Poésie, poètes, ressources et plus

  • Quarante ans

    Quarante ans, quarante ans, mais c’est le bout du monde !

    Je me suis dit cela, c’était à peine hier,

    Et voilà qu’aujourd’hui c’est question de secondes…

    Quarante ans, pas déjà… Sinon à quoi ça sert

    D’avoir eu dix-huit ans, des cerises à l’oreille

    Et des fleurs aux cheveux, d’avoir tout espéré ?

    L’amour à lui tout seul était une merveille,

    Et puis le temps passait, dont je n’ai rien gardé.
    Quarante ans, quarante ans, c’est presque ridicule…

    Je n’ai rien fait du tout, sinon quelques erreurs.

    L’innocent que j’étais, je le vois qui recule.

    Il peut bien s’en aller, je le connais par coeur,

    Je le connais déjà depuis quarante années,

    De face et de profil, en noir et en couleur,

    Et ses anges gardiens, et ses âmes damnées,

    Je sais ce qui l’enchante et qui lui fait peur…
    Quarante ans, quarante ans, non ce n’est pas possible,

    Pas aujourd’hui, demain, une semaine ou deux…

    Hier on me traitait encore d’enfant terrible !

    Comment aurais-je fait pour être déjà vieux ?

    Quarante ans, oui, déjà… C’est beaucoup pour mon âge.

    Pauvre petit jeune homme, on a des cheveux gris,

    On est un peu morose, on va devenir sage,

    On n’a pas fait grand chose et l’on n’a rien compris…
    À quarante ans passés, la jeunesse commence,

    Je vais me répéter ces mots-là tous les jours,

    Je vais déambuler en pleine adolescence,

    Perdre mes illusions, réinventer l’amour…

    Quarante ans, quarante ans, c’est l’âge du bonheur,

    Pour l’homme que je suis, c’est l’âge des victoires,

    Et j’ai tout ce qu’il faut pour faire un beau vainqueur,

    Mais… déjà quarante ans, je n’ose pas y croire. Continuer la lecture

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  • Songe d’hiver

    A sad tale’s best for winter ;

    I have one of spirits and goblins.

    Shakspere, Winter’s tale. Act.II, scène I.
    I
    Dans nos longs soirs d’hiver, où, chez le bon Armand,

    Dans notre farniente adorable et charmant

    On oubliait le monde aride,

    Vous demandiez pourquoi sur mon front fatigué,

    Au milieu des éclats du rire le plus gai

    Grimaçait toujours une ride.
    Et moi, j’étais plus triste encor

    Lorsque, comme en un fleuve d’or,

    Je remontais dans ma mémoire,

    Et que d’un regard triomphant

    Je revoyais mes jours d’enfant

    Couler d’émeraude et de moire,

    Puis engouffrer leurs tristes flots

    Au fond d’une mer sombre et noire

    Avec des bruits et des sanglots.
    Et je me rappelais cette époque oubliée

    Où l’âme d’une femme, à mon âme liée,

    L’avait brisée avec si peu,

    Et cette nuit d’angoisse, effarée et vivante,

    Où sur ma couche, avec des sanglots d’épouvante,

    Je pleurais en suppliant Dieu !
    Oh ! disais-je alors, quoi ! la bouche

    Qui vous caresse et qui vous touche

    Avec un délire inouï,

    La main frémissante qui presse

    Les vôtres, les soupirs, l’ivresse,

    Les yeux éteints qui disent Oui,

    Tout cela, ce n’est qu’un mensonge,

    Ce n’est qu’un songe évanoui

    Qui passe comme un autre songe !
    Quoi ! lorsque je mourrai dans un délire fou,

    Peut-être qu’un autre homme embrassera son cou

    Malgré ses refus hypocrites,

    Et quand, se souvenant, mon âme gémira,

    Dans un spasme semblable elle lui redira

    Les choses qu’elle m’avait dites !
    Et sous cet ardent souvenir

    Du temps qui ne peut revenir

    Et dont un seul instant vous sèvre,

    Je me débattais dans la nuit

    Comme sous un spectre qu’on fuit

    Dans les visions de la fièvre ;

    Puis je m’endormis, terrassé,

    Le sein nu, l’écume à la lèvre,

    Les yeux brûlants, le front glacé.
    Quand je rouvris les yeux, ô visions étranges !

    Je vis auprès de moi deux femmes ou deux anges

    Avec de splendides habits,

    Toutes les deux montrant des beautés plus qu’humaines

    Et laissant ondoyer leurs tuniques romaines

    Sur des cothurnes de rubis.
    L’une aux cheveux roulés en onde,

    Étalait haut sa tête blonde

    Sur les lignes d’un cou nerveux ;

    Ardente comme un vent d’orage,

    Quand son front commandait l’hommage,

    Sa lèvre commandait les vœux ;

    L’autre, plus blanche que l’opale,

    Sous le manteau de ses cheveux

    Voilait une beauté fatale.
    Et comme j’admirais en moi ces traits si beaux,

    Comme dans leurs linceuls les marbres des tombeaux

    Qu’on aime et devant qui l’on tremble,

    Toutes deux, entr’ouvrant leurs lèvres à la fois,

    Déployèrent dans l’ombre une splendide voix

    Et tout bas me dirent ensemble :
    Quoi ! parce qu’à ton premier jour

    Un désenchantement d’amour

    A secoué sur toi son ombre,

    Tu te laisses ensevelir

    Dans cet ennui qui fait pâlir

    Ton front sous une douleur sombre !

    Viens avec moi, viens avec nous !

    Nous avons des plaisirs sans nombre

    Que nous mettrons à tes genoux !
    – Oh ! s’il en est ainsi, si vous m’aimez, leur dis-je,

    Si vous pouvez encor pour moi faire un prodige,

    Rappelez l’amour oublieux !

    Mais voici que la femme à blonde chevelure

    M’entoura de ses bras, et, belle de luxure,

    Mit ses yeux brûlants dans mes yeux.
    II
    Viens à moi, dit-elle.

