Poésie, poètes, ressources et plus

  • Soupir

    I.

    Sans le soupir le monde étoufferait.

    AMPÈRE
    Rêves, anxiétés, soupirs, sanglots, murmures,

    Vœux toujours renaissant et toujours contenus,

    Instinct des cœurs naïfs, espoir des têtes mures,

    O désirs infinis, qui ne vous a connus ?
    Les vents sont en éveil, les hautaines ramures

    Demandent le secret aux brins d’herbe ingénus,

    Et la ronce épineuse, où noircissent les mûres,

    Sur les sentiers de l’homme étend ses grands bras nus.
    « Où donc la vérité ? » dit l’oiseau de passage.

    Le roseau chancelant répète : « Où donc le sage ? »

    Le bœuf à l’horizon jette un regard distrait,
    Et chaque flot que roule au loin le fleuve immense

    S’élève, puis retombe et soudain reparaît

    Comme une question que chacun recommence.
    II.
    A vingt ans, quand on a devant soi l’avenir,

    Parfois le front pâlit. On va, mais on est triste ;

    Un pressentiment sourd qu’on ne peut définir

    Accable, un trouble vague à tout effort résiste.
    Les yeux brillants hier demain vont se ternir.

    Les sourires perdront leurs clartés. On existe

    Encor, mais on languit. On dit qu’il faut bénir,

    On le veut, mais le doute au fond du cœur subsiste.
    On se plaint, & partout on se heurte. Navré,

    On a la lèvre en feu, le regard enfiévré.

    Tout blesse, et pour souffrir on se fait plus sensible.
    Chimère ou souvenir, temps futur, temps passé,

    C’est comme un idéal qu’on n’a pas embrassé,

    Et c’est la grande soif : celle de l’impossible ! Continuer la lecture

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  • Le monde est mort où je vivais

    Le monde est mort où je vivais

    Il ne reste que la moisson déjà fauchée du souvenir

    Morte la promenade et l’habituel espace de mon regard

    Morte la lumière du crépuscule et des soirées si chèrement vécues

    Morte ma nostalgie de vivre en cet endroit du monde

    Car voilà que j’y suis venu

    Calme témoin de nouveaux jours

    Que je remplis de ces années qui furent

    Mes amours, mes pleurs et mes désirs

    Je suis présent dans cet endroit du monde

    Où je croyais ne jamais venir

    Je me dresse face à ces jours

    Avide de créer, de vaincre

    Et de construire un futur admirable.
    1943 Continuer la lecture

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  • Soleils aux arrêts

    Un homme est en prison Il est noir les yeux habités de braise et de futur Il est grand adossé au volcan rusé de l’histoire L’arc-en-ciel pleut sur sa langue y dépose le limon des paroles qu’un peuple chante en dansant sur le seuil des mouroirs Il est trop grand pour sa cellule quand il s’allonge ses pieds sortent du judas et vont folâtrer sur les murailles Ses mains d’oiseau sans ailes se tendent vers les étoiles pour en recueillir le miel natif Un homme est en prison Il est blanc mais vraiment blanc avec sa barbe blanche de dieu en exil son nez d’aigle nomade son cœur blanc ses paumes blanches où la douleur a gravé des canaux gigantesques de désirs des routes en pleine jungle des lettres affolantes en calligraphie coufie une croix énigmatique un œil sans cils une charrue et des épis de blé un petit damier noir et blanc et une foule de hachures pour autant de naissances Un homme est en prison Il est de la couleur dont rêve le peintre et qu’il n’a jamais pu atteindre Il est d’un pays que même les poètes n’ont pas su rêver Les frontières mythique du sang ricochent sur le duvet de sa poitrine et tombent Il vient du Graal et du Tiers oublié de la planète des cales de voiliers négriers et des réserves de peuples originels à l’encan Il est arabe et juif palestinien et chilien Il est tous les hommes toutes les femmes le mutant des langues et des sexes le doux guerrier de la paix Il est la boussole du sourire dans les ténèbres Un homme est en prison Il est amoureux d’un amour à faire pâlir Qaïs et Laïla Abélard et Héloïse Dante et Béatrice Tout en lui est amour Il ne regarde pas les êtres il les caresse de sa pupille il ne soulève pas ne déplace pas ne dépose pas les choses il jette à leurs pieds des pétales de rosée et des fruits de passion La couche dure est son amante l’arbre son frère jumeau l’eau le liant de son sang Il est le promis des hirondelles de la brise des nuages l’amoureux transi de la nuit de la dolente aurore et de la houle rebelle Tout en lui est amour Un homme est en prison 11 n’a rien à ajouter ayant dit l’essentiel « Ce que tout cadavre devrait savoir » ce que les vivants n’écoutent que d’une seule oreille distraite, oh si distraite comme ceci : vivre, la belle affaire encore faut-il que ça serve à quelque chose ou ceci : « Si tu veux tracer ton sillon droit accroche ta charrue aux étoiles » ou encore ceci : inutile de chercher loin les tyrans ils sont sous votre peau sans oublier ceci : les hommes naissent esclaves et inégaux toute la question est qu’ils ne le demeurent pas Vous le voyez cet homme n’a rien à ajouter La prison où se trouve notre homme est ronde et carrée proche et lointaine Elle est d’hier et de demain souterraine et perdue dans les nuées Carnivore et végétarienne C’est une baraque près d’une mosquée dans un bidonville un palais de mauvais goût dressé sur des béquilles un immeuble en verre avec vue imprenable sur un camp d’extermination C’est une île flottante un hypermarché une pyramide renversée un train sans conducteur un tamis cachant le soleil des barreaux plantés dans le désert une porte fermée au nez de la mer un avion désaffecté un cerveau usé qui pue un labyrinthe dans la boule d’une voyante un fleuve qui tourne en rond une mouche arrachant ses pattes pour se dégager de la glu et surtout elle est en nous en nous Un homme est en prison Il n’est ni le meilleur de ses semblables ni le pire On peut dire qu’il connaît bien le bourreau qu’il a rencontré Dieu puis l’a perdu de vue Il a joué à cache-cache avec la mort escaladé le plus haut sommet du monde découvert le paradis en enfer et vice versa Il a trouvé la meilleure réponse à la question philosophique du suicide Il lit comme un talmudiste dans les rêves et se nourrit à la table du délire Il est le plus sensuel des saints Il rit, mais il rit comme ça n’est pas permis Un homme est en prison Subitement il découvre le vrai visage de la liberté cette chatte qui bouffe ses enfants ce scorpion qui se pique avec son dard lorsqu’il se sent encerclé La superbe ogresse l’amante qui tue pour faire revivre à prendre ou à laisser Et il fut preneur sans conteste de libertés astringentes humus d’une terre perdue dans l’a venir émeraude sans rivale à la cheville d’une gazelle maîtresse d’espéranto et de périples feuille vierge où seuls les enfants nés de la vague androgyne sont appelés à s’inscrire Liberté de risques bénis et périls de main coupée célébrant le sang dévastateur d’orage sur le désert parsemé de famine de séismes humains rien qu’humains vengeant toutes les morts iniques Un homme est en prison Il parle au mur au miroir des miroirs et lui raconte son histoire : Je suis né entre printemps et automne, lors de l’année du Tigre, dans une ville qu’on a depuis lors débaptisée sept fois Mon pays fait mal lorsqu’on prononce son nom mais bon sang quel soleil quel fruit à la bouche des hommes lorsqu’il sourit quelle folie du matin répandant l’extrême-onction du jasmin et de la cannelle Ce pays m’a tant donné et j’ai voulu lui rendre la pareille Il paraît que c’était la chose à ne pas faire « La passion est interdite. Circulez, circulez, clamaient les haut-parleurs. Faites le grand déménagement dans votre cœur. Fermez vos yeux, votre nez, vos gueules. Circulez. Il n’y a pas de cochons ici, gardez vos perles. Et gare, gare aux amants récalcitrants ! » Pouvais-je résister, ô miroir des miroirs ? Et me voilà dément authentifié enchaîné aux parois sourdes de tes reflets presque heureux de l’être car je n’ai pas failli à ma passion Un homme est en prison Il n’attend pas il n’a pas de temps à perdre D se fait peintre et poète et musicien Il invite le papillon des mots à la transe qui fait pousser des racines Il réfute le sobriquet des couleurs pour que le blanc de la toile libère ses démons tapis Il ravive le cri du silence pour orchestrer la symphonie du don Délivré du corps il marche il emprunte le chemin secret qui va de la blessure à l’âme de l’âme à la graine de la graine à la tige de la tige au bourgeon du bourgeon à la fragile orchidée de l’espoir de l’espoir à la lucidité de la lucidité aux larmes des larmes à la fureur de la fureur à l’amour de l’amour à cette étrange folie de croire malgré tout aux hommes À tout hasard souvenez-vous un homme est en prison Continuer la lecture

