Poésie, poètes, ressources et plus

  • Érato

    Nature, où sont tes Dieux ? Ô prophétique aïeule,

    Ô chair mystérieuse où tout est contenu,

    Qui pendant si longtemps as vécu de toi seule

    Et qui sembles mourir, parle, qu’est devenu

    Cet âge de vertu que chaque jour efface,

    Où le sourire humain rayonnait sur ta face ?

    Où s’est enfui le chœur de tes Olympiens ?

    Ô Nature à présent désespérée et vide,

    Jadis l’affreux désert des Éthiopiens

    Sous le midi sauvage ou sous la nuit livide

    Fut moins appesanti, moins formidable, et moins

    Fait pour ce désespoir qui n’a pas de témoins,

    Que tu ne m’apparais à présent tout entière,

    Depuis que tu n’as plus ce chœur mélodieux

    De tes fils immortels, orgueil de la Matière.

    Aïeule au flanc meurtri, Nature, où sont tes Dieux ?

    Jadis, avant, hélas ! que l’Ignorance impie

    T’eût dédaigneusement sous ses pieds accroupie,

    Nature, comme nous tu vivais, tu vivais !

    Avec leurs rocs géants, leurs granits et leurs marbres,

    Les monts furent alors les immenses chevets

    Où tu dormais la nuit dans ta ceinture d’arbres.

    Les constellations étaient des yeux vivants,

    Une haleine passait dans le souffle des vents ;

    Leur aile frissonnante aux sauvages allures

    Qui brise dans les bois les grands feuillages roux,

    En pliant les rameaux courbait des chevelures,

    Et dans la mer, ces flots palpitants de courroux

    Ainsi que des lions, qui sous l’ardente lame

    Bondissent dans l’azur, étaient des seins de femme.

    Mais que dis-je, ô Dieux forts, Dieux éclatants, Dieux beaux,

    Triomphateurs ornés de dépouilles sanglantes,

    Porteurs d’arcs, de tridents, de thyrses, de flambeaux,

    De lyres, de tambours, d’armes étincelantes,

    Voyageurs accourus du ciel et de l’enfer,

    Qui parmi les buissons de Sicile et de Corse

    Avec vos cheveux blonds toujours vierges du fer

    Parliez dans le nuage et viviez dans l’écorce,

    Dieux exterminateurs des serpents et des loups,

    Non, vous n’êtes pas morts ! En vain l’homme jaloux

    Dit que l’Érèbe a clos vos radieuses bouches :

    Moi qui vous aime encor, je sais que votre voix

    Est vivante, et vos fronts célestes, je les vois !

    Je vois l’ardent Bacchus, Diane aux yeux farouches,

    Vénus, et toi surtout dont le nom triomphant

    Écrasera toujours leur espoir chimérique,

    Ô Muse ! qui naguère et tout petit enfant

    M’a choisi pour les vers et pour le chant lyrique !

    Nourrice de guerriers, louangeuse Érato !

    Déjà le blanc cheval aux yeux pleins d’étincelles,

    Impatient du libre azur, ouvre ses ailes

    Et de ses pieds légers bondit sur le coteau.

    Saisis sa chevelure, et dans l’herbe fleurie

    Que le coursier t’emporte au gré de sa furie !

    Puis quand tu reviendras, Muse, nous chanterons.

    Va voir les durs combats, les grands chocs, les mêlées,

    Des crinières de pourpre au vent échevelées,

    Des blessures brisant les bras, trouant les fronts,

    Et, comme un vin joyeux sort des vendanges mûres,

    Le rouge flot du sang coulant sur les armures,

    Et l’épée autour d’elle agitant ses éclairs,

    Et les soldats avec une âme vengeresse

    Bondissant, emportés par le chef aux yeux clairs.

    Va, mais que ni les rois, ni le peuple, ô Déesse,

    Ne puissent te convaincre et changer ton dessein,

    Car seule gouvernant les chants où tu les nommes,

    Plus forte que la vie et le destin des hommes,

    L’immuable Justice habite dans ton sein.

    Puis tu délaceras ta cuirasse guerrière.

    Alors, bravant l’orage effroyable et ses jeux,

    Marche, tes noirs cheveux au vent, dans la clairière,

    Va dans les antres sourds, gravis les rocs neigeux,

    Près des gouffres ouverts et sur les pics sublimes

    Qui fument au soleil, de glace hérissés,

    Respire, et plonge-toi dans les fleuves glacés.

    Muse, il est bon pour toi de vivre sur les cimes,

    De sentir sur ton sein la caresse des airs,

    De franchir l’âpre horreur des torrents sans rivages,

    Et, quand les vents affreux pleurent dans les déserts,

    De livrer ta poitrine à leurs bouches sauvages.

    Le flot aigu, le mont qu’endort l’éternité,

    La forêt qui grandit selon les saintes règles

    Vers l’azur, et la neige et les chemins des aigles

    Conviennent, ô Déesse, à ta virginité.

    Car rien ne doit ternir ta pureté première

    Et souiller par un long baiser matériel

    Ta belle chair, pétrie avec de la lumière.

    Ton véritable amant, chaste fille du ciel,

    Est celui qui, malgré ta voix qui le rassure

    Et ton regard penché sur lui, n’oserait pas

    D’une lèvre timide effleurer ta chaussure

    Et baiser seulement la trace de tes pas.

    Oui, c’est moi qui te sers et c’est moi qui t’adore.

    Viens ! ceux qu’on a crus morts, nous les retrouverons !

    Les guerriers, les archers, les rois, les forgerons,

    Les reines de l’azur aux fronts baignés d’aurore !

    Viens, nous retrouverons le fils des rois Titans

    Assis, la foudre en main, dans les cieux éclatants ;

    Celle qui de son front jaillit, Déesse armée,

    Comme jaillit l’éclair de la nue enflammée,

    Et celui qui se plaît aux combats, dans les cris

    D’horreur, et portant l’arc avec sa fierté mâle

    Cette amante des bois, la chasseresse pâle

    Qui court dans les sentiers par la neige fleuris

    Et montre ses bras nus tachés du sang des lices ;

    Celui qui dans les noirs marais vils et rampants

    Exterminant les nœuds d’hydres et de serpents,

    De ses traits lourds d’airain les tue avec délices ;

    Puis, celui qui régit les Déesses des flots ;

    Celui-là qu’on déchire en ses douleurs divines,

    Qui meurt pour nous et, pour apaiser nos sanglots,

    Dieu fort, renaît vivant et chaud dans nos poitrines ;

    Celle qui, s’élançant quand l’âpre hiver s’enfuit,

    Ressuscite du noir enfer et de la nuit,

    Et celle-là surtout, vierge délicieuse,

    Qui fait grandir, aimer, naître, sourdre, germer,

    Fleurir tout ce qui vit, et vient tout embaumer

    Et fait frémir d’amour les chênes et l’yeuse,

    Et fait partout courir le grand souffle indompté

    De l’ardente caresse et de la volupté.