    Oh ! viens sur mon aile,

    Dans un pays d’or

    Qu’un nectar arrose,

    Où tout est fleur rose,

    Joie, amour éclose,

    Plaisir ou trésor !
    Mes sujets par troupes

    Dans le fond des coupes

    Aspirent l’oubli !

    Là jamais de nue,

    D’amour contenue,

    De foi méconnue

    Ou de front pâli !
    Jamais dans la salle

    Belle et colossale

    De lustres éteints,

    Car dans nos demeures,

    Tandis que tu pleures,

    Les jours et les heures

    Sont tout aux festins !
    Une longue danse

    Entoure en cadence

    L’éternel repas.

    La danseuse penche

    Doucement sa hanche,

    Et sa robe blanche

    S’ouvre à chaque pas !
    Les foules ravies

    Aux tables servies

    Des plus riches mets,

    Parmi la paresse

    Où l’amour les presse,

    Goûtent une ivresse

    Qui ne meurt jamais !
    Un harem frivole

    Dont le chant s’envole

    Jusqu’au ciel riant,

    Pour sa grande orgie

    Hurlante et rougie

    À la Géorgie

    Et tout l’Orient !
    Quitte, ô blond poète,

    La couche défaite,

    Ce livre connu,

    Et viens dans la plaine

    Où sous ton haleine

    Chaque Madeleine

    Mettra son sein nu !
    Oh ! si l’espérance

    Malgré ta souffrance

    Te sourit encor,

    Va ! laisse pour elle

    Ta folle querelle,

    Et viens sur mon aile

    Dans un pays d’or !
    III
    Et je restais muet. Alors la femme pâle,

    Avec un long sanglot douloureux comme un râle,

    Frissonna tristement dans un horrible émoi,

    Prit ma main dans la sienne et cria : C’est à moi !
    IV
    Oh ! ne l’écoute pas, viens à moi, me dit-elle,

    Pour t’emporter ce soir j’ai veillé bien des jours ;

    Vois, mon cœur ne bat plus, ma joue en pleurs ruisselle,

    Mes cheveux déroulés m’inondent ; je suis celle

    Dont les bras s’ouvrent pour toujours !
    Mon amour éternel est chaste, calme et tendre ;

    Loin du monde aux longs bruits tristes comme un tocsin,

    Dans mon beau lit de marbre, où tu pourras t’étendre,

    Tu dormiras longtemps sans jamais rien entendre,

    La tête appuyée à mon sein.
    De légères Willis aux tuniques flottantes

    Feront en se jouant notre lit tous les soirs ;

    Malgré nos lourds rideaux sur nos chairs palpitantes,

    Souvent nous sentirons s’envoler vers nos tentes

    Un parfum lointain d’encensoirs.
    Nous entendrons, parmi nos plaisirs sans mélanges,

    Des chants mystérieux et plus doux que le miel,

    Si bien qu’on ne sait pas, tant ces voix sont étranges,

    Si ce sont des voix d’homme ou bien des lyres d’anges,

    Des chants de la terre ou du ciel.
    De même, quelquefois, au-dessus de nos têtes,

    Nous entendrons aussi frémir des vents glacés,

    Des zéphyrs ondoyants ou d’ardentes tempêtes

    Portant des mots de haine ou des chansons de fêtes,

    Et nous nous dirons, enlacés :
    Qu’importent maintenant à notre âme cachée

    Ces flots tumultueux qui changent si souvent ?

    Le bonheur, c’est la nuit, la feuille desséchée,

    La paresse aux pieds nus, nonchalamment couchée

    Loin des bruits du monde vivant.
    Qu’importent maintenant, lorsque tout dégénère,

    Ces hommes de là-bas à cent choses liés,

    Qui, ravivant en eux la plaie originaire,

    Pour atteindre dans l’ombre un but imaginaire

    Heurtent leurs pas multipliés ?
    Les uns, jeunes enfants dont la cohorte arrive

    Au banquet somptueux qui caresse leur faim,

    Sous les lustres dorés et la lumière vive

    Disent des chœurs joyeux, dont plus d’un gai convive

    Ne pourra pas chanter la fin.
    Les autres, gens élus que la foule environne,

    Redisent un poème adorable ou fatal,

    Mais ces fous, qu’un matin la Jeunesse couronne,

    Tombent, ivres encor, du balcon de Vérone,

    Sur le grabat d’un hôpital.
    Et puis c’est une vierge à la candeur étrange

    Dont les Nuits ont rêvé l’amour délicieux,

    Mais dont le Ciel avare a voulu faire un ange.

    Ce sont mille splendeurs éteintes dans la fange

    En rêvant la clarté des cieux !
    Luths brisés, chants éteints, glaives qui se provoquent,

    Tourbillons palpitants, inquiets, alarmés,

    Chœurs aux voiles d’azur que les haines suffoquent ;

    Ce sont des yeux, des voix, des mains qui s’entre-choquent,

    Comme des bataillons armés !
    Tandis que nous aurons une nuit éternelle

    Que jusqu’au bout des temps rien ne pourra briser !

    Oh ! viens ! mes bras sont nus, ma paupière étincelle,

    Mon cœur s’ouvre à jamais, et pourtant je suis celle

    Qui ne donne qu’un seul baiser !
    V
    Et cette femme pâle, et cette femme blonde,

    Chacune autour de moi s’enroulant comme une onde,

    Me redisaient : À qui ton amour hasardeux ?

    Mais une voix cria : Vous mentez toutes deux !
    VI
    Et près de moi je vis luire

    L’inimitable sourire

    D’une vierge au front charmant,

    Qui portait, nymphe thébaine,

    Une lyre au flanc d’ébène,

    Et dont, je ne sais comment,

    Le regard et la voix fière

    Avaient un rayonnement

    De parfum et de lumière.
    Belle nymphe aux cheveux d’or !

    Il vous faut, dit-elle, encor

    Un convive à votre joie !

    Mais vous ne m’attendiez pas,

    Et je guiderai ses pas.

