Poésie, poètes, ressources et plus

  • 04 – L’Empire d’Assyrie est tout réduit en cendre… [XXXI à XL]

    XXXI.
    L’Empire d’Assyrie est tout réduit en cendre,

    Par les Grecs sont vaincus le Perse et le Médois :

    Quatre Rois sont sortis du Sceptre d’Alexandre,

    Et leur couronne enfin fuit de Rome les Lois
    XXXII.
    Où sont ces Empereurs, ces foudres de la guerre,

    Qui des lauriers du monde environnoient leurs fronts,

    Toute la terre étoit autrefois de leur terre ;

    Et tout ce grand Empire est réduit en sept Monts.
    XXXIII.
    Où sont tant de Cités si grandes et si fortes,

    Ninive dont les murs avaient quinze cents tours :

    La grande Babylone, et Thèbes à cent portes,

    Carthage de Dido la gloire et les amours.
    XXXIV.
    Tous ces grands bâtiments et ces châteaux superbes,

    Qui sembloient menacer d’escalader les Cieux,

    Ont fait place aux forêts, aux buissons et au herbes,

    Le temps en a changé les noms comme les lieux.
    XXXV.
    Veux-tu voir des grands Rois jusqu’où va la ruine,

    Vois comme dedans l’or ils boivent le poison :

    Vois Prolomée en croix, Boleslas en cuisine,

    En cage Bajazeth, et Richard en prison.
    XXXVI.
    Vois ce Prince écorché du grand Caire la porte,

    Vois Sapor sous les pieds du vainqueur étendu,

    Vois Denis qui pour Sceptre un fouet de Pédant porte,

    Vois nôtre Chilpéric comme un Moine tondu.
    XXXVII.
    Vois Gordian qui prend à sa propre ceinture,

    Phoras estropié de jambes et de bras,

    Diomede qui sert aux chevaux de pâture,

    Aux dogues Lycaon, et Popiel aux rats.
    XXXVIII.
    Vois de foudre accablé l’orgueilleux Salmonée,

    Le Roi Theodoric de frayeur éperdu.

    D’un furieux cheval Brunechil est traînée,

    Et par des chaînons d’or Longuemare pendu.
    XXXIX.
    Vois Attale qui n’a pour sa Cour qu’une forge,

    Vois Phalaris brûlant, de Perille au taureau,

    Vois les loups assaillir Membrique par la gorge,

    Vois Cambise qui meurt de son propre couteau.
    XL.
    Qui n’aura de l’effroi aux frayeurs de la France,

    Voyant comme la mort attaque deux Henris ?

    Le père dans Paris meurt d’un éclat de lance,

    Et un couteau tua le fils devant Paris. Continuer la lecture

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  • Tour Eiffel

    Tour Eiffel, grandis, monte encore

    Dans la lumière et dans l’aurore,

    Dans les éthers silencieux.

    Née entre les pieds noirs d’Hécate,

    Monte, grande fleur délicate,

    Mets ton front dans les sombres cieux.
    Car un génie au coeur de flamme

    Fouille la terre jusqu’à l’âme

    Et jusqu’aux portes de l’enfer,

    Et pour préparer à la France

    Le nid joyeux de l’espérance,

    Le tresse avec des brins de fer.
    Oui, sois de plus en plus géante,

    Et devant la foule béante

    Que charmeront tes fils vermeils,

    Apparais, de clarté baignée,

    Comme une toile d’araignée

    Où vont se prendre les soleils.
    Pendant les prochaines semailles,

    Luis, resplendis avec tes mailles,

    Brille, joyau prestigieux

    Et séduis l’oeil par ta caresse,

    Filigrane ajouré, que tresse

    Un orfèvre prodigieux.
    On verra, dans leurs vols énormes,

    Accourir vers tes plates-formes

    Le hardi faucon, le gerfaut,

    Les vautours, les aigles voraces;

    Mais en contemplant ces terrasses,

    Ils trouveront que c’est trop haut.
    Monte encor, Tour démesurée!