    Près de nous brilleront le sceptre que décore

    Une fleur, le trident et, plus terrible encore,

    La ceinture qui tient les désirs en éveil ;

    L’épée au dur tranchant, belle et de sang vermeille,

    Dont la lame d’airain pour la forme est pareille

    À la feuille de sauge, et qui luit au soleil ;

    L’arc, le thyrse léger, la torche qui flamboie ;

    Et la grande Nature avec ses milliers d’yeux

    Nous verra, stupéfaite en sa tranquille joie,

    Voyageurs éblouis, lui ramener ses Dieux ! Continuer la lecture

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  • À la Comète de 1861

    Bel astre voyageur, hôte qui nous arrives
    Des profondeurs du ciel et qu’on n’attendait pas,
    Où vas-tu ? Quel dessein pousse vers nous tes pas ?
    Toi qui vogues au large en cette mer sans rives,
    Sur ta route, aussi loin que ton regard atteint,
    N’as-tu vu comme ici que douleurs et misères ?
    Dans ces mondes épars, dis ! avons-nous des frères ?
    T’ont-ils chargé pour nous de leur salut lointain ?

    Ah ! quand tu reviendras, peut-être de la terre
    L’homme aura disparu. Du fond de ce séjour
    Si son œil ne doit pas contempler ton retour,
    Si ce globe épuisé s’est éteint solitaire,
    Dans l’espace infini poursuivant ton chemin,
    Du moins jette au passage, astre errant et rapide,
    Un regard de pitié sur le théâtre vide
    De tant de maux soufferts et du labeur humain. Continuer la lecture

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  • Les Roses

    Vierges de dix-huit ans, dénouez vos ceintures !

    Versez, versez à flots vos larmes encor pures,

    Penchez votre cœur plein et votre front si beau,

    Dépouillez les rosiers pour orner un tombeau.

    La plus belle de vous est maintenant une ombre.

    C’était pour ruisseler dans la demeure sombre

    Que ses doux cheveux d’or, pleins de zéphyrs tremblants,

    Etaient devenus longs à cacher ses pieds blancs.

    Quoi ! c’était pour l’oubli, quoi ! c’était pour la tombe

    Qu’elle était fraîche et pure ainsi qu’une colombe !

    Et c’était pour dormir, comme nous la voyons,

    Qu’elle avait ses yeux noirs étoilés de rayons !

    Hélas ! Dieu seul est grand, et connaît toutes choses.

    Jeunes filles, pleurez ! vierges, cueillez les roses !

    Chaste Lydie ! enfant qui souriais si bien,

    Tu vis, mais dans le ciel, esprit aérien !

    Certes, nous le savions, ô tendre fleur fanée !

    Il nous fallait te perdre, et tu n’étais pas née
    Pour meurtrir comme nous la plante de tes pieds

    Dans cet étroit cachot de crimes expiés.

    Dieu qui, pour te créer, Ange entre ses merveilles,

    A pétri des parfums et des blancheurs vermeilles,

    Ne pouvait pour longtemps, même dans ce beau corps,

    T’exiler des rayons, te bannir des accords !

    Mais si tôt ! mais si vite ! Et pourquoi, chère morte,

    Nous a-t-il donc laissés t’aimer, puisqu’il t’emporte ?

    O coupe de parfums, rose nouvelle, bois

    Nos larmes ! Dépouillons les jardins et les bois !

    Jeunes filles, cueillez les roses avant l’heure ;

    Mêlons nos pleurs amers à la brise qui pleure.

    Votre Lydie est morte ! elle est morte au printemps !

    Peut-être il lui restait encor beaucoup de temps

    Pour aller dans les champs, pleins de senteurs divines,

    Cueillir des liserons et d’humbles églantines,

    Pour s’agiter aux vents comme un jeune roseau,

    Pour mêler quelque rêve à ses chansons d’oiseau,

    Et pour sourire aux cieux de rubis et d’opales.

    Morte ! Pourtant la fièvre aux haleines fatales

    N’a pas mis le trésor de ses jeunes appas

    Sur un lit de douleur. Tout l’aimait. Ce n’est pas

    Le fer, dernier espoir des espérances vaines,

    Qui fit couler à flots la pourpre de ses veines.

    Non, tout l’aimait. La vague aux regards onduleux

    Ne l’a pas entraînée au fond des gouffres bleus.

    Rien n’a tranché le fil d’une aussi belle vie.

    Non. Seulement, un jour, cette sainte ravie
    Aima. Son âme avait, blanche comme sa main,

    Trop de fragilité pour un amour humain :

    Elle a fui vers les cieux ainsi qu’une nuée.

    La flèche qui nous blesse, en jouant l’a tuée.
    Juin 1847. Continuer la lecture

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  • Contre la peine de mort

    (Au peuple du 19 octobre 1830)

    Vains efforts ! périlleuse audace !
    Me disent des amis au geste menaçant,
    Le lion même faitil grâce
    Quand sa langue a léché du sang ?
    Taisezvous ! ou chantez comme rugit la foule ?
    Attendez pour passer que le torrent s’écoule
    De sang et de lie écumant !
    On peut braver Néron, cette hyène de Rome!
    Les brutes ont un coeur! le tyran est un homme :
    Mais le peuple est un élément ;

    Elément qu’aucun frein ne dompte,
    Et qui roule semblable à la fatalité ;
    Pendant que sa colère monte,
    Jeter un cri d’humanité,
    C’est au sourd Océan qui blanchit son rivage
    Jeter dans la tempête un roseau de la plage,
    La feuille sèche à l’ouragan !
    C’est aiguiser le fer pour soutirer la foudre,
    Ou poser pour l’éteindre un bras réduit en poudre
    Sur la bouche en feu du volcan !