    Le Seigneur permet qu’il voie

    Le grand délire charnel,

    Et son palais qui flamboie

    Dans un mystère éternel !
    VII
    Et tout fut transformé, tout. De ma sombre alcôve

    Le cadre s’agrandit dans une lueur fauve.
    Et ce fut un palais, vaste, immense, confus,

    Une ample colonnade aux innombrables fûts.
    Dans ce monde peuplé d’un monde de sculptures

    Grinçaient les oripeaux de mille architectures.
    Sous de vastes forêts de gothiques piliers

    Disparaissaient au loin d’étranges escaliers.
    C’étaient de lourds portails, des trèfles, des ogives,

    Des rosaces sans fin peintes de couleurs vives,
    Et, par endroits, jetés dans ce palais sans nom,

    Des portiques païens, frères du Parthénon.
    C’étaient des blocs géants, des degrés, des dentelles,

    Des Chimères ouvrant leurs gigantesques ailes,
    Des anges, de vieux sphinx, des moines, des héros,

    Et des dieux verts avec des têtes de taureaux,
    Qui, rêvant en silence et baissant la paupière,

    Chantaient confusément la symphonie en pierre.
    Et moi pendant ce temps je flottais, alité,

    Entre la rêverie et la réalité.
    Et je voyais toujours. Au milieu de la salle,

    Une table brillait, splendide et colossale.
    Chaque plat ciselé contenait un trésor

    Détaillé par l’éclat de cent torchères d’or.
    Le festin fabuleux aux recherches attiques

    S’illuminait de neige et d’iris prismatiques,
    Et, comme la lumière, un doux parfum éclos

    Semblait briller de même et rayonner à flots.
    Chaque climat lointain, de l’Irlande à l’Asie,

    Avait donné son luxe ou bien sa fantaisie :
    Qui ses surtouts d’argent, qui son oiseau vermeil,

    Qui ses fruits veloutés au baiser du soleil.
    Et le nectar divin, mystérieux poème,

    Emplissait de ses feux les verres de Bohême.
    Aux uns le doux Aï, roulant dans ses glaçons

    Tout l’or de la lumière et ses vivants frissons.
    Aux autres, tourmenté comme dans une cuve,

    Le breuvage divin que dore le Vésuve.
    Pour les flacons d’argent façonné, l’hypocras

    Et les flots pleins d’éclairs de l’immortel Schiraz.
    Et je voyais s’emplir et se vider les coupes

    Qu’ornaient des monstres d’or et des Grâces en groupes.
    Mais ces trésors ardents, ces luxes enviés,

    Tous n’étaient rien encore auprès des conviés.
    Car ils étaient plus grands à voir pour des yeux d’homme

    Qu’un sénat solennel des empereurs de Rome,
    Ou que les saints élus dont la phalange va

    Jusqu’au zénith du ciel, en criant : Jéhova !
    Autour de cette table où les splendeurs sans nombre

    N’avaient plus rien laissé pour la tristesse ou l’ombre,
    Froids, divins, et leurs fronts couronnés de lotus,

    Buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus.
    VIII
    Ô don Juans, bien longtemps, artistes de la vie,

    Affamés d’idéal, vous aviez tous cherché

    L’amante au cœur divin, sans cesse poursuivie.
    Et toujours son front pur, dans la brume caché,

    S’était enfui devant l’éclair de vos prunelles,

    Comme un rapide oiseau s’envole, effarouché.
    Reines montrant l’orgueil des pourpres éternelles,

    Courtisanes de marbre aux regards embrasés,

    Fillettes de seize ans riant sous les tonnelles,
    Vous aviez tour à tour meurtri de vos baisers

    Tout ce qui porte un nom de princesse ou de femme,

    Sans que vos longs tourments en fussent apaisés.
    Bourreaux charmants et doux, héros d’un sombre drame,

    Au-dessus de vos fronts des spectres convulsifs

    Avaient gémi toujours comme le vent qui brame ;
    Cependant, effleurant avec vos doigts pensifs

    Les lys délicieux que le zéphyr adore,

    Et serrant sans repos entre vos bras lascifs
    Mille vierges enfants que la beauté décore

    Et qui cachent l’extase en leurs seins palpitants,

    Toujours vous aviez dit : Ce n’est pas elle encore !
    Et vous, pâles Vénus ! longtemps, oh ! bien longtemps,

    Même pour des mortels, sur vos lits de Déesses

    Vous aviez dénoué vos beaux cheveux flottants
    Et, comme un flot, versé leurs superbes ivresses,

    Mais sans jamais, hélas ! pouvoir trouver celui

    Dont votre ardente soif implorait les caresses.
    Et toujours emportant votre sauvage ennui,

    Ô victimes du dieu qui de nos maux se joue,

    À travers les chemins longtemps vous aviez fui,
    Tremblantes sous le fouet horrible que secoue

    Le vieux titan Désir, tyran de l’univers,

    Et dont le vent cruel souffletait votre joue !
    Mais, ô don Juans, et vous, blanches filles des mers,

    Sous les feux merveilleux du lustre qui flamboie,

    Après tant de travaux et de regrets amers,
    Vous savouriez enfin le repos et la joie.
    IX
    À ce festin, plus froids que le flot du Cydnus,

    Buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus.
    D’abord tous les don Juans des pièces espagnoles

    Ayant le fol orgueil de leurs amours frivoles.
    Et puis tous ces don Juans sans nulle profondeur

    Qui tuaient pour la forme un petit commandeur.
    Puis, après ces bandits, le don Juan de Molière

    Avec sa théorie atroce et singulière.
    Le don Juan de Mozart et celui de Byron,

    Tous deux songeant encore à leur Décaméron ;
    Et celui qui trouva chez notre Henri Blaze

    L’amour qui sauve après la volupté qui blase.
    Et ce don Juan, pareil au poète persan,

    Que Musset déguisa sous le surnom d’Hassan ;
    Et, plus lourd qu’un archer du temps de Louis onze,

    Celui qui descendit d’un piédestal de bronze.
    À ce festin royal, couronnés de lotus,

    Buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus :
    La Vénus Aphrodite ou l’Anadyomène,

    Caressant les cheveux d’un triton qui la mène ;
    Vénus Hélicopis au regard doux et prompt,

    Vénus Basiléia, le diadème au front ;
    Cypris, Vénus Praxis, et Vénus Coliade,