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  • Rêve

    Des mains effacent le jour
    D’autres s’en prennent à la nuit
    Assis sur un banc mal équarri
    J’attends mon tour.

    Souffles d’une moustache,
    Aciers à renifler,
    L’œil noir d’une arquebuse,
    Un sourire ébréché.

    On entre, on sort, on entre,
    La porte est grande ouverte.
    Seigneurs du présent, seigneurs du futur,
    Seigneurs du passé, seigneurs de l’obscur.

    Quand la fenêtre s’ouvrira
    Qui en vivra, qui en mourra?
    Quand le soleil reviendra
    Comprendrai-je que c’est lui? Continuer la lecture

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  • O, si chère de loin …

    O si chère de loin et proche et blanche, si
    Délicieusement toi, Mary, que je songe
    À quelque baume rare émané par mensonge
    Sur aucun bouquetier de cristal obscurci

    Le saistu, oui ! pour moi voici des ans, voici
    Toujours que ton sourire éblouissant prolonge
    La même rose avec son bel été qui plonge
    Dans autrefois et puis dans le futur aussi.

    Mon coeur qui dans les nuits parfois cherche à s’entendre
    Ou de quel dernier mot t’appeler le plus tendre
    S’exalte en celui rien que chuchoté de soeur

    N’étant, très grand trésor et tête si petite,
    Que tu m’enseignes bien toute une autre douceur
    Tout bas par le baiser seul dans tes cheveux dite. Continuer la lecture

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  • L’Amateur de poèmes

    Si je regarde tout à coup ma véritable pensée, je ne me console pas de devoir subir cette parole intérieure sans personne et sans origine ; ces figures éphémères ; et cette infinité d’entreprises interrompues par leur propre facilité, qui se transforment l’une dans l’autre, sans que rien ne change avec elles. Incohérente sans le paraître, nulle instantanément comme elle est spontanée, la pensée, par sa nature, manque de style.
    Mais je n’ai pas tous les jours la puissance de proposer à mon attention quelques êtres nécessaires, ni de feindre les obstacles spirituels qui formeraient une apparence de commencement, de plénitude et de fin, au lieu de mon insupportable fuite.
    Un poème est une durée, pendant laquelle, lecteur, je respire une loi qui fut préparée : je donne mon souffle et les machines de ma voix ; ou seulement leur pouvoir, qui se concilie avec le silence.
    Je m’abandonne à l’adorable allure : lire, vivre où mènent les mots. Leur apparition est écrite. Leurs sonorités concertées. Leur ébranlement se compose, d’après une méditation antérieure, et ils se précipiteront en groupes magnifiques ou purs, dans la résonance. Même des étonnements sont assurés : ils sont cachés d’avance, et font partie du nombre.
    Mû par l’écriture fatale, et si le mètre toujours futur enchaîne sans retour ma mémoire, je ressens chaque parole dans toute sa force, pour l’avoir indéfiniment attendue. Cette mesure qui me transporte et que je colore, me garde du vrai et du faux. Ni le doute ne me divise, ni la raison ne me travaille. Nul hasard, — mais une chance extraordinaire se fortifie. Je trouve sans effort le langage de ce bonheur ; et je pense par artifice, une pensée toute certaine, merveilleusement prévoyante, — aux lacunes calculées, sans ténèbres involontaires, dont le mouvement me commande et la quantité me comble : une pensée singulièrement achevée. Continuer la lecture