    Le dieu de la mer azurée

    Et de l’ouragan libyen,

    Dit à l’équipe ralliée

    De Babel réconciliée:

    Venez, à présent. Je veux bien.
    La Tour grandit et, sur son faîte,

    Invincible, dressant la tête,

    L’Homme ouvrant tout grands ses yeux clairs,

    Pourra, dans ses jeux ordinaires,

    Prendre dans ses mains les tonnerres

    Et jouer avec les éclairs.
    Car, autrefois chaste et jalouse,

    Maintenant, la Science épouse

    L’Homme et, regardant l’Orient,

    Pour lui déchire tous les voiles

    Qui lui dérobaient les étoiles,

    Et baise sa bouche, en riant.
    Sans craindre que rien la meurtrisse,

    La Science libératrice,

    Dans sa main tenant une faux

    Que l’on ne voyait pas naguère,

    Moissonnera les deuils, la guerre,

    Les canons et les échafauds.
    Tour, grand lys fleuri dans l’espace,

    Colosse de force et de grâce!

    Épouvantant le doute amer,

    Les certitudes et l’extase

    Reviendront caresser ta base,

    Comme les vagues d’une mer.
    Et, malgré le vent, qui s’effare,

    Ton veilleur, auprès de son phare,

    A l’heure divine où le bruit

    S’éteint dans la nature fée,

    Entendra la Lyre d’Orphée

    Guider les astres, dans la nuit.
    8 janvier 1889. Continuer la lecture

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  • Retour de la guerre

    « Qu’en dis-lu, voyageur des pays

    et des gares ? »

    Paul Verlaine.
    I
    Toi qui rêvais d’accorder dans ta voix

    L’allégresse d’aimer

    Et ce sanglot voilé, toujours fidèle,

    Appel de l’infini dans l’ombre de la joie,

    Ce beau sanglot du coeur avide et débordé

    Devant notre impuissance, hélas, à tout étreindre.
    Toi qui aimais chanter même la chanson triste,

    Mais où l’espoir sourit

    Comme un éveil du vent ou l’envol d’un oiseau

    Dans un feuillage inerte accablé de midi,

    Toi qui voulais chanter aux hommes leur fortune

    La plus certaine et la plus délaissée,

    Dis, sauras-tu chanter encore ?
    II
    Après ce long silence, après ce dur voyage,

    Quelque chose, toujours, frissonne dans ta voix

    Mais ce n’est plus la joie.

    Si c’est encore l’amour, c’est un amour en deuil

    Et accablé d’outrages.
    Des larmes sur les uns, du mépris sur les autres :

    L’heure n’est pas d’entonner la louange

    De ce monde aveugle et meurtri.
    L’heure n’est pas non plus, après la servitude

    Et dans l’étouffement,

    De t’évader bien loin et seul en emportant

    Une flamme sacrée.
    Il faut rester ici, chanter dans cette nuit,

    Chercher avec ton chant

    Chercher comme toujours à quels appels

    La vieille foi ouvrira des ailes nouvelles.
    III
    — Y a-t-il un lieu de silence

    Où je puisse essayer mon chant

    Sans que le submerge en moi-même

    Le tumulte de ces orages,

    Les cris aigus de ce prétoire

    Où se proclament par cent voix

    Le mensonge des criminels

    La cupidité des voleurs

    Et la lâcheté des esclaves ?
    — Un seul accent vrai de ton coeur

    En toi couvrira cent voix fausses.
    Ah ! mon coeur n’est-il pas pareil

    A un fruit jeté dans la mer :

    Quand un batelier le recueille

    Il est encore plein et doré

    Mais sa chair que l’eau a forcée

    N’a plus que l’âcreté du sel.
    J’ai regardé bien trop de morts

    Avec des yeux secs et distraits ;

    J’ai connu trop de paysages,

    J’ai pressé pendant ces cinq ans

    Trop de mains, vu trop de visages;