    Guerrière dont la danse est toute une Iliade ;
    Puis Vénus Barbata, puis Vénus Argynnis,

    Qui tient dans une main les flèches de son fils ;
    Vénus Victrix sans bras, Astarté, ce prodige,

    Et Vénus Mélanide, et Vénus Callipyge ;
    Et celles dont Paphos a connu les douceurs,

    Et les Vénus avec des carquois de chasseurs ;
    Et Vénus Pandémie et Vénus de Cythère,

    Courant d’un pas rapide et sans toucher la terre ;
    Celle de Titien, allongeant sur son lit

    Son corps d’ambre, et ses bras que le temps embellit ;
    Et celle dont Corrège, en sa grâce première,

    Caressait les seins nus dans la chaude lumière.
    Là, plus blancs que les fronts neigeux de l’Imaüs,

    Buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus.
    La reine de ces jeux était la femme blonde

    Qui d’abord près de moi parlait d’amour profonde.
    Et les gens de la fête, émus à son aspect,

    Semblaient la regarder avec un grand respect.
    Par terre, dans un coin, dormait la femme pâle,

    Avec une attitude insoucieuse et mâle.
    Dans ses longs doigts aussi dormait un chapelet,

    Où l’ivoire à des grains d’ébène se mêlait.
    Pour servir au festin, de très belles servantes

    Apportaient les plats d’or avec leurs mains savantes :
    C’était d’abord la sœur des grands astres, Phœbé,

    Dont le regard d’argent sur la terre est tombé ;
    Puis Hélène de Sparte, insaisissable proie

    De tes enfants, Hellas, combattant devant Troie ;
    Et Rachel, et Judith la femme au bras nacré,

    Ensanglantée encor de son crime sacré ;
    Et celle d’Orient, la jeune Cléopâtre,

    Dont la lèvre de flamme éblouissait le pâtre ;
    Et la Rosalinda, qui chante sa chanson

    De rossignol sauvage, en habit de garçon ;
    Et toutes les beautés que les yeux de poètes

    Vêtirent de rayons pour les plus belles fêtes.
    Tous ces convives fous avaient la joie au cœur

    Et chantaient. Or, voici ce qu’ils chantaient en chœur :
    X
    Je bois à toi, jeune Reine !

    Endormeuse souveraine,

    Oublieuse des soucis !

    Car c’est pour bercer ma joie

    Que ton caprice déploie

    Les lits de pourpre et de soie,

    Charmeresse aux noirs sourcils !
    Ta folle toison hardie

    Brille comme l’incendie.

    Hôtesse du flot amer,

    Ta gorge aiguë étincelle

    Dans un rayon qui ruisselle ;

    Tu gardes sous ton aisselle

    Tous les parfums de la mer.
    Ta chevelure est vivante.

    Elle frappe d’épouvante

    Le lion et le vautour :

    Sur ton beau ventre d’ivoire

    S’éparpille une ombre noire,

    Et tu marches dans ta gloire,

    Superbe comme une tour.
    Ô Déesse protectrice !

    Heureux, ô sage nourrice,

    L’athlète aux muscles ardents

    Qui tout couvert de blessures,

    D’écume et de meurtrissures,

    Appelle encor les morsures

    De ta lèvre et de tes dents !
    Toi seule, ô bonne Déesse,

    As l’incurable tristesse

    De l’étoile et de la fleur

    Sous l’or touffu qui te baigne ;

    Et ton désespoir m’enseigne

    Sur ton flanc glacé qui saigne

    L’extase de la douleur.
    Honte au cœur timide ! Il trouve

    Sous ta figure, la louve

    Qu’il nomme Réalité.

    Mais à celui qui t’adore

    Ta main, où tout flot se dore,

    Verse, ô fille de Pandore,

    Un vin d’immortalité !
    XI
    Et parfois, regardant vers les enchanteresses,

    Les don Juans se levaient, altérés de caresses.
    Ils allaient tour à tour baiser les seins neigeux

    De toutes les Vénus, en leurs terribles jeux.
    Et lorsqu’ils avançaient encor, la femme blonde

    Les serrait sur la chair de sa gorge profonde.
    Mais eux, sans être émus par ces rudes efforts,

    Ils retournaient s’asseoir plus graves et plus forts.
    Et je vis des enfants avec la face blême

    Se glisser dans la salle et faire aussi de même.
    Or, quand la courtisane aux blonds cheveux ambrés

    Les étreignait, vaincus, avec ses bras marbrés,
    Ils tombaient ; aussitôt la dormeuse fatale

    S’éveillait pour les mordre avec ses dents d’opale.
    XII
    Chose horrible ! Ils n’étaient d’abord que quelques-uns

    Noyant leur âme vierge à ces âcres parfums ;

    Mais bientôt une foule

    Au festin monstrueux s’amassa follement,

    Et je les vis tomber, privés de sentiment,

    Comme un mur qui s’écroule.
    Ils allaient ! déchirés par quelque étrange faim,

    Sans entrevoir le but, sans regarder la fin,

    Pris dans un noir vertige ;

    Et chacun, l’œil éteint et le front dans les cieux,

    Tombait, en murmurant des mots harmonieux,

    Lys inclinant sa tige.
    Et l’ivresse augmenta. Par degrés, éperdus

    Tous chancelaient. À voir tous leurs corps étendus

    Près du marbre des portes,

    On eût dit, aux glaçons, à la blancheur de lys

    De ces rêveurs couchés, une Nécropolis

    Pleine de choses mortes.
    Alors, plus j’en voyais tomber autour de moi,

    Hasard étrange ! et plus dans un divin émoi

    Je me sentais revivre.

    Enfin, glacé d’attente et chaud de leurs baisers,

    Je sentis tressaillir mes membres embrasés

    Et je voulus les suivre.
    Mais la vierge à la lyre eut un air abattu

    Et me prit par la main en disant : Connais-tu

    Ces deux beautés de neige ?

    Moi je voulus partir et je répondis : Non !

    – L’une est la Volupté, dit-elle, c’est son nom.

    – Et l’autre ? demandai-je.
    – Cette fille si pâle, aux baisers si nerveux,

    Qui se laisse oublier et dort dans ses cheveux ?