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  • Salut à la guinée

    Dalaba Pita Labé Mali Timbé puissantes falaises Tinkisso Tinkisso eaux belles et que le futur déjà y déploie toute la possible chevelure Guinée oh te garde ton allure déclinant jusqu’à l’ombre du nuage le bâillon de cendre sur ton primordial feu Volcan flambe ton mufle attentif à la garde farouche de ce plus rare trésor Toi golfe de ta langue de ton souffle de ton rut caresse et l’allaitant du lait premier la forme nouvelle et berce oh berce d’un maternel méandre ce sable ce roulis de liberté fragile Continuer la lecture

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  • Poème pour hind

    Tu ne comprendras peut-être pas tous les mots de ce poème mais écoute-moi ce n’est pas difficile, un poème du moins celui que j’écris pour toi C’est comme quand, le soir, je te serre bien fort et t’embrasse avant de te mettre dans ton lit Les poèmes, même ceux que lisent les grandes personnes c’est un peu ça ce que tu ressens, ce que je ressens à ces moments-là Tu vois j’ai déjà fait un poème pour toi Je t’embrasse je te serre bien fort je sens que je suis près de toi Ma bien-aimée j’ai longtemps déserté les mots simples les mots-tocsin j’en fais l’aveu aujourd’hui Comment t’expliquer : j’étais tellement empêtré à l’intérieur de moi-même c’était un tel labyrinthe et tous ces enfers à exorciser tous ces atavismes à expulser que les mots jaillissaient de ma poitrine bardés d’une double armature Très peu de mirages dans cet ésotérisme ni la recherche de la gloire et du scandale crois-moi c’était ainsi parce que vécu dans cet enchevêtrement de grotte ensorcelée Je ne me flagelle ni ne me justifie par cette confidence publique car je sais par-dessus tout que ce qui importe c’est cette permanence de la mobilisation intérieure j’explique simplement je déroule l’itinéraire et je reprends fort de tout ce que mon peuple m’a appris fort de ma douleur fort de notre amour Je suis à peine né à la parole Par la parole sanglante qui éclate au grand jour résume l’homme en sa droiture de portefaix du monde Par la voix des cités asphyxiées rejetant le suaire de la souffrance et se dressant pour la liberté Par le ciel rouge complice de la colère-canonnade portant le séisme aux sommets des citadelles je t’ordonne la joie Regarde-moi ce cadavre à ventouses, à panses et à varices de stupre édenté, cette charogne étalée comme un drapeau en berne au carrefour des grands circuits du vol Regarde-moi ce puzzle dégoulinant de renvois de cuites mondaines, cet avorton jeté à la voirie des bidonvilles et autres cités-dortoirs euthanasiques Regarde-moi ce résidu pestiféré, sans sépulture, loin de l’eau, de l’ombre, dans un abandon solennel sous le dard impitoyable d’un des soleils les plus courus du monde Regarde-moi cette tête découverte de mythoiogies lucratives, d’auréole de pouvoir et de peur, tranchée au crépuscule du tigre Regarde-moi cette tache sombre sur le sable qu’effacent peu à peu les pas serrés des anciens esclaves C’est quoi cela ? C’est un des derniers empires de la terre Majnoun sans cesse Il faut pouvoir réfléchir : comment en sommes-nous arrivés là comment la révolution, toi et ma longue marche pour mériter la parole ? Qui suis-je Comment pourrais-je toucher le fond de mon âme ? J’ai démythifié le futur je sais où vont mes pas et la prochaine escale mais mon point de départ ? La racine le tertre d’où j’émergeai arbres et branches et fruit amer d’où les souffles me troublèrent me consumèrent la face m’étreignirent le cœur d’où les constellations amplifièrent le champ de mon inquiétude d’où d’étranges oiseaux égrenèrent à mon oreille de falaise les énigmes affolantes du langage d’où je vis s’approcher puis disparaître la première caravane modulant dans la cadence de ses montures le chant initial d’où je surpris les malices de la nature quand subrepticement elle tissait à l’insu des nomades la trame de sa mouvance les cabrioles de ses amours matière vivante préparant en liesse sa soumission dans le lit nuptial où l’étranger viendra d’un giclement de sa puissance étourdir la faune richissime de ses grottes entrouvertes Tertre de mes racines je reprends à mon compte les mémoires plombées thésaurisées pour qu’un jour se dénoue l’écheveau du mystère je reprends à mon compte toute cette aphasie reconduite de conquête en conquête d’un envahisseur l’autre pour recouvrer l’exact cri de ce peuple puis récolter les parchemins épars l’héritage décapité de siècle en siècle de nos poètes (constructeurs, prophètes, mathématiciens, voyageurs, amateurs de livres, hommes de foi et de parole) pour reconstituer minutieusement le chapelet de mon être l’assise de ma voix et l’espace de ma renaissance Mon point de départ puis tout le parcours jusqu’à cette aire de feu et de crime à laquelle je suis suspendu par un fil en cette année mil neuf cent soixante-douze Cette face qui est mienne que dis-je que je recouvre à peine de quelles faces est-elle le reflet tonitruant ? Et je n’oublierai rien depuis Jugurtha et Tacfarinas en passant par Oqba et Tariq jusqu’à Abd el-Krim triomphant à Anoual et livré comme un rogui Je veux comprendre et ce ne sont pas les dates, les complots de palais les cités mortes et ressuscitées mais le mouvement en sa pureté en sa signifiance illuminatrice Quand je dis arabe quand je dis berbère quand je dis Afrique quand je dis mon peuple et ma nation je veux que mon cri soit cristallin je veux que son écho troue la carapace des siècles je veux resurgir entier des forêts marécageuses des légendes Te souviens-tu de l’Agression l’homme-oiseau exterminant les têtes noires alors qu’un disque éraillé d’Oum Kalthoum continuait impassible à pleurer sur les ruines au milieu de la débâcle Tout un peuple pétrifié levant les yeux vers le ciel assimilant la défaite militaire à quelque confirmation d’apocalypse comme si le siècle quatorze avait vu l’apparition des lutins la mutation des sexes et l’embrasement des mégalopoles pécheresses et tout cela sans arche sans jugement dernier (Jamais je n’oublierai le spectacle de ces milliers de soldats égyptiens, déchaussés, accroupis, les mains derrière la nuque sous les canons des émissaires de l’Occident barbare) Juin où j’entassais mes livres, mes cahiers mes crayons et mes illusions et les jetais dans la poubelle des rêves Juin où j’avais mal aux dernières fibres de mes racines Juin d’un nouveau crépuscule où comme Ibn Khaldoun je me mis à l’étude de l’histoire puis m’apparurent les frontières comme autant de plaies suppurantes apposées sur le dos invertébré de nos peuples où je découvris la formule de la