    Souvienstoi du jeune poète,
    Chénier ! dont sous tes pas le sang est encor chaud,
    Dont l’histoire en pleurant répète
    Le salut triste à l’échafaud .
    Il rêvait, comme toi, sur une terre libre
    Du pouvoir et des lois le sublime équilibre ;
    Dans ses bourreaux il avait foi !
    Qu’importe ? il faut mourir, et mourir sans mémoire :
    Eh bien ! mourons, ditil. Vous tuez de la gloire :
    J’en avais pour vous et pour moi !

    Cache plutôt dans le silence
    Ton nom, qu’un peu d’éclat pourrait un jour trahir !
    Conserve une lyre à la France,
    Et laisseles s’entrehaïr ;
    De peur qu’un délateur à l’oreille attentive
    Sur sa table future en pourpre ne t’inscrive
    Et ne dise à son peupleroi :
    C’est lui qui disputant ta proie à ta colère,
    Voulant sauver du sang ta robe populaire,
    Te crut généreux : vengetoi !

    Non, le dieu qui trempa mon âme
    Dans des torrents de force et de virilité,
    N’eût pas mis dans un coeur de femme
    Cette soif d’immortalité.
    Que l’autel de la peur serve d’asile au lâche,
    Ce coeur ne tremble pas aux coups sourds d’une hache,
    Ce front levé ne pâlit pas !
    La mort qui se trahit dans un signe farouche
    En vain, pour m’avertir, met un doigt sur sa bouche :
    La gloire sourit au trépas.

    Il est beau de tomber victime
    Sous le regard vengeur de la postérité
    Dans l’holocauste magnanime
    De sa vie à la vérité !
    L’échafaud pour le juste est le lit de sa gloire :
    Il est beau d’y mourir au soleil de l’histoire,
    Au milieu d’un peuple éperdu !
    De léguer un remords à la foule insensée,
    Et de lui dire en face une mâle pensée,
    Au prix de son sang répandu.

    Peuple, diraisje ; écoute ! et juge !
    Oui, tu fus grand, le jour où du bronze affronté
    Tu le couvris comme un déluge
    Du reflux de la liberté !
    Tu fus fort, quand pareil à la mer écumante,
    Au nuage qui gronde, au volcan qui fermente,
    Noyant les gueules du canon,
    Tu bouillonnais semblable au plomb dans la fournaise,
    Et roulais furieux sur une plage anglaise
    Trois couronnes dans ton limon !

    Tu fus beau, tu fus magnanime,
    Le jour où, recevant les balles sur ton sein,
    Tu marchais d’un pas unanime,
    Sans autre chef que ton tocsin ;
    Où, n’ayant que ton coeur et tes mains pour combattre,
    Relevant le vaincu que tu venais d’abattre
    Et l’emportant, tu lui disais :
    Avant d’être ennemis, le pays nous fit frères ;
    Livrons au même lit les blessés des deux guerres :
    La France couvre le Français !

    Quand dans ta chétive demeure,
    Le soir, noirci du feu, tu rentrais triomphant
    Près de l’épouse qui te pleure,
    Du berceau nu de ton enfant !
    Tu ne leur présentais pour unique dépouille
    Que la goutte de sang, la poudre qui te souille,
    Un tronçon d’arme dans ta main ;
    En vain l’or des palais dans la boue étincelle,
    Fils de la liberté, tu ne rapportais qu’elle :
    Seule elle assaisonnait ton pain !

    Un cri de stupeur et de gloire
    Sorti de tous les coeurs monta sous chaque ciel,
    Et l’écho de cette victoire
    Devint un hymne universel.
    Moimême dont le coeur date d’une autre France,
    Moi, dont la liberté n’allaita pas l’enfance,
    Rougissant et fier à la fois,
    Je ne pus retenir mes bravos à tes armes,
    Et j’applaudis des mains, en suivant de mes larmes
    L’innocent orphelin des rois !

    Tu reposais dans ta justice
    Sur la foi des serments conquis, donnés, reçus ;
    Un jour brise dans un caprice
    Les noeuds par deux règnes tissus !
    Tu t’élances bouillant de honte et de délire :
    Le lambeau mutilé du gage qu’on déchire
    Reste dans les dents du lion.
    On en appelle au fer; il t’absout ! Qu’il se lève
    Celui qui jetterait ou la pierre, ou le glaive
    A ton jour d’indignation !

    Mais tout pouvoir a des salaires
    A jeter aux flatteurs qui lèchent ses genoux,
    Et les courtisans populaires
    Sont les plus serviles de tous !
    Ceuxlà des rois honteux pour corrompre les âmes
    Offrent les pleurs du peuple ou son or, ou ses femmes,
    Aux désirs d’un maître puissant ;
    Les tiens, pour caresser des penchants plus sinistres,
    Te font sous l’échafaud, dont ils sont les ministres,
    Respirer des vapeurs de sang !

    Dans un aveuglement funeste,
    Ils te poussent de l’oeil vers un but odieux,
    Comme l’enfer poussait Oreste,
    En cachant le crime à ses yeux !
    La soif de ta vengeance, ils l’appellent justice :
    Et bien, justice soit ! Estce un droit de supplice
    Qui par tes morts fut acheté ?
    Que ferastu, réponds, du sang qu’on te demande ?
    Quatre têtes sans tronc, estce donc là l’offrande
    D’un grand peuple à sa liberté ?

    N’en ontils pas fauché sans nombre ?
    N’en ontils pas jeté des monceaux, sans combler
    Le sac insatiable et sombre
    Où tu les entendais rouler ?
    Depuis que la mort même, inventant ses machines,
    Eut ajouté la roue aux faux des guillotines
    Pour hâter son char gémissant,
    Tu comptais par centaine, et tu comptas par mille !
    Quand on presse du pied le pavé de ta ville,
    On craint d’en voir jaillir du sang !

    Oui, mais ils ont joué leur tête.
    Je le sais; et le sort les livre et te les doit!
    C’est ton gage, c’est ta conquête ;
    Prends, ô peuple! use de ton droit.
    Mais alors jette au vent l’honneur de ta victoire;
    Ne demande plus rien à l’Europe, à la gloire,
    Plus rien à la postérité !
    En donnant cette joie à ta libre colère,
    Vat’en; tu t’es payé toimême ton salaire :
    Du sang, au lieu de liberté !