    C’est la Mort qu’on la nomme.

    Et malgré ces deux noms effrayants, j’allai pour

    Baiser aussi les seins des Vénus, fou d’amour,

    N’ayant plus rien d’un homme.
    Dès le premier baiser je ne sais quelle peur

    Me vint, et je fléchis, livide de stupeur,

    Comme en paralysie.

    À mon réveil, autour du lustre qui pâlit,

    Ces visions fuyaient. Seule auprès de mon lit

    Restait la Poésie.
    C’est l’enfant à la lyre, aux célestes amours,

    Que depuis j’ai suivie, et que je suis toujours

    Dans son chemin aride.

    Voilà pourquoi, souvent sur mon front fatigué,

    On voit, dans les éclats du rire le plus gai,

    Grimacer une ride.
    Décembre 1842. Continuer la lecture

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  • Ceux qui meurent et Ceux qui combattent – IV. Une Nuit blanche

    La ville, mer immense, avec ses bruits sans nombre,

    A sur les flots du jour replié ses flots d’ombre,

    Et la Nuit secouant son front plein de parfums,

    Inonde le ciel pur de ses longs cheveux bruns.

    Moi, pensif, accoudé sur la table, j’écoute

    Cette haleine du soir que je recueille toute.

    Plus rien ! ma lampe seule, en mon réduit obscur

    De son pâle reflet inondant le vieux mur,

    Dit tout bas qu’au milieu du sommeil de la terre

    Travaille une pensée étrange et solitaire.

    Et cependant en proie à mille visions,

    Mon esprit hésitant s’emplit d’illusions,

    Et mes doigts engourdis laissent tomber ma plume.

    C’est le sommeil qui vient. Non, mon regard s’allume,

    Et, comme avec terreur, ma chair a frissonné.

    Quel est ce bruit lointain ? Ah ! l’horloge a sonné !

    Et la page est encor vierge. Mon corps débile

    Se débat sous le feu d’une fièvre stérile.

    J’attends en vain l’idée et l’inspiration.

    Comme tu me mentais, splendide vision

    Qui venais me bercer d’une espérance vaine !

    Être impuissant ! n’avoir que du sang dans la veine !

    Avoir voulu d’un mot définir l’univers,

    Et ne pouvoir trouver l’arrangement d’un vers !

    Me suis-je donc mépris ? Dans mon cœur qui ruisselle

    Dieu n’avait-il pas mis la sublime étincelle ?

    Oh ! si, je me souviens. En mes désirs sans frein,

    Enfant, j’ai vu de près les colosses d’airain ;

    Je cherchais dans la forme ardemment fécondée

    Le moule harmonieux de toute large idée ;

    J’allais aux géants grecs demander tour à tour

    Quelle grâce polie ou quel rude contour

    Fait vivre pour les yeux la synthèse éternelle.

    Esprit épouvanté, je me perdais en elle,

    Tâchant de distinguer dans quels vastes accords

    Se fondent les splendeurs des âmes et des corps,

    Et méditant déjà comment notre génie

    Impose une enveloppe à la chose infinie.

    Hélas ! amants d’un soir, en vain nous enlaçons

    La morne Galatée et ses divins glaçons.

    Pourquoi m’as-tu quitté, Muse blanche ? Ô ma lyre !

    Quel ouragan t’a pris ton suave délire ?

    Quelle foudre a brisé votre prisme éclatant,

    Ô mes illusions de jeunesse ? Pourtant

    J’aime encor les longs bruits, le ciel bleu, le vieil arbre,

    Les lointains discordants, et ma strophe de marbre

    Sait encor rajeunir la grande Antiquité.

    Ô Muse que j’aimais, pourquoi m’as-tu quitté ?

    Pourquoi ne plus venir sur ma table connue

    Avec tes bras nerveux t’accouder chaste et nue ?

    Jetons les yeux sur nous, vieillards anticipés,

    Cœurs souillés au berceau, parleurs inoccupés !

    Ce qui nous perdra tous, ce qui corrode l’âme,

    Ce qui dans nos cœurs même éteint l’ardente flamme,

    C’est notre lâche orgueil, spectre qui devant nous

    Illumine les fronts de la foule à genoux ;

    Le poison qui décime en un jour nos phalanges,

    C’est ce désir de gloire et de vaines louanges

    Qui fait bouillir le sang vers le cœur refoulé.

    Oh ! nous avons l’orgueil superbement enflé,

    Nous autres ! travailleurs qui voulons le salaire

    Avant l’œuvre, et montrons une sainte colère

    Pour saisir les lauriers avant la lutte ! Enfants

    Qui, le cigare en main, nous rêvons triomphants,

    Vierges encor du glaive et du champ de bataille !

    Nains au front dédaigneux qui haussons notre taille

    Sur les calculs étroits de notre ambition,

    Qui, blasés sans avoir connu la passion,

    Croyons sentir en nous cette verve stridente

    Que l’enfer avait mis dans la plume du Dante,

    Ou le doute fatal qui réveillait Byron,

    Comme un cheval fouetté par le vent du clairon !

    Devant nous ont passé quelques sombres génies

    Qui vous jetaient aux vents, farouches harmonies

    Dont nous psalmodions une note au hasard !

    Tout fiers d’avoir produit un pastiche bâtard,

    D’avoir éparpillé quelques syllabes fortes,

    Fous, ivres, éperdus, nous assiégeons les portes

    Des Panthéons bâtis pour la postérité !

    C’est un aveuglement risible en vérité !

    Quand nous aurons longtemps sur les livres antiques

    Interrogé le sens des choses prophétiques,

    Lu sur les marbres saints d’Égine et de Paros

    Le sort des Dieux, jouet mystérieux d’Éros ;

    Dans le livre du monde, à la page où nous sommes,

    Quand nous épellerons le noir secret des hommes ;

    Quand nous aurons usé sans relâche nos fronts

    Sous l’étude, et non pas sous de justes affronts,

    Ô lutteurs, nous pourrons de notre voix profonde

    Dire au monde : C’est nous, et remuer le monde.