pilule d’extase et de déchéance que distribuaient généreusement nos grands démagogues et rois fainéants Je me suis définitivement éveillé à la brûlure défiguratrice du napalm et ce que je vis d’abord ce furent les yeux incorruptibles des hommes voilés de Palestine relevant le défi et c’est comme si notre histoire longtemps rivée au cordon ombilical d’un monstre d’acier maître des stratégies s’arrachait de sa matrice et replongeait dans la houle colossale de la violence du mouvement Poètes de ma grande tribu vous aèdes terribles pliant le mal sous vos aisselles peintres inimitables de coursiers-météores langues venimeuses pour confondre le rival femmes dépeçant le foie de vos ennemis prophètes ivres inanimés sur la tombe de l’aimée égalant, surpassant les textes sacrés vous chevaliers brigands ou esclaves libérés par la double preuve de l’épée et du verbe puisse ma voix ne pas résonner à vos oreilles comme les sons empêtrés qui montent péniblement de la gorge des sourds-muets Quant à vous poètes de ces temps de lucre vendeurs de poésie en petites tranches d’émotion en petits sachets d’érotisme mystiques à cœur de fausset n’arrivant pas à la cheville d’Al-Hallaj grands démissionnaires de la lutte de nos peuples vous camouflant votre impuissance derrière les théories ronflantes du grand art complexés jusqu’à la moelle par les reflets vacillants d’une littérature qui se meurt sur les rives de la Seine ou de la Tamise j’empaille vos écritures dans le musée de mes anciennes illusions et je tends la main à mes frères combattants ceux qui comme Maïakovski et Nazim Hikmet savent de quel tocsin les mots sont capables quelle terrible vérité et quel amour véhicule le poème quand c’est le peuple qui le dicte Toi qui portes la moitié de la voûte céleste ma femme et la Femme je voudrais hisser le poème jusqu’à recouvrer tous les charriages de ta fécondité et en toi par toi soulever les tonnes de voiles avilissants qui lestent autant de mains miraculeuses de nos femmes prostrées et si je me le permets si je te le permets c’est parce que tu n’es pas l’autre fruit exotique ou chair promise à colonisé c’est parce que tu.es mon égale parce que tu es le muscle de mon cœur et la profusion de mes doigts c’est parce que tu es ce que j’ai intégré de la permanence sous toutes les latitudes Donc, femme m’entends-tu : je ne t’écris pas des « poèmes d’amour » et j’accuse tant de nos poètes amoureux de n’avoir que pornographie faussaires ayant permis après tant de romances avec tant de romances que la femme notre femme laisse s’écrouler depuis tant de siècles la moitié de la voûte céleste et c’est d’abord le poète qui est coupable oui l’amour est à réinventer Donc, femme m’entends-tu : il s’agit comme pour toutes les autres défaites de regrouper les survivants de tirer le maximum des édifices dévastés et se remettre à la tâche pour que s’épanouisse la cité des femmes nouvelles et que leurs bras leurs beaux bras tintant toujours de bracelets rutilants à effigie de soleils que leurs bras forment grappes forment tour d’énergie obélisque qui monte, monte pour redresser la moitié écroulée de la voûte céleste Terre ton appel incessant de périples Le soleil prosterné devant l’objet de sa quête ne sachant où donner de ses rets subjugué par ce port d’impératrice les pans de sa traîne hersant l’espace de pommes interdites Ma terre quand Sindbad accoste et que de sables mouvants et que d’oiseaux-monstres de chevaux marins surgis de la quatrième dimension et que de sources à poissons célestes parlant idiomes de peuplades atlantes et que de cités verrouillées frappées d’interdiction Sindbad s’émerveille et signe l’acte de tous les rêves insensés Terre que j’empoigne que je secoue de spasmes et de fureurs que je darde de visions séminales acres de douleurs me sectionnant de part en part et je laboure sa rotondité chue à l’horizon à pleines mains j’arrache des semences en enfouis d’autres ma terre des ruts de vraie vie et des hennissements de cavale d’éternité Terre ton indestructibilité je me mets à l’écoute de ce battement qui nous promet les plus heureuses histoires de peuples à écriture nomades de cœur sédentaires de mains des peuples à racines investigateurs fous méritant enfin notre planète Terre je me tiens à tes arcanes de feu et je mords à pleines dents à tes aurores sûr de ma pâture inquiet seulement de ta force de renouvellement Tu m’emportes alors et je me sens pousser des ailes des voiles qui gonflent ton dos fluide et tanguent les flots de ta croisière miraculeuse Va ma Terre quelle belle idée le poème gronde gronde grandit l’homme en moi Et l’arbre de fer fleurit ce vilain métal d’où les mégalopoles sans cœur tirèrent leur orgueil battirent monnaie de chairs à canon intronisèrent l’argent d’où le meurtre l’extinction de races entières et la prostration Et rougi c’est pour la Question et blanc c’est pour le corps à corps et trempé c’est pour les cagibis de dressage des morts-la-faim Fer acier rouille des barreaux gueule d’armes toute cette poigne plus rien plus rien quand d’effluves d’émeute souffla le printemps de l’homme Enfin le dégel la métamorphose l’arbre de fer fleurit Puis de nouveau vers toi ma marche Dis-moi qu’ai-je proféré toute la nuit et pourquoi tout ce périple ? Je n’ai pas quitté un seul instant le fil du rasoir la crête de feu Tour à tour Qaïs mais mon désert était impraticable Al-Ma’arri mais l’enfer était vide de Dieu mécanisé l’enfer Sindbad mais j’ai dit avoir enterré les miracles Ulysse mais j’avais moi-même déployé les voiles vers tous les carrefours du risque Tour à tour la lumière et la ténèbre homme de l’Un et du multiple Tour à tour la complexité de l’arbre et la verticalité monolithique de l’obélisque Et si je dramatise c’est parce qu’au fond je suis homme de synthèse et si je crie comme si je ne voyais derrière moi que ruines sur ruines c’est parce que je sais ce qu’ il nous en coûtera surtout maintenant pour mériter la parole notre face humaine mériter l’allégresse à venir car dorénavant nous allons avoir besoin de tout notre génie de toute notre ancienne folie de visionnaires nous allons avoir besoin de toute notre lucidité Ainsi mon cerveau aura continué de fonctionner Je sens même que j’ai grandi de cœur et ce soleil qui défonce toutes les barrières naît et meurt à mes pieds et cette nuit gorgée d’étoiles comme une monture qui m’aide à traverser les siècles et cette clameur perpétuelle dehors houle de mains index qui nomment les cibles Je suis heureux Comme j’aime maintenant et combien ma haine sait choisir Levez-vous millions de poètes ! Prison civile de Casablanca, 1972 Continuer la lecture