    Songe au passé, songe à l’aurore
    De ce jour orageux levé sur nos berceaux ;
    Son ombre te rougit encore
    Du reflet pourpré des ruisseaux !
    Il t’a fallu dix ans de fortune et de gloire
    Pour effacer l’horreur de deux pages d’histoire.
    Songe à l’Europe qui te suit
    Et qui dans le sentier que ton pied fort lui creuse
    Voit marcher tantôt sombre et tantôt lumineuse
    Ta colonne qui la conduit !

    Veuxtu que sa liberté feinte
    Du carnage civique arbore aussi la faux ?
    Et que partout sa main soit teinte
    De la fange des échafauds ?
    Veuxtu que le drapeau qui la porte aux deux mondes,
    Veuxtu que les degrés du trône que tu fondes,
    Pour piédestal aient un remords ?
    Et que ton Roi, fermant sa main pleine de grâces,
    Ne puisse à son réveil descendre sur tes places,
    Sans entendre hurler la mort ?

    Aux jours de fer de tes annales
    Quels dieux n’ont pas été fabriqués par tes mains ?
    Des divinités infernales
    Reçurent l’encens des humains !
    Tu dressas des autels à la terreur publique,
    A la peur, à la mort, Dieux de ta République ;
    Ton grand prêtre fut ton bourreau !
    De tous ces dieux vengeurs qu’adora ta démence,
    Tu n’en oublias qu’un, ô peuple ! la Clémence !
    Essayons d’un culte nouveau.

    Le jour qu’oubliant ta colère,
    Comme un lutteur grandi qui sent son bras plus fort,
    De l’héroïsme populaire
    Tu feras le dernier effort ;
    Le jour où tu diras : Je triomphe et pardonne !…
    Ta vertu montera plus haut que ta colonne
    Audessus des exploits humains ;
    Dans des temples voués à ta miséricorde
    Ton génie unira la force et la concorde,
    Et les siècles battront des mains !

    ‘ Peuple, dirontils, ouvre une ère
    ‘ Que dans ses rêves seuls l’humanité tenta,
    ‘ Proscris des codes de la terre
    ‘ La mort que le crime inventa !
    ‘ Remplis de ta vertu l’histoire qui la nie,
    ‘ Réponds par tant de gloire à tant de calomnie !
    ‘ Laisse la pitié respirer!
    ‘ Jette à tes ennemis des lois plus magnanimes,
    ‘ Ou si tu veux punir, inflige à tes victimes
    ‘ Le supplice de t’admirer !

    ‘ Quitte enfin la sanglante ornière
    ‘ Où se traîne le char des révolutions,
    ‘ Que ta halte soit la dernière
    ‘ Dans ce désert des nations ;
    ‘ Que le genre humain dise en bénissant tes pages :
    ‘ C’est ici que la France a de ses lois sauvages
    ‘ Fermé le livre ensanglanté ;
    ‘ C’est ici qu’un grand peuple, au jour de la justice,
    ‘ Dans la balance humaine, au lieu d’un vil supplice,
    ‘ Jeta sa magnanimité.’

    Mais le jour où le long des fleuves
    Tu reviendras, les yeux baissés sur tes chemins,
    Suivi, maudit par quatre veuves,
    Et par des groupes d’orphelins,
    De ton morne triomphe en vain cherchant la fête,
    Les passants se diront, en détournant la tête :
    Marchons, ce n’est rien de nouveau !
    C’est, après la victoire, un peuple qui se venge ;
    Le siècle en a menti ; jamais l’homme ne change :
    Toujours, ou victime, ou bourreau !

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  • La nuit d’octobre

    Le poète

    Le mal dont j’ai souffert s’est enfui comme un rêve.
    Je n’en puis comparer le lointain souvenir
    Qu’à ces brouillards légers que l’aurore soulève,
    Et qu’avec la rosée on voit s’évanouir.

    La muse

    Qu’aviez-vous donc, ô mon poète !
    Et quelle est la peine secrète
    Qui de moi vous a séparé ?
    Hélas ! je m’en ressens encore.
    Quel est donc ce mal que j’ignore
    Et dont j’ai si longtemps pleuré ?

    Le poète

    C’était un mal vulgaire et bien connu des hommes ;
    Mais, lorsque nous avons quelque ennui dans le coeur,
    Nous nous imaginons, pauvres fous que nous sommes,
    Que personne avant nous n’a senti la douleur.

    La muse

    Il n’est de vulgaire chagrin
    Que celui d’une âme vulgaire.
    Ami, que ce triste mystère
    S’échappe aujourd’hui de ton sein.
    Crois-moi, parle avec confiance ;
    Le sévère dieu du silence
    Est un des frères de la Mort ;
    En se plaignant on se console,
    Et quelquefois une parole
    Nous a délivrés d’un remord.

    Le poète

    S’il fallait maintenant parler de ma souffrance,
    Je ne sais trop quel nom elle devrait porter,
    Si c’est amour, folie, orgueil, expérience,
    Ni si personne au monde en pourrait profiter.
    Je veux bien toutefois t’en raconter l’histoire,
    Puisque nous voilà seuls, assis près du foyer.
    Prends cette lyre, approche, et laisse ma mémoire
    Au son de tes accords doucement s’éveiller.

    La muse

    Avant de me dire ta peine,
    Ô poète ! en es-tu guéri ?
    Songe qu’il t’en faut aujourd’hui
    Parler sans amour et sans haine.
    S’il te souvient que j’ai reçu
    Le doux nom de consolatrice,
    Ne fais pas de moi la complice
    Des passions qui t’ont perdu,

    Le poète

    Je suis si bien guéri de cette maladie,
    Que j’en doute parfois lorsque j’y veux songer ;
    Et quand je pense aux lieux où j’ai risqué ma vie,
    J’y crois voir à ma place un visage étranger.
    Muse, sois donc sans crainte ; au souffle qui t’inspire
    Nous pouvons sans péril tous deux nous confier.
    Il est doux de pleurer, il est doux de sourire
    Au souvenir des maux qu’on pourrait oublier.