    Des flots ont noyé ma mémoire.
    — La moisson étouffe et aveugle

    L’ample grenier qui la confient

    Mais d’où jaillira chaque gerbe

    A son tour, avec tous ses grains.
    Sur le lourd butin qui t’accable

    Penche-toi ! Dans un coeur aimant

    Rien n’est perduy rien ne s’efface

    De ce qu’y a mis chaque jour. Continuer la lecture

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  • Description chimérique d’un être de raison…

    DESCRIPTION CHIMÉRIQUE D’UN ÊTRE DE RAISON,
    FABRIQUÉ DE PIÈCES RAPPORTÉES, HABILLÉ D’UNE
    ÉTOFFE A DOUBLE SENS, LEQUEL FUT CONSTRUIT
    PAR UNE ASSEMBLÉE D’ÉQUIVOQUES,ASSISTÉES DU
    GÉNIE BURLESQUE (1713)

    Il a un corps de garde,
    Des membres de période,
    Une tête d’Armée,
    Une face de théâtre,
    Des traits d’arbalète,
    Le front d’un bataillon,
    Des yeux de boeuf,
    Deux temples de Jupiter,
    Un nez de Bachot,
    Des joues de Peson,
    Une bouche du Danube,
    Une langue étrangère,
    Des dents de scie,
    Une haleine de savetier,
    Des oreilles d’écuelle,
    Une ouïe de carpe,
    Une chevelure d’arbre,
    Une barbe d’épic,
    Un cou de tonnerre,
    Une gorge de montagne,
    Des bras de mer,
    Un poing d’Espagne,
    Des mains de papier,
    Des côtes de Barbarie,
    Des cuisses de noix,
    Des jambes étrières,
    Des pieds d’estaux,
    Un dos de fauteuil,
    Un cul de sac,
    Des parties d’Apothicaire,
    Un coeur d’Opéra,
    Les entrailles de la terre,
    Des os de Noël,
    Des veines de marbre,
    Une âme de soufflet.

    Il a une mine de plomb,
    Un air de Cadmus,
    Un port de mer,
    Une voie d’eau,
    Un champ de bataille,
    Un accent circonflexe,
    Un creux de puits,
    Une taille de plume,
    Un regard de fontaine,
    Un ris de veau,
    La gravité de l’air,
    Une justice subalterne,
    Un esprit de vin,
    Une lumière de canon,
    Un jugement téméraire,
    Une justesse de contrepoids,
    Une ruse de guerre,
    Une expérience de Physique.
    Je vous dirai de plus qu’il était d’un accès de fièvre quatre,
    D’une douceur de miel,
    D’un caractère gothique,
    Qu’il avait de belles inclinations de tête,
    Le pas de Calais,
    Et la diligence de Lyon.
    Tous ces faits mémorables prouvent qu’il était brave comme une mariée. Continuer la lecture

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  • Une vieille lune

    Moi.

    Chère infidèle ! eh bien, qu’êtes-vous devenue ?

    Depuis quinze grands jours vous n’êtes pas venue !

    Chaque nuit, à l’abri du rideau de satin,

    Ma bougie en pleurant brûle jusqu’au matin ;

    Je m’endors sans tenir votre main adorée,

    Et lorsque vient l’Aurore en voiture dorée,

    Je cherche vainement dans les plis des coussins

    Les deux nids parfumés où s’endorment vos seins,

    Comme de doux oiseaux sur le marbre des tombes.

    Qu’en faisiez-vous là-bas de ces blanches colombes ?

    Et tu ne m’aimes plus.
    Évohé.

    Je vous aime toujours.
    Moi.

    Que faisais-tu, rivale en fleur des Pompadours ?

    Un corset un peu juste, une étroite chaussure

    Ont-ils égratigné d’une rose blessure

    Tes beaux pieds frissonnants comme des lys pâlis ?

    Un drap trop dur, froissé par tes ongles polis,

    A-t-il enfin meurtri, dans ses neiges tramées,

    Ces bijoux rougissants, pareils à des camées ?

    As-tu brisé ta lyre en chantant Kradoudja ?

    Ou bien, dans ces doux vers que l’on aimait déjà,

    Ta soubrette Cypris a-t-elle, d’aventure,

    En te frisant le soir, plié ta chevelure ?