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  • Mouvements

    Il y a ceux qui vont au bout du monde pour se voir entre quatre horizons, ceux qui dérivent au loin pour se garder un espoir de retour et ceux qui partent, ô Baudelaire, pour partir. Ce sont gens de déroute d’exil et de grand vide qui prennent souffle dans le feu et le secret éclat des songes. A distance ils se tiennent proches d’un nuage en cavale d’une source perdue dans les yeux d’une fille ou du silence qui suit le rire trop vaste d’une tragédie sans objet. L’infini scintille à leur cou écharpe d’herbe et de chimère pour ne pas dire de néant et de nuit. Ils ont depuis l’enfance le goût des saisons violentes des fruits qui agacent les dents des métaphores qui montent à la tête prenant sans cesse les devants et improvisant à tombeau ouvert. Sous leurs pas, la terre comme un gouffre une étreinte une blessure qui jubile de n’être ni refuge ni repos, la terre comme boulet de granit bille de bois globe de cendre sphère de froid boule de lave, la terre comme une marraine sans recours comme une marée sans rivage comme une bulle d’éternité qui crève au bec d’un oiseau mort. Le champ du monde écoute la poussière qui va et tous ceux qui s’enivrent d’un destin de schiste et de mica de basalte et de craie de sel de soufre de fumée, tous ceux qui s’éveillent en sursaut de leur tendresse exaspérée. Quel est ce songe qui coupe le retour? Quel est ce ravissement qui choisit contre Dieu la migration du carbone du chlore ou de l’êther? erviers de grande prédation les soleils de nos vies s’évadent et s’amenuisent, le jeu se rejoue à l’envers où le pendu n’est qu’une corde et la mandragore un talisman de poupée. Sages déchus prophètes qui n’êtes dignes celui qui nous voit ne peut croire que nous ne sommes point là campés bon pied dans l’histoire solides au poste et bon œil mais déjà départis de nous déjà dénoués des autres déjà plus qu’à peine effacés. Princes déchus mendiants qui n’êtes dignes le premier pas n’a pas été et le dernier n’existe pas plus que le soi-disant bout du monde, le voyage qui nous a traversé compose conjugue et décompose les temps de ce futur-passé qui veille à l’insomnie des choses. Continuer la lecture