    La muse

    Comme une mère vigilante
    Au berceau d’un fils bien-aimé,
    Ainsi je me penche tremblante
    Sur ce coeur qui m’était fermé.
    Parle, ami, – ma lyre attentive
    D’une note faible et plaintive
    Suit déjà l’accent de ta voix,
    Et dans un rayon de lumière,
    Comme une vision légère,
    Passent les ombres d’autrefois.

    Le poète

    Jours de travail ! seuls jours où j’ai vécu !
    Ô trois fois chère solitude !
    Dieu soit loué, j’y suis donc revenu,
    À ce vieux cabinet d’étude !
    Pauvre réduit, murs tant de fois déserts,
    Fauteuils poudreux, lampe fidèle,
    Ô mon palais, mon petit univers,
    Et toi, Muse, ô jeune immortelle,
    Dieu soit loué, nous allons donc chanter !
    Oui, je veux vous ouvrir mon âme,
    Vous saurez tout, et je vais vous conter
    Le mal que peut faire une femme ;
    Car c’en est une, ô mes pauvres amis
    (Hélas ! vous le saviez peut-être),
    C’est une femme à qui je fus soumis,
    Comme le serf l’est à son maître.
    Joug détesté ! c’est par là que mon coeur
    Perdit sa force et sa jeunesse ;
    Et cependant, auprès de ma maîtresse,
    J’avais entrevu le bonheur.
    Près du ruisseau, quand nous marchions ensemble,
    Le soir, sur le sable argentin,
    Quand devant nous le blanc spectre du tremble
    De loin nous montrait le chemin ;
    Je vois encore, aux rayons de la lune,
    Ce beau corps plier dans mes bras…
    N’en parlons plus… – je ne prévoyais pas
    Où me conduirait la Fortune.
    Sans doute alors la colère des dieux
    Avait besoin d’une victime ;
    Car elle m’a puni comme d’un crime
    D’avoir essayé d’être heureux.

    La muse

    L’image d’un doux souvenir
    Vient de s’offrir à ta pensée.
    Sur la trace qu’il a laissée
    Pourquoi crains-tu de revenir ?
    Est-ce faire un récit fidèle
    Que de renier ses beaux jours ?
    Si ta fortune fut cruelle,
    Jeune homme, fais du moins comme elle,
    Souris à tes premiers amours.

    Le poète

    Non, – c’est à mes malheurs que je prétends sourire.
    Muse, je te l’ai dit : je veux, sans passion,
    Te conter mes ennuis, mes rêves, mon délire,
    Et t’en dire le temps, l’heure et l’occasion.
    C’était, il m’en souvient, par une nuit d’automne,
    Triste et froide, à peu près semblable à celle-ci ;
    Le murmure du vent, de son bruit monotone,
    Dans mon cerveau lassé berçait mon noir souci.
    J’étais à la fenêtre, attendant ma maîtresse ;
    Et, tout en écoutant dans cette obscurité,
    Je me sentais dans l’âme une telle détresse
    Qu’il me vint le soupçon d’une infidélité.
    La rue où je logeais était sombre et déserte ;
    Quelques ombres passaient, un falot à la main ;
    Quand la bise sifflait dans la porte entr’ouverte,
    On entendait de loin comme un soupir humain.
    Je ne sais, à vrai dire, à quel fâcheux présage
    Mon esprit inquiet alors s’abandonna.
    Je rappelais en vain un reste de courage,
    Et me sentis frémir lorsque l’heure sonna.
    Elle ne venait pas. Seul, la tête baissée,
    Je regardai longtemps les murs et le chemin,
    Et je ne t’ai pas dit quelle ardeur insensée
    Cette inconstante femme allumait en mon sein ;
    Je n’aimais qu’elle au monde, et vivre un jour sans elle
    Me semblait un destin plus affreux que la mort.
    Je me souviens pourtant qu’en cette nuit cruelle
    Pour briser mon lien je fis un long effort.
    Je la nommai cent fois perfide et déloyale,
    Je comptai tous les maux qu’elle m’avait causés.
    Hélas ! au souvenir de sa beauté fatale,
    Quels maux et quels chagrins n’étaient pas apaisés !
    Le jour parut enfin. – Las d’une vaine attente,
    Sur le bord du balcon je m’étais assoupi ;
    Je rouvris la paupière à l’aurore naissante,
    Et je laissai flotter mon regard ébloui.
    Tout à coup, au détour de l’étroite ruelle,
    J’entends sur le gravier marcher à petit bruit…
    Grand Dieu ! préservez-moi ! je l’aperçois, c’est elle ;
    Elle entre. – D’où viens-tu ? Qu’as-tu fait cette nuit ?
    Réponds, que me veux-tu ? qui t’amène à cette heure ?
    Ce beau corps, jusqu’au jour, où s’est-il étendu ?
    Tandis qu’à ce balcon, seul, je veille et je pleure,
    En quel lieu, dans quel lit, à qui souriais-tu ?
    Perfide ! audacieuse ! est-il encor possible
    Que tu viennes offrir ta bouche à mes baisers ?
    Que demandes-tu donc ? par quelle soif horrible
    Oses-tu m’attirer dans tes bras épuisés ?
    Va-t’en, retire-toi, spectre de ma maîtresse !
    Rentre dans ton tombeau, si tu t’en es levé ;
    Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,
    Et, quand je pense à toi, croire que j’ai rêvé !

    La muse

    Apaise-toi, je t’en conjure ;
    Tes paroles m’ont fait frémir.
    Ô mon bien-aimé ! ta blessure
    Est encor prête à se rouvrir.
    Hélas ! elle est donc bien profonde ?
    Et les misères de ce monde
    Sont si lentes à s’effacer !
    Oublie, enfant, et de ton âme
    Chasse le nom de cette femme,
    Que je ne veux pas prononcer.

    Le poète

    Honte à toi qui la première
    M’as appris la trahison,
    Et d’horreur et de colère
    M’as fait perdre la raison !
    Honte à toi, femme à l’oeil sombre,
    Dont les funestes amours
    Ont enseveli dans l’ombre
    Mon printemps et mes beaux jours !
    C’est ta voix, c’est ton sourire,
    C’est ton regard corrupteur,
    Qui m’ont appris à maudire
    Jusqu’au semblant du bonheur ;
    C’est ta jeunesse et tes charmes
    Qui m’ont fait désespérer,
    Et si je doute des larmes,
    C’est que je t’ai vu pleurer.
    Honte à toi, j’étais encore
    Aussi simple qu’un enfant ;
    Comme une fleur à l’aurore,
    Mon coeur s’ouvrait en t’aimant.
    Certes, ce coeur sans défense
    Put sans peine être abusé ;
    Mais lui laisser l’innocence
    Était encor plus aisé.
    Honte à toi ! tu fus la mère
    De mes premières douleurs,
    Et tu fis de ma paupière
    Jaillir la source des pleurs !
    Elle coule, sois-en sûre,
    Et rien ne la tarira ;
    Elle sort d’une blessure
    Qui jamais ne guérira ;
    Mais dans cette source amère
    Du moins je me laverai,
    Et j’y laisserai, j’espère,
    Ton souvenir abhorré !