    As-tu perdu ta voix et ton gazouillement ?
    Évohé.

    Je suis harmonieuse et belle, ô mon amant !

    Le drap tissu de neige et la chaussure noire

    N’a pas mordu mes pieds ni mes ongles d’ivoire ;

    Ma soubrette Cypris, qui m’aime quand je veux,

    N’a pas coupé nos vers pour plier mes cheveux ;

    On admire toujours les cent perles féeriques

    Et les purs diamants de mes écrins lyriques :

    Les Éros voletants me servent d’échansons,

    Et ma lyre d’argent est pleine de chansons.
    Moi.

    Pourquoi donc as-tu fui la guerre, qui s’aggrave ?

    On reprend Abufar et Lucrèce, on te brave !

    Pends-toi, grillon ! Lucrèce, enfin deux Abufar !

    Et ce Bache espagnol ivre de nénuphar,

    Damon, ce grand auteur dont la muse civile

    Enchanta si longtemps et Lecourt et Clairville,

    Est photographié pour ses talents divers.

    Le Tarn au loin gémit et demande tes vers.
    Évohé.
    N’as-tu donc point appris la fameuse nouvelle

    Que l’aveugle Déesse, en enflant sa grande aile,

    Emporte aux quatre coins de l’univers connu ?
    Moi.

    Non.
    Évohé.

    Tremblez, terre et cieux ! Le maître est revenu.

    Némésis-Astronome assemble ses vieux braves,

    Barberousse s’abat au milieu des burgraves,

    Barthélemy rayonne, allumant son fanal,

    Cloué, dernier pamphlet, à son dernier journal !
    Sa muse a, réveillant la satire latine,

    Comme un Titan vaincu foudroyé Lamartine ;

    Pareille aux grands parleurs d’Homère et de Hugo,

    Des rocs du feuilleton, la dure virago

    Sur ce cygne plus doux que les cygnes d’Athènes

    Fait couler à grand bruit ces paroles hautaines :

    « Rimeur, que viens-tu faire au milieu du forum ?

    Cet acte audacieux blesse le décorum.

    Reste avec tes pareils ! Les gens de ta séquelle

    Ne sont bons qu’à rimer une ode, telle quelle !

    Tu chantes l’avenir ! le présent est meilleur.

    Ce qui te convenait, ô divin rimailleur,

    C’était, ambitieux du laurier de Pindare,

    D’aller au mont Horeb pincer de la guitare

    Pour ton roi légitime, ou plutôt d’arranger

    Des vers de confiseur au Fidèle-Berger.

    Mais ta loi sociale est une rocambole,

    Et Fourier n’est qu’un âne à côté de Chambolle.

    Tombe ! et, le front meurtri par mon divin talon,

    Souviens-toi désormais d’admirer Odilon. »

    Ainsi par ses gros vers, Némésis-Astronome,

    Du poëte sacré, déjà plus grand qu’un homme,

    A brisé fièrement les efforts superflus.
    Moi.

    Tiens ! je n’en savais rien.
    Évohé.

    Lamartine non plus.

    Bois, ô mon jeune amant ! les larmes que je pleure.

    Si Némésis renaît, il faut donc que je meure ?
    Moi.

    Ta lèvre a le parfum du rosier d’Orient

    Où l’Aurore a caché ses perles en riant ;

    Cette bouche folâtre est pleine de féeries,

    Et, comme un voyageur dans des plaines fleuries,

    Mon cœur s’est égaré parmi ses purs contours.
    Évohé.

    Si je chantais encor, m’aimeriez-vous toujours ?
    Moi.

    Eh ! que nous fait à nous Némésis-Astronome ?