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  • La baie de la faim

    Navire en bois d’ébène parti pour le pôle Nord voici que la mort se présente sous la forme d’une baie circulaire et glaciale, sans pingouins, sans phoques, sans ours. Je sais quelle est l’agonie d’un navire pris dans la banquise, je connais le râle froid et la mort pharaonique des explorateurs arctiques et antarctiques, avec ses anges rouges et verts et le scorbut et la peau brûlée par le froid. D’une capitale d’Europe, un journal emporté par un vent du sud monte rapidement vers le pôle en grandissant et ses deux feuilles sont deux grandes ailes funèbres.
    Et je n’oublie pas les télégrammes de condoléances, ni la stupide anecdote du drapeau national fiché dans la glace, ni 1e retour des corps sur des prolonges d artillerie.
    Stupide évocation de la vie libre des déserts. Qu’ils soient de glace ou de porphyre, sur le navire ou dans le wagon, perdus dans la foule ou dans l’espace, cette sentimentale image du désordre universel ne me touche pas.
    Ses lèvres font monter les larmes à mes yeux. Elle est là. Sa parole frappe mes tempes de ses marteaux redoutables . Se cuisses que j’imagine ont des appels spontanés vers la marche. Je t’aime et tu feins de m’ignorer. Je veux croire que tu feins de m’ignorer ou plutôt non ta mimique est pleine d’allusions. La phrase la plus banale a des sous-entendus émouvants quand c’est toi qui m’adresses la parole.
    Tu m’as dit que tu étais triste ! L’aurais-tu dit à un indifférent ? tu m’as dit le mot « amour ». Comment n’aurais-tu pas remarqué mon émoi ? Comment n’aurais-tu pas voulu le provoquer ?
    Ou si tu m’ignores, c’est qu’il est mal imprimé, ce calendrier, toi dont la présence ne m’est pas même nécessaire. Tes photographies sur mes murs et dans mon cœur les souvenirs aigus que j’ai gardés de mes rencontres avec toi ne jouent qu’un bien piètre rôle dans mon amour ! Tu es, toi, grande en mon rêve, présente toujours, seule en scène et pourtant tu n’es pourvue d’aucun rôle.
    Tu passes rarement sur mon chemin. Je suis à l’âge où l’on commence à regarder ses doigts maigres, et où la jeunesse est si pleine, si réelle qu’elle ne va pas tarder à se flétrir. Tes lèvres font monter les larmes à mes yeux ; tu couches toute nue dans mon cerveau et je n’ose plus dormir.
    Et puis j’en ai assez, vois-tu, de parler de toi à haute voix.
    Le Corsaire Sanglot poursuit sa route loin de nos secrets dans la cité dépeuplée. Il arrive, car tout arrive, devant un bâtiment neuf, l’Asile d’Aliénés.
    Pénétrer ne fut pour lui qu’une formalité. Le concierge le conduisit à un secrétaire. Son nom, son âge et ses désirs inscrits, il prit possession d’une coquette cellule peinte en rouge vif.
    Dès qu’il eut passé la dernière porte de l’asile, les personnages multiples du génie vinrent à lui.
    « Entrez, entrez, mon fils, dans ce lieu réservé aux âmes mortifiées et que le tendre spectacle de la retraite prépare votre orgueil à la gloire prochaine que lui réserve le seigneur dans son paradis de satin et de sucre. Loin des vains bruits du monde, admirez avec patience les spectacles contradictoires que la divinité absolue impose à vos méditations et plutôt que de vous absorber à définir la plastique de Dieu, laissez-vous pénétrer par son atmosphère victorieuse des miasmes légers mais nombreux de la société ; que la saveur même du seigneur émeuve votre bouche destinée au jeûne, à la prophétie et à la communion avec le dispensateur de tout, que vos yeux éblouis perdent jusqu’au souvenir des objets matériels pour contempler les rayons flamboyants de sa foi, que votre main sente le frôlement distinct des ailes archangéliques, que votre oreille écoute les voix mystérieuses et révélatrices. Et si ces conseils vous semblent entachés d’une satanique sensualité, rappelez-vous qu’il est faux que les sens appartiennent à la matière. Ils appartiennent à l’esprit, ils ne servent que lui et c’est par eux que vous pouvez espérer l’extase finale. Pénètre en toi-même et reconnais l’excellence des ordres de la sensualité. Jamais elle ne tenta autre chose que de fixer l’immatériel ; en dépit des peintres, des sculpteurs, des musiciens, des parfumeurs, des cuisiniers, ils ne visent qu’à l’idée absolue. C’est que chacun de ces artistes ne s’adresse qu’à un sens alors qu’il convient, pour avoir accès aux suprêmes félicités, de les cultiver tous. Le matérialiste est celui qui prétend les abolir, ces sens admirables ! Il se prive ainsi du secours efficace de l’idée, or il n’est pas d’idée abstraite. L’idée est concrète, chacune d’elles, une fois émise, correspond à une création, à un point quelconque de l’absolu. Privé de sens, l’ascète immonde n’est plus qu’un squelette avec de la chair autour. Celui-là et ses pareils sont voués aux ossuaires inviolables. Cultivez donc vos sens soit pour la félicité suprême, soit pour la suprême tourmente, toutes deux enviables puisque suprêmes et à votre disposition. »