    La muse

    Poète, c’est assez. Auprès d’une infidèle,
    Quand ton illusion n’aurait duré qu’un jour,
    N’outrage pas ce jour lorsque tu parles d’elle ;
    Si tu veux être aimé, respecte ton amour.
    Si l’effort est trop grand pour la faiblesse humaine
    De pardonner les maux qui nous viennent d’autrui,
    Épargne-toi du moins le tourment de la haine ;
    À défaut du pardon, laisse venir l’oubli.
    Les morts dorment en paix dans le sein de la terre :
    Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints.
    Ces reliques du coeur ont aussi leur poussière ;
    Sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains.
    Pourquoi, dans ce récit d’une vive souffrance,
    Ne veux-tu voir qu’un rêve et qu’un amour trompé ?
    Est-ce donc sans motif qu’agit la Providence
    Et crois-tu donc distrait le Dieu qui t’a frappé ?
    Le coup dont tu te plains t’a préservé peut-être,
    Enfant ; car c’est par là que ton coeur s’est ouvert.
    L’homme est un apprenti, la douleur est son maître,
    Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert.
    C’est une dure loi, mais une loi suprême,
    Vieille comme le monde et la fatalité,
    Qu’il nous faut du malheur recevoir le baptême,
    Et qu’à ce triste prix tout doit être acheté.
    Les moissons pour mûrir ont besoin de rosée ;
    Pour vivre et pour sentir l’homme a besoin des pleurs ;
    La joie a pour symbole une plante brisée,
    Humide encor de pluie et couverte de fleurs.
    Ne te disais-tu pas guéri de ta folie ?
    N’es-tu pas jeune, heureux, partout le bienvenu ?
    Et ces plaisirs légers qui font aimer la vie,
    Si tu n’avais pleuré, quel cas en ferais-tu ?
    Lorsqu’au déclin du jour, assis sur la bruyère,
    Avec un vieil ami tu bois en liberté,
    Dis-moi, d’aussi bon coeur lèverais-tu ton verre,
    Si tu n’avais senti le prix de la gaîté ?
    Aimerais-tu les fleurs, les prés et la verdure,
    Les sonnets de Pétrarque et le chant des oiseaux,
    Michel-Ange et les arts, Shakspeare et la nature,
    Si tu n’y retrouvais quelques anciens sanglots ?
    Comprendrais-tu des cieux l’ineffable harmonie,
    Le silence des nuits, le murmure des flots,
    Si quelque part là-bas la fièvre et l’insomnie
    Ne t’avaient fait songer à l’éternel repos ?
    N’as-tu pas maintenant une belle maîtresse ?
    Et, lorsqu’en t’endormant tu lui serres la main,
    Le lointain souvenir des maux de ta jeunesse
    Ne rend-il pas plus doux son sourire divin ?
    N’allez-vous pas aussi vous promener ensemble
    Au fond des bois fleuris, sur le sable argentin ?
    Et, dans ce vert palais, le blanc spectre du tremble
    Ne sait-il plus, le soir, vous montrer le chemin ?
    Ne vois-tu pas alors, aux rayons de la lune,
    Plier comme autrefois un beau corps dans tes bras,
    Et si dans le sentier tu trouvais la Fortune,
    Derrière elle, en chantant, ne marcherais-tu pas ?
    De quoi te plains-tu donc ? L’immortelle espérance
    S’est retrempée en toi sous la main du malheur.
    Pourquoi veux-tu haïr ta jeune expérience,
    Et détester un mal qui t’a rendu meilleur ?
    Ô mon enfant ! plains-la, cette belle infidèle,
    Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux ;
    Plains-la ! c’est une femme, et Dieu t’a fait, près d’elle,
    Deviner, en souffrant, le secret des heureux.
    Sa tâche fut pénible ; elle t’aimait peut-être ;
    Mais le destin voulait qu’elle brisât ton coeur.
    Elle savait la vie, et te l’a fait connaître ;
    Une autre a recueilli le fruit de ta douleur.
    Plains-la ! son triste amour a passé comme un songe ;
    Elle a vu ta blessure et n’a pu la fermer.
    Dans ses larmes, crois-moi, tout n’était pas mensonge.
    Quand tout l’aurait été, plains-la ! tu sais aimer.

    Le poète

    Tu dis vrai : la haine est impie,
    Et c’est un frisson plein d’horreur
    Quand cette vipère assoupie
    Se déroule dans notre coeur.
    Écoute-moi donc, ô déesse !
    Et sois témoin de mon serment :
    Par les yeux bleus de ma maîtresse,
    Et par l’azur du firmament ;
    Par cette étincelle brillante
    Qui de Vénus porte le nom,
    Et, comme une perle tremblante,
    Scintille au loin sur l’horizon ;
    Par la grandeur de la nature,
    Par la bonté du Créateur,
    Par la clarté tranquille et pure
    De l’astre cher au voyageur.
    Par les herbes de la prairie,
    Par les forêts, par les prés verts,
    Par la puissance de la vie,
    Par la sève de l’univers,
    Je te bannis de ma mémoire,
    Reste d’un amour insensé,
    Mystérieuse et sombre histoire
    Qui dormiras dans le passé !
    Et toi qui, jadis, d’une amie
    Portas la forme et le doux nom,
    L’instant suprême où je t’oublie
    Doit être celui du pardon.
    Pardonnons-nous ; – je romps le charme
    Qui nous unissait devant Dieu.
    Avec une dernière larme
    Reçois un éternel adieu.
    – Et maintenant, blonde rêveuse,
    Maintenant, Muse, à nos amours !
    Dis-moi quelque chanson joyeuse,
    Comme au premier temps des beaux jours.
    Déjà la pelouse embaumée
    Sent les approches du matin ;
    Viens éveiller ma bien-aimée,
    Et cueillir les fleurs du jardin.
    Viens voir la nature immortelle
    Sortir des voiles du sommeil ;
    Nous allons renaître avec elle
    Au premier rayon du soleil ! Continuer la lecture

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  • Rue Lobineau

    Cela se traîne autour du marché Saint-Germain.