    Nous, et Barthélemy que le siècle renomme,

    Nous avons deux tréteaux dressés sous le ciel bleu,

    Deux magasins d’esprit : le sien ressemble à feu

    Le Théâtre-Français ; une loque de toile

    Y représente Rome ou bien l’Arc-de-l’Étoile,
    Au choix. Sur le devant, de lourds alexandrins,

    Portant tout le harnois classique sur les reins,

    Casaques abricot, casques de tragédie,

    Déclament, et s’en vont quand on les congédie :

    Ce genre sérieux n’a pas un grand succès ;

    On y bâille parfois, mais c’est l’esprit français ;

    Cela craque partout, mais c’est la bonne école,

    Et cela tient toujours avec un peu de colle.

    Si quelque spectateur pourtant semble fâché,

    On lui répond : Voltaire ! et le mot est lâché.

    Mais nous, nous travaillons pour un peuple folâtre.

    En haillons ! En plein vent ! Nous sommes le théâtre

    A quatre sous, un bouge. Aux regards des titis

    Nous offrons éléphants, diables et ouistitis :

    Dans notre drame bleu, la svelte Colombine

    A cent mille oripeaux pour cacher sa débine.

    Ses paillettes d’argent et son vieux casaquin

    Éblouissent encor ce filou d’Arlequin ;

    On y mord, et parfois la gorge peu sévère

    Sort de la robe, et luit sous les colliers de verre.

    Sur ce petit théâtre où le bon goût n’est pas,

    L’invincible Pierrot se démène à grands pas ;

    Et quand le vieux Cassandre y passe à l’étourdie,

    Au lieu de feindre un peu, comme la Tragédie,
    De percer d’un poignard ce farouche barbon,

    Il lui donne des coups de trique, pour de bon !

    Sur cette heureuse scène, on voit le saut de carpe

    Après le saut du sourd ; et Rose, sans écharpe,

    S’y montre à ce public trois fois intelligent,

    Faisant la crapaudine au fond d’un plat d’argent.

    La fée Azur, tenant le diable par les cornes,

    Y court dans son char d’or attelé de licornes ;

    L’ange y dévore en scène un cervelas ; des feux

    De Bengale, des feux charmants, roses et bleus,

    Embrasent de rayons cette aimable folie,

    Et l’on y voit passer Rosalinde et Célie !
    Évohé.

    Eh bien ! donc, à vos rangs, Guignols et Bilboquets !

    Ouvrons la grande porte ! allumons les quinquets !

    Mets ton collier de strass, reine de Trébizonde !

    Entrez, entrez, messieurs ! Entrez ! suivez le monde !

    Hurrah, la grosse caisse, en avant ! Patapoum !

    Zizi, boumboum ! Zizi, boumboum ! Zizi, boumboum !

    Venez voir Colombine et le Génie, ou l’Hydre

    En mal d’enfant ! Orgeat, de la bière, du cidre !
    Février 1846. Continuer la lecture

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  • La Bonne Lorraine

    Livrée aux léopards anglais par Ysabeau

    Notre France allait être un cadavre au tombeau.

    Elle n’avait plus rien de sa fierté divine,

    Et Suffolk et Talbot lui broyaient la poitrine ;

    Plus de vaillance, plus d’espoir, c’était la fin.

    Affolés par la peur affreuse et par la faim,

    Les paysans quittaient par troupes leurs villages.

    Ils s’enfuyaient et, las de subir les pillages,

    Ils allaient vivre au fond des bois avec les loups.

    Le roi de Bourges, cœur inquiet et jaloux,

    Sans toucher son épée où s’amassait la rouille,

    Docile, abandonnait sa vie à la Trémouille ;

    Orléans succombait déjà plus qu’à moitié,

    Lorsque Dieu vit la France et la prit en pitié.

    C’est alors qu’il choisit, pour sauver cette reine,

    Un champion, qui fut la robuste Lorraine,

    La Lorraine où jamais le travail ni les ans

    N’abattent la vertu mâle des paysans.

    Dieu, nous plaignant, voulut qu’elle prît la figure

    D’une vierge donnant au ciel son âme pure,

    Comme une hostie offerte à Jésus triomphant,

    Et qu’elle tînt la hache avec un bras d’enfant,

    Forte de son amour et de son ignorance,

    Pour chasser l’étranger qui dévorait la France

    Comme un troupeau de bœufs mange l’herbe d’un parc,

    Et la Lorraine alors se nomma Jeanne d’Arc !