    Mais jusque-là, sans trêve, aux Zoïles méchants

    Voilant avec amour l’ébauche de nos chants,

    Étreignons la nature, et mesurons sans crainte

    Ce bas-relief géant dont nous prenons l’empreinte ! Continuer la lecture

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  • A la Jeunesse

    Prologue pour « La Vie de Bohème » au Théâtre de l’Odéon
    Mesdames et messieurs, nous vous donnons La Vie

    De Bohème, une pièce où le rire et les pleurs

    Se mêlent, comme aux champs, où notre âme est ravie,

    Les larmes du matin brillent parmi les fleurs.
    Pour dire ce refrain des amours éternelles,

    Deux amis, ô douleur! séparés aujourd’hui,

    Naguères unissaient leurs deux voix fraternelles:

    Puisque l’un d’eux s’est tû, ne parlons que de lui.
    Murger, esprit ailé, poëte ivre d’aurore,

    Pour Muse eut cette soeur divine du Printemps,

    La Jeunesse, pour qui les roses vont éclore,

    Et pour devise il eut ces mots sacrés: Vingt ans!
    C’est pourquoi, tout heureux de se regarder vivre,

    Toujours les jeunes coeurs de vingt ans aimeront

    Ces filles du matin qui passent dans son livre

    Et meurent sans avoir de rides sur leur front.
    Qui ne les adora, ces fleurs de son poëme?

    Qui de nous, qui de nous, ô rêveuse Mimi

    Enamourée encor sous le frisson suprême,

    N’a dans un rêve ardent baisé ton front blêmi?
    Et toi, Musette, reine insoucieuse et folle,

    Qui n’a cherché tes yeux, qui n’a redit ton nom?

    Qui sur ta lèvre ouverte au vent, rose corolle,

    Ne retrouve à la fois Juliette et Manon?
    Oui, tant qu’un vin pourpré frémira dans nos verres,

    Ces fillettes vivront, couple frais et vermeil.

    Pourquoi? c’est qu’elles ont l’âge des primevères

    Et l’actualité du rayon de soleil.
    Le livre un soir devint une pièce applaudie

    Et même fit fureur autant qu’un opéra.

    Le miracle nouveau de cette comédie,

    Ce fut qu’en l’entendant l’on rit et l’on pleura.
    On s’étonnait surtout qu’en des scènes rapides

    L’esprit, versant la joie et l’éblouissement

    Avec son carillon de notes d’or splendides,

    Pût laisser tant de place à l’attendrissement.
    Puis l’oeuvre, que le temps jaloux n’a pas meurtrie,

    De théâtre en théâtre a suivi son destin,

    Mais elle trouve enfin sa réelle patrie

    En abordant ce soir au vieux Pays Latin!
    O vous en qui sourit l’avenir de la France!

    O jeunes gens, Murger calme, vaillant et doux,

    Nous versait en pleurant le vin de l’espérance:

    Où serait-il compris si ce n’est parmi vous?
    Il fut des vôtres, car il eut le fier délire

    Du noble dévouement et des belles chansons,

    Et je devine bien que vous allez lui dire:

    Reste avec nous.  C’est bien.  Nous te reconnaissons.
    Il fut de votre race, ô nation choisie!

    Il se donnait à vous qui, malgré les moqueurs,

    Ne déserterez pas la sainte Poésie,

    Et dont la soif de l’or n’a pas séché les coeurs!
    Comme sa comédie où, voilé de tristesse,

    Murmure sous les cieux le rire aérien,

    Est à vous, bataillon sacré de la jeunesse,

    Nous vous la rapportons.  Reprenez votre bien!
    Le poëte pensif qui vous donna La Vie

    De Bohème, adora dans ses rêves d’azur

    La gloire, cette amante ardemment poursuivie,

    Et toujours se garda pour elle honnête et pur.
    Ses héros sont parfois mal avec la fortune:

    Vous les voyez soupant au milieu des hivers

    D’un sonnet romantique ou bien d’un clair de lune,

    Mais fidèles, mais vrais, mais indomptés, mais fiers!
    Leurs châteaux éclatants, faits d’un rêve féerique,

    N’ont encore été vus par nul historien,

    Et sont bâtis dans une Espagne chimérique,

    Mais enferment l’honneur, sans lequel tout n’est rien.
    Vous recevrez chez vous ces hôtes en liesse,

    Comme des voyageurs qui parlent d’un ami.

    Oui, vous applaudirez et l’esprit de la pièce

    Et votre doux Murger, à présent endormi!
    Et vos regrets amers pour ce jeune poëte

    Emporté loin de nous par un vent meurtrier

    A sa lyre à présent détendue et muette

    Ne refuseront pas quelques brins de laurier!
    Car vous êtes de ceux dont la pitié profonde

    Garde les verts rameaux qui croissent sous le ciel

    Pour les penseurs trop vite exilés de ce monde

    Et pour ce que les morts nous laissent d’immortels!

    30 décembre 1865. Continuer la lecture

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  • La Maîtresse rousse

    Je pris pour maître, un jour, une rude maîtresse,

    Plus fauve qu’un jaguar, plus rousse qu’un lion !

    Je l’aimais ardemment, âprement, sans tendresse,

    Avec possession plus qu’adoration !

    C’était ma rage, à moi ! la dernière folie

    Qui saisit, ? quand, touché par l’âge et le malheur,

    On sent au fond de soi la jeunesse finie…

    Car le soleil des jours monte encor dans la vie,

    Qu’il s’en va baissant dans le cœur !
    Je l’aimais et jamais je n’avais assez d’elle !

    Je lui disais : « Démon des dernières amours,

    Salamandre d’enfer, à l’ivresse mortelle,

    Quand les cœurs sont si froids, embrase-moi toujours !
    Verse-moi dans tes feux les feux que je regrette,

    Ces beaux feux qu’autrefois j’allumais d’un regard !

    Rajeunis le rêveur, réchauffe le poète,

    Et, puisqu’il faut mourir, que je meure, ô Fillette !

    Sous tes morsures de jaguar ! »
    Alors je la prenais, dans son corset de verre,

    Et sur ma lèvre en feu, qu’elle enflammait encor,

    J’aimais à la pencher, coupe ardente et légère,

    Cette rousse beauté, ce poison dans de l’or !