    Cet être fabuleux qui n’a plus rien d’humain,

    Grand corps en deux ployé, tas de choses flétries

    Comme les vieilles dans les antiques féeries,

    Vêtu de vieux tricots, de haillons, de gilets,

    Spectre laissant pourrir sur de vagues mollets

    Ces vils jupons mordus par le ruisseau vorace,

    Où l’on ne voit plus rien que la boue et la crasse;

    Le nez et le menton pointus; la bouche, écrin

    Vide; sur le front noir, ces deux mèches de crin;

    Ce fouillis de lambeaux affreux, de souquenilles;

    Ces pieds entortillés dans de sales guenilles;

    Oui, tout cela, — divine Hélène au front d’argent

    Que la Lune, ta soeur, admirait en songeant!

    Toi dont la jambe nue éblouissait le pâtre,

    Diane! toi Laïs! vous Phryné, Cléopâtre!

    Ève! toi dont les fleurs géantes et les cieux

    Et les fleuves, avec leur chant délicieux,

    Et les lions ravis disaient l’épithalame, –

    Cela, tout cet amas d’horreurs, c’est une femme?
    Mardi, 11 janvier 1887. Continuer la lecture

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  • La soupe du soir

    À J.K. Huysmans.

    Il fait nuit dans la chambre étroite et froide où l’homme
    Vient de rentrer, couvert de neige, en blouse, et comme
    Depuis trois jours il n’a pas prononcé deux mots,
    La femme a peur et fait des signes aux marmots.

    Un seul lit, un bahut disloqué, quatre chaises,
    Des rideaux jadis blancs conchiés des punaises,
    Une table qui va s’écroulant d’un côté,
    Le tout navrant avec un air de saleté.

    L’homme, grand front, grands yeux pleins d’une sombre flamme
    A vraiment des lueurs d’intelligence et d’âme
    Et c’est ce qu’on appelle un solide garçon.
    La femme, jeune encore, est belle à sa façon.

    Mais la Misère a mis sur eux sa main funeste,
    Et perdant par degrés rapides ce qui reste
    En eux de tristement vénérable et d’humain,
    Ce seront la femelle et le mâle, demain.

    Tous se sont attablés pour manger de la soupe
    Et du boeuf, et ce tas sordide forme un groupe
    Dont l’ombre à l’infini s’allonge tout autour
    De la chambre, la lampe étant sans abatjour.

    Les enfants sont petits et pâles, mais robustes
    En dépit des maigreurs saillantes de leurs bustes
    Qui disent les hivers passés sans feu souvent
    Et les étés subis dans un air étouffant.

    Non loin d’un vieux fusil rouillé qu’un clou supporte
    Et que la lampe fait luire d’étrange sorte,
    Quelqu’un qui chercherait longtemps dans ce retrait
    Avec l’oeil d’un agent de police verrait

    Empilés dans le fond de la boiteuse armoire,
    Quelques livres poudreux de ‘ science ‘ et d’ ‘ histoire ‘ ,
    N, Et sous le matelas, cachés avec grand soin,
    Des romans capiteux cornés à chaque coin.

    Ils mangent cependant. L’homme, morne et farouche,
    Porte la nourriture écoeurante à sa bouche
    D’un air qui n’est rien moins nonobstant que soumis,
    Et son eustache semble à d’autres soins promis.

    La femme pense à quelque ancienne compagne,
    Laquelle a tout, voiture et maison de campagne,
    Tandis que les enfants, leurs poings dans leurs yeux clos,
    Ronflant sur leur assiette imitent des sanglots.

    Jadis et naguère Continuer la lecture

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  • Le roi solitaire

    Je vis cloîtré dans mon âme profonde,
    Sans rien d’humain, sans amour, sans amis,
    Seul comme un dieu, n’ayant d’égaux au monde
    Que mes aïeux sous la tombe endormis !
    Hélas ! grandeur veut dire solitude.
    Comme une idole au geste surhumain,
    Je reste là, gardant mon attitude,
    La pourpre au dos, le monde dans la main.

    Comme Jésus, j’ai le cercle d’épines ;
    Les rayons d’or du nimbe sidéral
    Percent ma peau comme des javelines,
    Et sur mon front perle mon sang royal.
    Le bec pointu du vautour héraldique
    Fouille mon flanc en proie aux noirs soucis :
    Sur son rocher, le Prométhée antique
    N’était qu’un roi sur son fauteuil assis.

    De mon olympe entouré de mystère,
    Je n’entends rien que la voix des flatteurs ;
    C’est le seul bruit qui des bruits de la terre
    Puisse arriver à de telles hauteurs ;
    Et si parfois mon peuple, qu’on outrage,
    En gémissant entrechoque ses fers :
    ‘ Sire ! dormez, me diton, c’est l’orage ;
    Les cieux bientôt vont devenir plus clairs. ‘

    Je puis tout faire, et je n’ai plus d’envie.
    Ah ! si j’avais seulement un désir !
    Si je sentais la chaleur de la vie !
    Si je pouvais partager un plaisir !
    Mais le soleil va toujours sans cortège ;
    Les plus hauts monts sont aussi les plus froids ;
    Et nul été ne peut fondre la neige
    Sur les sierras et dans le coeur des rois !

    Espana Continuer la lecture

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  • Forêts

    Vastes Forêts, Forêts magnifiques et fortes,
    Quel infaillible instinct nous ramène toujours
    Vers vos vieux troncs drapés de mousses de velours
    Et vos étroits sentiers feutrés de feuilles mortes ?

    Le murmure éternel de vos larges rameaux
    Réveille encore en nous, comme une voix profonde,
    L’émoi divin de l’homme aux premiers jours du monde,
    Dans l’ivresse du ciel, de la terre, et des eaux.

    Grands bois, vous nous rendez à la Sainte Nature.
    Et notre coeur retrouve, à votre âme exalté,
    Avec le jeune amour l’antique liberté,
    Grands bois grisants et forts comme une chevelure !