    Ô toi, pays de Loire, où le fleuve étincelle,

    Tu la vis accourir, cette rude Pucelle

    Qui, portant sa bannière avec le lys dessus,

    Combattait dans la plaine au nom du roi Jésus !

    Faucheuse, elle venait faucher la moisson mûre,

    Et le joyeux soleil dorait sa blanche armure.

    Elle pleurait d’offrir des festins aux vautours,

    Et montait la première aux échelles des tours.

    Partout sûre en son cœur de vaincre, Orléans, Troyes,

    Malgré le Bourguignon vorace, étaient ses proies.

    Lorsqu’elle pénétrait dans ces séjours de rois,

    On entendait sonner dans le vent les beffrois

    Avec de grands cris d’or pleins d’une joie étrange,

    Et le peuple ravi la suivait comme un ange.

    Puis elle retournait, héros insoucieux,

    À la bataille, et saint Michel, au haut des cieux

    Flamboyants, secouait devant elle son glaive.

    Le roi Charles conduit par elle comme en rêve,

    Et sacré sous l’azur dans l’église de Reims ;

    Tant de succès hardis, tant d’exploits souverains,

    Tant de force, Dunois, Xaintrailles et Lahire

    Suivant, joyeux, ce chef de guerre au doux sourire ;

    Le grand pays qui met des lys dans son blason

    Ressuscité des morts malgré la trahison,

    Tout cela, tant l’Histoire est un muet terrible !

    Devait finir un jour à ce bûcher horrible

    Où la Pucelle meurt dans un rouge brasier ;

    Et le songeur ne sait s’il doit s’extasier

    Davantage devant l’adorable martyre,

    Ou devant la guerrière enfant qu’un peuple admire,

    Le rendant à l’honneur après ses lâchetés,

    Et dont le sang d’agneau nous a tous rachetés !

    Ô sainte, ô Jeanne d’Arc, toi la bonne Lorraine,

    Tu ne fus pas pour nous avare de ta peine.

    Devant notre pays aveugle et châtié,

    Pastoure, tu frémis d’une grande pitié.

    Sans regret tu pendis au clou ta cotte rouge,

    Et toi qui frissonnais pour une herbe qui bouge,

    Tu mis sur tes cheveux le dur bonnet de fer.

    Pour déloger Bedford envoyé par l’enfer,

    Tu partis à la voix de sainte Catherine !

    Et porter un habit d’acier sur ta poitrine,

    Et t’offrir, brebis sainte, au couteau du boucher,

    Et chevaucher pendant les longs jours, et coucher

    Sur le sol nu pendant l’hiver, comme un gendarme ;

    Tu faisais tout cela sans verser une larme,

    Jusqu’à ce que ta France eût vengé son affront,

    Et, comme un lion fier, secoué sur son front

    Sa chevelure, et par tes soins, bonne pastoure,

    Eût retrouvé son los antique et sa bravoure !

    Mais, oh ! pourquoi dans tous les temps blessée au flanc

    Laisse-t-elle aux buissons des taches de son sang ?

    Jeanne, à présent c’est toi, c’est la Lorraine même

    Que tient dans ses deux poings l’étranger qui blasphème,

    Et qui brave ta haine aux farouches éclairs.

    C’est lui, le dur Teuton d’Allemagne aux yeux clairs,

    Qui fauche tes épis rangés en longue ligne

    Dans la plaine, et c’est lui qui vendange ta vigne.

    Tes fleuves désormais ont des noms étrangers,

    Un bracelet hideux pèse à tes pieds légers,

    Ô guerrière intrépide et que la gloire allaite !

    Une chaîne de fer serre ton bras d’athlète,

    Et la morne douleur est au pays lorrain.

    Mais laisse venir Dieu, le juge souverain

    Que servit ton génie, et qui voit ta souffrance.

    Ne désespère pas, regarde vers la France !