    Ainsi parla un pseudo-Lacordaire.
    Et prouvez-moi, s’il vous plaît, que ce n’était pas le vrai ? Il était deux heures de l’après-midi. Le soleil s’entrouvrit et une pluie de boussoles s’abattit sur la terre : de magnifiques boussoles de nickel indiquant toutes le même nord.
    Le même nord où la mission Albert agonise maintenant parmi les cristaux. Des années plus tard, des pêcheurs des îles de la Sonde recueillent un tonneau, vestige de l’expédition, un tonneau blanc de sel et odorant. L’un des pêcheurs sent grandir en lui l’attrait du mystère. Il part pour Paris. Il entre au service d’un club spécial.
    La pluie de boussoles cesse peu à peu sur l’asile. En place d’arc-en-ciel surgit Jeanne d’Arc-en-ciel. Elle revient pour déjouer les manœuvres d’un futur réactionnaire. Toute armée sortie des manuels tendancieux, Jeanne d’Arc vient combattre Jeanne d’Arc-en-ciel. Celle-ci, pure héroïne vouée à la guerre par sadisme, appelle à son secours les multiples Théroigne de Méricourt, les terroristes russes en robe fourreau de satin noir, les criminelles passionnées. La pêcheuse de perles voit grandir les yeux des hommes qui l’écoutent. Enivrée, elle se prend à son propre jeu. Son amant, dans une barque, participe au même rêve.
    Alors, la pêcheuse, tirant un revolver de son corsage, là où les faibles mettent des billets d’amour : «Je t’adore, ô mon amant ! et voici qu’aujourd’hui, jour choisi par moi seule à cette minute précise, je t’offre la blessure béante de mon sexe et celle sanglante de mon cœur ! » Elle dit et pressant son arme sur son sein la voilà qui tombe tandis qu’une petite fumée bleue s’élève à la suite d’une détonation.
    La salle se vide en silence. Sur la bouche d’une femme admirable un homme en frac recueille encore un baiser. Jeanne d’Arc-en-ciel, le sein nu et chevauchant un cheval blanc sans selle, parcourt Paris. Et voici que les pétards de dynamite détruisent la stupide effigie en cuivre à casserole de la rue des Pyramides, celle de Saint-Augustin et l’église (une de moins !) par surcroît.
    Jeanne d’Arc-en-ciel, triomphant enfin de la calomnie, est rendue à l’amour.
    La mission Albert avec ses mâts surmontés d’une oriflamme est maintenant au centre d’une pyramide de glace. Un sphinx de glace surgit et complète le paysage. De la brûlante Égypte au pôle irrésistible un courant miraculeux s’établit. Le sphinx des glaces parle au sphinx des sables.
    Sphinx des glaces. — Qu’il surgisse le Bonaparte lyrique. Du sommet de ma pyramide quarante époques. géologiques contemplent non pas une poignée de conquérants, mais le monde. Les bateaux à voiles ou à cheminées, jolis chameaux voguèrent vers moi sans m’atteindre et je m’obstine à contempler dans les quatre faces parfaitement polies du monument translucide la décomposition prismatique des aurores boréales.
    Sphinx des sables. — Et voici que les temps approchent ! On soupçonne déjà l’existence d’une Égypte polaire avec ses pharaons portant au cimier de leur casque non pas le scarabée des sables, mais l’esturgeon. Du fond de la nuit de six mois, une Isis blonde surgit, érigée sur un ours blanc. Les baleines luisantes détruiront d’un coup de queue le berceau flottant des Moïses esquimaux. Les colosses de Menton appellent les colosses de Memoui. Les crocodiles se transforment en phoques. Avant peu, les révélations sacrées traceront de grands signes algébriques pour relier les étoiles entre elles.
    Sphinx des glaces. — Maux pour le corps, mots pour la pensée ! L’énigme polaire que je propose aux aventuriers n’est pas un remède. Chaque énigme a vingt solutions. Les mots disent indifféremment le pour et le contre. Là n’est pas encore la possibilité d’entrevoir l’absolu.
    La pêcheuse de perles, toute sanglotante, et n’ai-je pas voulu la tuer, mais elle survit à cet attentat moral, la toute sanglante pêcheuse voit entrer dans la salle Jeanne d’Arc-en-ciel, sa sœur. Sur les socles inutiles de la Jeanne de Lorraine, de gigantesques pieuvres de charbon de terre s’érigent. Les mineurs viendront y déposer des couronnes et une petite lampe Davis qui brûlera nuit et jour, en mémoire du sexe poilu de la véritable aventurière.
    Corsaire Sanglot, que j’avais oublié dans la coquette cellule, s’endort.
    Un ange d’ébène s’installe à son chevet, éteint l’électricité, et ouvre la grammaire du rêve. Lacordaire parle :
    « De même qu’en 1789 la monarchie absolue fut renversée, il faut en 1925 abattre la divinité absolue. Il y a quelque chose de plus fort que Dieu. Il faut rédiger la Déclaration des droits de l’âme, il faut libérer l’esprit, non pas en le soumettant à la matière, mais en lui soumettant à jamais la matière ! » Jeanne d’Arc-en-ciel en marche depuis des années, arrive devant le sphinx des glaces, avec, sous le bras, Le Voyage au centre de la Terre.
    Elle demande à résoudre l’énigme.