    Vos chênes orgueilleux sont plus durs que le fer ;
    Dans vos halliers profonds nul soleil ne rayonne ;
    L’horreur des lieux sacrés au loin vous environne,
    Et vous vous lamentez aussi haut que la mer !

    Quand le vent frais de l’aube aux feuillages circule,
    Vous frémissez aux cris de mille oiseaux joyeux ;
    Et rien n’est plus superbe et plus religieux
    Que votre grand silence, au fond du crépuscule…

    Autrefois vous étiez habités par les dieux ;
    Vos étangs miroitaient de seins nus et d’épaules,
    Et le Faune amoureux, qui guettait dans les saules,
    Sous son front bestial sentait flamber ses yeux.

    La Nymphe grasse et rousse ondoyait aux clairières
    Où l’herbe était foulée aux pieds lourds des Silvains,
    Et, dans le vent nocturne, au long des noirs ravins,
    Le Centaure au galop faisait rouler des pierres.

    Votre âme est pleine encor des songes anciens ;
    Et la flûte de Pan, dans les campagnes veuves,
    Les beaux soirs où la lune argente l’eau des fleuves,
    Fait tressaillir encor vos grands chênes païens.

    Les Muses, d’un doigt pur soulevant leurs longs voiles
    À l’heure où le silence emplit le bois sacré,
    Pensives, se tournaient vers le croissant doré,
    Et regardaient la mer soupirer aux étoiles…

    *
    **

    Nobles Forêts, Forêts d’automne aux feuilles d’or,
    Avec ce soleil rouge au fond des avenues,
    Et ce grand air d’adieu qui flotte aux branches nues
    Vers l’étang solitaire, où meurt le son du cor.

    Forêts d’avril : chansons des pinsons et des merles ;
    Frissons d’ailes, frissons de feuilles, souffle pur ;
    Lumière d’argent clair, d’émeraude et d’azur ;
    Avril ! … Pluie et soleil sur la forêt en perles ! …

    Ô vertes profondeurs, pleines d’enchantements,
    Bancs de mousse, rochers, sources, bruyères roses,
    Avec votre mystère, et vos retraites closes,
    Comme vous répondez à l’âme des amants !

    Dans le creux de sa main l’amante a mis des mûres ;
    Sa robe est claire encore au sentier déjà noir ;
    De légères vapeurs montent dans l’air du soir,
    Et la forêt s’endort dans les derniers murmures.

    La hutte au toit noirci se dresse par endroits ;
    Un cerf, tendant son cou, brame au bord de la mare
    Et le rêve éternel de notre coeur s’égare
    Vers la maison d’amour cachée au fond des bois.

    Ô calme ! … Tremblement des étoiles lointaines ! …
    Sur la nappe s’écroule une coupe de fruits ;
    Et l’amante tressaille au silence des nuits,
    Sentant sur ses bras nus la fraîcheur des fontaines…

    *
    **

    Forêts d’amour, Forêts de tristesse et de deuil,
    Comme vous endormez nos secrètes blessures,
    Comme vous éventez de vos lentes ramures
    Nos coeurs toujours brûlants de souffrance ou d’orgueil.

    Tous ceux qu’un signe au front marque pour être rois,
    Pâles s’en vont errer sous vos sombres portiques,
    Et, frissonnant au bruit des rameaux prophétiques,
    Écoutent dans la nuit parler de grandes voix.

    Tous ceux que visita la Douleur solennelle,
    Et que n’émeuvent plus les soirs ni les matins,
    Rêvent de s’enfoncer au coeur des vieux sapins,
    Et de coucher leur vie à leur ombre éternelle.

    Salut à vous, grands bois à la cime sonore,
    Vous où, la nuit, s’atteste une divinité,
    Vous qu’un frisson parcourt sous le ciel argenté,
    En entendant hennir les chevaux de l’Aurore.

    Salut à vous, grands bois profonds et gémissants,
    Fils très bons et très doux et très beaux de la Terre,
    Vous par qui le vieux coeur humain se régénère,
    Ivre de croire encore à ses instincts puissants :

    Hêtres, charmes, bouleaux, vieux troncs couverts d’écailles,
    Piliers géants tordant des hydres à vos pieds,
    Vous qui tentez la foudre avec vos fronts altiers,
    Chênes de cinq cents ans tout labourés d’entailles,

    Vivez toujours puissants et toujours rajeunis ;
    Déployez vos rameaux, accroissez votre écorce
    Et verseznous la paix, la sagesse et la force,
    Grands ancêtres par qui les hommes sont bénis.

    (octobre 1896)

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  • Le Cheval s’étant voulu venger du Cerf

    De tout temps les Chevaux ne sont nés pour les hommes.
    Lorsque le genre humain de gland se contentait,
    Ane, Cheval, et Mule, aux forêts habitait ;
    Et l’on ne voyait point, comme au siècle où nous sommes,
    Tant de selles et tant de bâts,
    Tant de harnois pour les combats,
    Tant de chaises, tant de carrosses,
    Comme aussi ne voyaiton pas
    Tant de festins et tant de noces.
    Or un Cheval eut alors différent
    Avec un Cerf plein de vitesse,
    Et ne pouvant l’attraper en courant,
    Il eut recours à l’Homme, implora son adresse.
    L’Homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos,
    Ne lui donna point de repos
    Que le Cerf ne fût pris, et n’y laissât la vie ;
    Et cela fait, le Cheval remercie
    L’Homme son bienfaiteur, disant : Je suis à vous ;
    Adieu. Je m’en retourne en mon séjour sauvage.
    Non pas cela, dit l’Homme ; il fait meilleur chez nous :
    Je vois trop quel est votre usage.
    Demeurez donc ; vous serez bien traité.
    Et jusqu’au ventre en la litière.
    Hélas ! que sert la bonne chère
    Quand on n’a pas la liberté ?
    Le Cheval s’aperçut qu’il avait fait folie ;
    Mais il n’était plus temps : déjà son écurie
    Etait prête et toute bâtie.
    Il y mourut en traînant son lien.
    Sage s’il eût remis une légère offense.
    Quel que soit le plaisir que cause la vengeance,
    C’est l’acheter trop cher, que l’acheter d’un bien
    Sans qui les autres ne sont rien.

    Les Fables Continuer la lecture

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