    Tu rallumas ses yeux éteints, comme un flambeau ;

    C’est toi qui la repris toute froide au tombeau

    Et qui lui redonnas ton souffle : elle te nomme

    Depuis ces jours anciens Libératrice, et comme

    Alors tu te donnas pour elle sans faillir,

    Elle n’entendra pas non plus sans tressaillir

    Jusqu’en sa mœlle, et sans que la pitié la prenne,

    Le long sanglot qui vient des marches de Lorraine !
    30 mai 1872. Continuer la lecture

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  • Jeanne d’Arc

    RÉCITATIF

    Je cherche en vain le repos qui me fuit.
    Mon cœur et plein des douleurs de la France.
    Jusqu’en ces lieux déserts, dans l’ombre et le silence
    De la patrie en deuil le malheur me poursuit.

    CHANT

    Sombre forêt, retraite solitaire,
    Muets témoins de mes secrets ennuis,
    A mes regards, de mon pauvre pays
    Cachez du moins la honte et la misère.
    Triste rameaux, si nous sommes vaincus,
    Cachez le toit de mon vieux père ;
    Peut-être, hélas ! je ne le verrai plus !

    RÉCITATIF

    Tout repose dans la vallée.
    Le rossignol chante sous la feuillée
    La mélancolie et l’amour.
    Déjà l’aurore éveille la nature ;
    Déjà brille sous la verdure
    La douce clarté d’un beau jour.
    Quel est ce bruit dans la campagne ?
    Le clairon sonne au pied de nos remparts !
    De l’étranger je vois les étendards
    Flotter au loin sur la montagne.

    CHANT

    Nous avez-vous abandonnés,
    Anges gardiens de la patrie ?
    Plaignez-nous si Dieu nous oublie ;
    S’il se souvient de nous, venez !
    J’ai cru sentir trembler la terre.
    J’ai cru que le ciel répondait,
    Et dans un rayon de lumière,
    Du fond des bois une voix m’appelait.
    Ce n’est pas une voix humaine :
    Il m’a semblé qu’elle venait des cieux.
    Mère du Christ, est-ce la tienne ?
    As-tu pitié des pleurs qui coulent de mes yeux ?
    Oui, l’Esprit-Saint m’éclaire !
    Je sens d’un Dieu vengeur
    La force et la colère
    Descendre dans mon cœur.
    – En guerre ! Continuer la lecture

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  • Le Songe de Vaux – Éloge de la Peinture

    ‘ A de simples couleurs mon art plein de magie
    Sait donner du relief, de l’âme, et de la vie :
    Ce n’est rien qu’une toile, on pense voir des corps.
    J’évoque, quand je veux, les absents et les morts ;
    Quand je veux, avec l’art je confonds la nature :
    De deux peintres fameux qui ne sait l’imposture ?
    Pour preuve du savoir dont se vantaient leurs mains,
    L’un trompa les oiseaux, et l’autre les humains.
    Je transporte les yeux aux confins de la terre :
    Il n’est événement ni d’amour, ni de guerre,
    Que mon art n’ait enfin appris à tous les yeux.
    Les mystères profonds des enfers et des cieux
    Sont par moi révélés, par moi l’oeil les découvre ;
    Que la porte du jour se ferme, ou qu’elle s’ouvre.
    Que le soleil nous quitte, ou qu’il vienne nous voir
    Qu’il forme un beau matin, qu’il nous montre un beau soir,
    J’en sais représenter les images brillantes.
    Mon art s’étend sur tout ; c’est par mes mains savantes
    Que les champs, les déserts, les bois et les cités,
    Vont en d’autres climats étaler leurs beautés.
    Je fais qu’avec plaisir on peut voir des naufrages,
    Et les malheurs de Troie ont plu dans mes ouvrages :
    Tout y rit, tout y charme ; on y voit sans horreur
    Le pâle Désespoir, la sanglante Fureur,
    L’inhumaine Clothon qui marche sur leurs traces ;
    Jugez avec quels traits je sais peindre les Grâces.
    Dans les maux de l’absence on cherche mon secours :
    Je console un amant privé de ses amours ;
    Chacun par mon moyen possède sa cruelle.
    Si vous avez jamais adoré quelque belle
    (Et je n’en doute point, les sages ont aimé),
    Vous savez ce que peut un portrait animé :
    Dans les coeurs les plus froids il entretient des flammes.
    Je pourrais vous prier par celui de vos dames ;
    En faveur de ses traits, qui n’obtiendrait le prix ?
    Mais c’est assez de Vaux pour toucher vos esprits
    Voyez, et puis jugez ; je ne veux autre grâce. ‘