    Et c’étaient des baisers !… Jamais, jamais vampire

    Ne suça d’une enfant le cou charmant et frais

    Comme moi je suçais, ô ma rousse hétaïre,

    La lèvre de cristal où buvait mon délire

    Et sur laquelle tu brûlais !
    Et je sentais alors ta foudroyante haleine

    Qui passait dans la mienne et, tombant dans mon cœur,

    Y redoublait la vie, en effaçait la peine,

    Et pour quelques instants en ravivait l’ardeur !
    Alors, Fille de Feu, maîtresse sans rivale,

    J’aimais à me sentir incendié par toi

    Et voulais m’endormir, l’air joyeux, le front pâle,

    Sur un bûcher brillant, comme Sardanapale,

    Et le bûcher était en moi !
    « Ah ! du moins celle-là sait nous rester fidèle, ?

    Me disais-je, ? et la main la retrouve toujours,

    Toujours prête à qui l’aime et vit altéré d’elle,

    Et veut dans son amour perdre tous ses amours ! »

    Un jour elles s’en vont, nos plus chères maîtresses ;

    Par elles, de l’Oubli nous buvons le poison,

    Tandis que cette Rousse, indomptable aux caresses,

    Peut nous tuer aussi, ? mais à force d’ivresses,

    Et non pas par la trahison !
    Et je la préférais, féroce, mais sincère,

    A ces douces beautés, au sourire trompeur,

    Payant les cœurs loyaux d’un amour de faussaire !…

    Je savais sur quel cœur je dormais sur son cœur !
    L’or qu’elle me versait et qui dorait ma vie,

    Soleillant dans ma coupe, était un vrai trésor !

    Aussi ce n’était pas pour le temps d’une orgie,

    Mais pour l’éternité, que je l’avais choisie :

    Ma compagne jusqu’à la mort !
    Et toujours agrafée à moi comme une esclave,

    Car le tyran se rive aux fers qu’il fait porter,

    Je l’emportais partout dans son flacon de lave,

    Ma topaze de feu, toujours près d’éclater !

    Je ressentais pour elle un amour de corsaire,

    Un amour de sauvage, effréné, fol, ardent !

    Cet amour qu’Hégésippe avait, dans sa misère,

    Qui nous tient lieu de tout, quand la vie est amère,

    Et qui fit mourir Sheridan !
    Et c’était un amour toujours plus implacable,

    Toujours plus dévorant, toujours plus insensé !

    C’était comme la soif, la soif inexorable

    Qu’allumait autrefois le philtre de Circé.
    Je te reconnaissais, voluptueux supplice !

    Quand l’homme cherche, hélas ! dans ses maux oubliés,

    De l’abrutissement le monstrueux délice…

    Et n’est ? Circé ! ? jamais assez, à son caprice,

    La Bête qui lèche tes pieds !
    Pauvre amour, ? le dernier, ? que les heureux du monde,

    Dans leur dégoût hautain, s’amusent à flétrir,

    Mais que doit excuser toute âme un peu profonde

    Et qu’un Dieu de bonté ne voudra point punir !

    Pour bien apprécier sa douceur mensongère,

    Il faudrait, quand tout brille au plafond du banquet,

    Avoir caché ses yeux dans l’ombre de son verre

    Et pleuré dans cette ombre, – et bu la larme amère

    Qui tombait et qui s’y fondait !
    Un soir je la buvais, cette larme, en silence…

    Et, replongeant ma lèvre entre tes lèvres d’or,

    Je venais de reprendre, ô ma sombre Démence !

    L’ironie, et l’ivresse, et du courage encor !
    L’Esprit ? l’Aigle vengeur qui plane sur la vie ?

    Revenait à ma lèvre, à son sanglant perchoir…

    J’allais recommencer mes accès de folie

    Et rire de nouveau du rire qui défie…

    Quand une femme, en corset noir,
    Une femme… Je crus que c’était une femme,

    Mais depuis… Ah ! j’ai vu combien je me trompais,

    Et que c’était un Ange, et que c’était une âme,

    De rafraîchissement, de lumière et de paix !

    Au milieu de nous tous, charmante solitaire,

    Elle avait les yeux pleins de toutes les pitiés.

    Elle prit ses gants blancs et les mit dans mon verre,

    Et me dit en riant, de sa voix douce et claire

    « Je ne veux plus que vous buviez ! »
    Et ce simple mot-là décida de ma vie,

    Et fut le coup de Dieu qui changea mon destin.

    Et quand elle le dit, sûre d’être obéie,

    Sa main vint chastement s’appuyer sur ma main.
    Et, depuis ce temps-là, j’allai chercher l’ivresse

    Ailleurs… que dans la coupe où bouillait ton poison,

    Sorcière abandonnée ! ô ma Rousse Maîtresse !!!

    Bel exemple de plus que Dieu dans sa sagesse,

    Mit l’ange au-dessus du démon !
    À Paris, 11 novembre 1854. Continuer la lecture

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  • Hérodiade

    Car elle était vraiment princesse : c’était la

    reine de Judée, la femme d’Hérode, celle qui a

    demandé la tête de Jean-Baptiste.

    Henri Heine, Atta Troll.
    Ses yeux sont transparents comme l’eau du Jourdain.

    Elle a de lourds colliers et des pendants d’oreilles ;

    Elle est plus douce à voir que le raisin des treilles,

    Et la rose des bois a peur de son dédain.
    Elle rit et folâtre avec un air badin,

    Laissant de sa jeunesse éclater les merveilles.

    Sa lèvre est écarlate, et ses dents sont pareilles

    Pour la blancheur aux lis orgueilleux du jardin.
    Voyez-la, voyez-la venir, la jeune reine !

    Un petit page noir tient sa robe qui traîne

    En flots voluptueux le long du corridor.
    Sur ses doigts le rubis, le saphir, l’améthyste

    Font resplendir leurs feux charmants : dans un plat d’or

    Elle porte le chef sanglant de Jean Baptiste. Continuer la lecture

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  • Ceux qui meurent et Ceux qui combattent – III. Les deux Frères

    Patientez encor pour une autre folie.

