nuit profonde de l’encrier, abandonné les préoccupations chères à celui qui, de cette nuit liquide et parfaite, ne fit jamais autre chose que des taches à ses doigts, taches propres à l’apposition d’empreintes digitales sur les murs ripolinés du rêve et par là capables d’induire en erreur les séraphins ridicules de la déduction logique persuadés que seul un esprit familier des majestueuses ténèbres a pu laisser une trace tangible de sa nature indécise en s’enfuyant à l’approche d’un danger comme le jour ou le réveil, et loin de penser que le travail du comptable et celui du poète laissent finalement les mêmes stigmates sur le papier et que seul l’œil perspicace des aventuriers de la pensée est capable de faire la différence entre les lignes sans mystère du premier et le grimoire prophétique et, peut-être à son insu, divin du second, car les pestes redoutables ne sont que tempêtes de cœurs entrechoqués et il convient de les affronter avec des ambitions individuelles et un esprit dégagé du stupide espoir de transformer en miroir le papier par une écriture magique et efficace. Continuer la lecture

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  • Le retour

    =&0=&Cependant Valsin infidèle Ne cessa point d’être constant ; Justine, aussi douce que belle, Pardonna l’erreur d’un instant. Elle est dans les bras du coupable. Il lui parle de ses remords ; Par un silence favorable Elle répond à ses transports ; Elle sourit à sa tendresse, Et permet tout à ses désirs : Mais pour lui seul sont les plaisirs ; Elle conserve sa tristesse ; Son amour n’est plus une ivresse : Elle abandonne ses attraits, Mais cependant elle soupire ; Et ses yeux alors semblaient dire : Le charme est détruit pour jamais. Continuer la lecture

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