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  • Tels que l’on vit jadis les enfants de la Terre

    Tels que l’on vit jadis les enfants de la Terre
    Plantés dessus les monts pour écheller les cieux,
    Combattre main à main la puissance des dieux,
    Et Jupiter contre eux, qui ses foudres desserre :

    Puis tout soudainement renversés du tonnerre
    Tomber deçà delà ces squadrons furieux,
    La Terre gémissante, et le Ciel glorieux
    D’avoir à son honneur achevé cette guerre :

    Tel encore on a vu pardessus les humains
    Le front audacieux des sept coteaux romains
    Lever contre le ciel son orgueilleuse face :

    Et tels ores on voit ces champs déshonorés
    Regretter leur ruine, et les dieux assurés
    Ne craindre plus làhaut si effroyable audace.

    Les antiquités de Rome Continuer la lecture

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  • Le Chat et un vieux Rat

    J’ai lu chez un conteur de Fables,
    Qu’un second Rodilard, l’Alexandre des Chats,
    L’Attila, le fléau des Rats,
    Rendait ces derniers misérables :
    J’ai lu, disje, en certain Auteur,
    Que ce Chat exterminateur,
    Vrai Cerbère, était craint une lieue à la ronde :
    Il voulait de Souris dépeupler tout le monde.
    Les planches qu’on suspend sur un léger appui,
    La mort aux Rats, les Souricières,
    N’étaient que jeux au prix de lui.
    Comme il voit que dans leurs tanières
    Les Souris étaient prisonnières,
    Qu’elles n’osaient sortir, qu’il avait beau chercher,
    Le galant fait le mort, et du haut d’un plancher
    Se pend la tête en bas : la bête scélérate
    A de certains cordons se tenait par la patte.
    Le peuple des Souris croit que c’est châtiment,
    Qu’il a fait un larcin de rôt ou de fromage,
    Egratigné quelqu’un, causé quelque dommage,
    Enfin qu’on a pendu le mauvais garnement.
    Toutes, disje, unanimement
    Se promettent de rire à son enterrement,
    Mettent le nez à l’air, montrent un peu la tête,
    Puis rentrent dans leurs nids à rats,
    Puis ressortant font quatre pas,
    Puis enfin se mettent en quête.
    Mais voici bien une autre fête :
    Le pendu ressuscite ; et sur ses pieds tombant,
    Attrape les plus paresseuses.
    ‘Nous en savons plus d’un, ditil en les gobant :
    C’est tour de vieille guerre ; et vos cavernes creuses
    Ne vous sauveront pas, je vous en avertis :
    Vous viendrez toutes au logis. ‘
    Il prophétisait vrai : notre maître Mitis
    Pour la seconde fois les trompe et les affine,
    Blanchit sa robe et s’enfarine,
    Et de la sorte déguisé,
    Se niche et se blottit dans une huche ouverte.
    Ce fut à lui bien avisé :
    La gent trottemenu s’en vient chercher sa perte.
    Un Rat, sans plus, s’abstient d’aller flairer autour :
    C’était un vieux routier, il savait plus d’un tour ;
    Même il avait perdu sa queue à la bataille.
    ‘Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille,
    S’écriatil de loin au Général des Chats.
    Je soupçonne dessous encor quelque machine.
    Rien ne te sert d’être farine ;
    Car, quand tu serais sac, je n’approcherais pas.
    C’était bien dit à lui ; j’approuve sa prudence :
    Il était expérimenté,
    Et savait que la méfiance
    Est mère de la sûreté.

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