    Énigme.
    « Qu’est-ce qui monte plus haut que le soleil et descend plus bas que le feu, qui est plus liquide que le vent et plus dur que le granit ? »
    Sans réfléchir, Jeanne d’Arc-en-ciel répond :
    — Une bouteille.
    — Et pourquoi ? demande le sphinx.
    — Parce que je le veux.
    — C’est bien, tu peux passer, Œdipe idée et peau.
    Elle passe. Un trappeur vient à elle, chargé de peaux de loutres. Il lui demande si elle connaît Mathilde, mais elle ne la connaît pas. Il lui donne un pigeon voyageur et tous deux poursuivent des chemins contradictoires.
    Dans le laboratoire des idées célestes, un pseudo- Salomon de Caus met la dernière main aux épures du mouvement perpétuel. Son système basé sur le jeu des marées et sur celui du soleil occupe quarante-huit feuilles de papier Canson. À l’heure où ces lignes sont écrites l’inventeur est fort occupé à couvrir la quarante-huitième feuille de petits drapeaux triangulaires et d’étoiles asymétriques. Le résultat ne se fera pas attendre.
    Comme la onzième heure s’approche toute grésillante du bouillon des alchimistes, un petit bruit se fait entendre à la fenêtre. Elle s’ouvre. La nuit pénètre dans le laboratoire sous l’aspect d’une femme nue et pâle sous un large manteau d’astrakan. Ses cheveux blonds et coupés font une lueur vaporeuse autour de son fin visage. Elle pose la main sur le front de l’ingénieur et celui-ci sent couler une mystérieuse fontaine sous la muraille de ses tempes tourmentées par les migraines.
    Pour calmer ces migraines, il faudrait une migration d’albatros et de faisans. Ils passeraient une heure durant sur le pays d’alentour, puis s’abattraient dans la fontaine.
    Mais la migration ne s’accomplit pas. La fontaine coule régulièrement.
    La nuit s’en va abandonnant sur le lit individuel un bouquet de nénuphars. Au matin, le gardien voit le bouquet. Il questionne le fou qui ne répond pas et dès lors, aux bras de la camisole de force, le malheureux ne sortira plus de sa cellule.
    Au petit jour, Corsaire Sanglot a déjà quitté ces lieux dérisoires.
    Jeanne d’Arc-en-ciel, la pêcheuse de perles, Louise Lame se retrouvent dans un salon. Par la fenêtre, on voit la tour Eiffel grise sur un ciel de cendres. Sur un bureau d’acajou, un presse-papiers de bronze en forme de sphinx voisine avec une boule de verre parfaitement blanc.
    Que faire quand on est trois ? Se déshabiller. Voici que la robe de la pêcheuse tombée d’un coup la révèle en chemise. Une chemise courte et blanche laissant voir les seins et les cuisses. Elle s’étire en bâillant cependant que Louise Lame dégrafe minutieusement son costume tailleur. La lenteur de l’opération rend plus énervant le spectacle. Un sein jaillit puis disparaît. La voici nue elle aussi. Quant à Jeanne, elle a depuis longtemps lacéré son corsage et arraché ses bas.
    Toutes trois se mirent dans une psyché et la nuit couleur de braises vives les enveloppe dans des reflets de réverbères et masque leur étreinte sur le canapé. Leur groupe n’est plus qu’éclaircies blanches dues aux gestes brusques et masse mouvante animée d’une respiration unique.
    Corsaire Sanglot passe sous la fenêtre. Il la regarde distraitement comme il a regardé d’autres fenêtres. Il se demande où trouver ses trois compagnes et continue sa promenade. Son ombre projetée par un phare d’automobile tourne au plafond du salon comme une aiguille de montre. Un instant, les trois femmes la contemplent. Longtemps après sa disparition, elles se demandent encore la raison de l’inquiétude qui les tourmente. L’une d’elles prononce le nom du corsaire.
    « Où est-il à cette heure ? mort peut-être ? » et jusqu’au soir elles rêvent au coin du feu.
    La mission Albert a été découverte par des pêcheurs de baleines. Le bateau emprisonné dans les glaces ne recelait plus que des cadavres. Un drapeau fiché dans la banquise témoignait de l’effort des malheureux navigateurs. Leurs restes seront ramenés à Oslo (anciennement Christiania). Les honneurs seront rendus par deux croiseurs. Une compagnie de marins veillera leurs dépouilles jusqu’à l’arrivée du cuirassé gui les ramènera en France.
    L’asile d’aliénés, blanc sous le soleil levant, avec ses hautes murailles dépassées par des arbres calmes et maigres, ressemble au tombeau du roi Mausole. Et voici que les sept merveilles du monde paraissent. Elles sont envoyées du fond des âges aux fous victimes de l’arbitraire humain. Voici le colosse de Rhodes. L’asile n’arrive pas à ses chevilles. Il se tient debout, au-dessus, les jambes écartées. Le phare d’Alexandrie, en redingote, se met à toutes les fenêtres. De grands rayons rouges balayent la ville déserte, déserte en dépit des tramways, de trois millions d’habitants et d’une police bien organisée. D’une caserne, la diane surgit sonore et cruelle, tandis que le croissant allégorique de la lune achève de se dissoudre à ras de l’horizon.
    Les jardins du Champ-de-Mars sont parcourus par un vieillard puissant, au front vaste, aux yeux sévères. Il se dirige vers la pyramide ajourée de la tour. Il monte. Le gardien voit le vieillard s’absorber dans une méditation profonde. Il le laisse seul. Le vieillard alors enjambe la balustrade, se jette dans le vide et le reste ne nous intéresse pas.
    Il y a des instants de la vie où la raison de nos actes nous apparaît avec toute sa fragilité.
    Je respire, je regarde, je n’arrive pas à assigner à mes réflexions un champ clos. Elles s’obstinent à tracer des sillons entrecroisés. Comment voulez-vous que le blé, préoccupation principale des gens que je méprise, puisse y germer.
    Mais le Corsaire Sanglot, la chanteuse de music-hall, Louise Lame, les explorateurs polaires et les fous, réunis par inadvertance dans la plaine aride d’un manuscrit, hisseront en vain du haut des mâts blancs les pavillons noirs annonciateurs de peste s’ils n’ont auparavant, fantômes jaillis de la nuit profonde de l’encrier, abandonné les préoccupations chères à celui qui, de cette nuit liquide et parfaite, ne fit jamais autre chose que des taches à ses doigts, taches propres à l’apposition d’empreintes digitales sur les murs ripolinés du rêve et par là capables d’induire en erreur les séraphins ridicules de la déduction logique persuadés que seul un esprit familier des majestueuses ténèbres a pu laisser une trace tangible de sa nature indécise en s’enfuyant à l’approche d’un danger comme le jour ou le réveil, et loin de penser que le travail du comptable et celui du poète laissent finalement les mêmes stigmates sur le papier et que seul l’œil perspicace des aventuriers de la pensée est capable de faire la différence entre les lignes sans mystère du premier et le grimoire prophétique et, peut-être à son insu, divin du second, car les pestes redoutables ne sont que tempêtes de cœurs entrechoqués et il convient de les affronter avec des ambitions individuelles et un esprit dégagé du stupide espoir de transformer en miroir le papier par une écriture magique et efficace. Continuer la lecture

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  • Nous n’entrons point d’un pas plus avant en la vie

    Nous n’entrons point d’un pas plus avant en la vie
    Que nous n’entrions d’un pas plus avant en la mort,
    Nostre vivre n’est rien qu’une eternelle mort,
    Et plus croissent nos jours, plus decroit nostre vie :

    Quiconque aura vescu la moitié de sa vie,
    Aura pareillement la moitié de sa mort,
    Comme non usitee on deteste la mort
    Et la mort est commune autant comme la vie :

    Le tems passé est mort et le futur n’est pas,
    Le present vit et chet de la vie au trespas
    Et le futur aura une fin tout semblable.

    Le tems passé n’est plus, l’autre encore n’est pas,
    Et le present languit entre vie et trespas,
    Bref la mort et la vie en tout tems est semblable. Continuer la lecture

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