    Les temps sont si mauvais, que pour son pauvre amant

    La Muse n’a gardé que sa mélancolie.

    Donc naguères vivaient, sous l’azur d’Italie,

    Deux frères de Toscane au langage charmant,

    Qui n’avaient qu’eux au monde et s’aimaient saintement.
    Deux lutteurs aguerris, formidables athlètes

    Jetés dans le champ clos de la société,

    Deux nobles parias, en un mot deux poètes,

    Fouillant dans la nature avec avidité.

    Mêlant tout, leurs douleurs stériles et leurs fêtes,

    Ils se cachaient ainsi, l’un sous l’autre abrité.
    Oui, frères en effet ! J’ai dit qu’ils étaient frères :

    Je ne sais s’ils avaient sucé le même lait

    Ou s’ils s’étaient pendus aux gorges de deux mères,

    Mais ils craignaient de même et la honte et le laid.

    Tous deux comme un bonheur s’étaient pris au collet

    Pour s’être rencontrés le soir aux réverbères.
    Ils s’appelaient César et Sténio. Ce point

    Éclairci, leurs passés faut-il que je les dise ?

    Le plus âgé des deux c’était César. La bise

    Avait connu longtemps les trous de son pourpoint,

    Comme la pauvreté son lit. De Cidalise,

    Ayant aimé trop tôt, je pense, il n’en eut point.
    Au fait, son existence avait été bizarre,

    Car il était né bon dans un siècle de fer.

    Rêveur dépaysé dont la folle guitare

    Câlinait le passant pour lui dire un vieil air,

    Le monde l’accabla de sa rigueur avare,

    Et le fit, de son ciel, rouler dans un enfer.
    Tout enfant, il aima sa mère, une danseuse

    De Parme, qui louait à tout prix son coton.

    Or, un jour, au sortir d’une nuit amoureuse

    Avec un Nelleri, seigneur d’assez haut ton,

    Comme il trouvait l’enfant d’une mine joyeuse,

    Elle le lui vendit pour cent ducats, dit-on.
    Ce seigneur l’aima fort trois jours. Mais sa maîtresse,

    Femme blonde aux yeux noirs, qui le tenait en laisse,

    Choya de préférence un horrible épagneul.

    Si bien qu’en un collège hostile à sa paresse,

    Par un beau soir d’été, César se trouva seul

    Comme un chevalier mort dans son rude linceul.
    Dans ces groupes d’enfants, compagnons de servage,

    Qui l’entouraient, cherchant son âme dans ses yeux,

    César ne se dit rien, sinon que sous les cieux

    Rien ne vaudrait pour lui sa liberté sauvage,

    Sa course vagabonde aux sables du rivage

    Et les enivrements de son cœur soucieux.
    Quoiqu’il fût ennemi de toute amitié fausse,

    Un d’entre eux, fin matois qu’on nommait Annibal,

    Par instants lui fit croire à ces rêves qu’exauce

    L’être à qui le soleil fait un manteau royal.

    Donc, voilà son ami qui le baisse et le hausse

    Comme un polichinelle au bout d’un fil d’archal.
    Plus tard il pend sa vie aux lèvres d’une femme

    Vénitienne, horrible et charmant amalgame

    De feux voluptueux dans un cœur endormi ;

    Et lorsque enfin Thisbé l’appelait : son Pyrame,

    Il trouve un soir la belle ivre, et nue à demi,

    Qui rêve son remords aux bras de son ami.
    C’est ainsi qu’il était, malheureux et tranquille,

    Songeant aux vrais plaisirs si rares et si courts,

    Le front pâli déjà par la débauche vile,

    Et le cœur encor plein de ses jeunes amours,

    Quand, près de la taverne où s’écoulaient ses jours,

    Il vint à rencontrer Sténio par la ville.
    Papillon de la rose et frère de l’oiseau,

    C’était un doux jeune homme enivré d’ambroisie,

    Amoureux du repos et de la fantaisie,

    Laissant courir sa barque aux effluves de l’eau,

    Et dans les bras nerveux de sa Muse choisie

    Couché nonchalamment, comme dans un berceau.
    La vaste Poésie est faite avec deux choses :

    Une Âme, champ brûlé que fécondent les pleurs,

    Puis une Lyre d’or, écho de ces douleurs,

    Dont la corde se plie à ses métamorphoses,

    Et vibre sous la peine et sous les amours roses,

    Comme sous le baiser du vent un arbre en fleurs.
    Oh ! lorsqu’on prend un livre et que l’on daigne lire

    Une riche pensée écrite en nobles vers,

    On ne sait pas combien la page et le revers

    Ont pu coûter souvent de farouche délire

    Et combien le gazon a de gouffres ouverts !

    C’est César qui fut l’Âme, et Sténio la Lyre.
    C’était un assemblage étrange, et que je veux

    Vous peindre : l’un riant d’un sourire nerveux

    Et sentant chaque jour le désespoir avide

    Graver sur son front large une nouvelle ride,

    Et l’autre, frais et rose avec de blonds cheveux,

    Et foudroyant le mal de son doute candide.
    Pareilles à deux fleurs au parfum pénétrant,

    Ils avaient confondu leurs deux âmes jumelles,

    Si bien que la souffrance avec de sombres ailes

    Emportait le bonheur pour le faire plus grand,

    Noyant sa douce voix dans les plaintes mortelles,

    « Comme un flot de cristal dans un sombre torrent. »
    C’est ainsi que César dans ses longues veillées

    Disait à Sténio ses désillusions,

    Ses premiers jours de foi, diaprés de rayons,

    Ses espoirs, et comment sans relâche éveillées,

    Des haines, par la nuit et l’enfer conseillées,

    Souillent de leur venin tout ce que nous croyons.
    Encore extasié de sa jeunesse franche,

    Pleine d’enthousiasme et de rêves touchants,

    Amoureuse des bois, de la nuit et des champs,

    Et de l’oiseau craintif qui chante sur la branche,

    Il lui parlait de l’homme, et disait ce qui tranche

    Les fils de soie et d’or de l’amour et des chants.
    Il lui disait comment, après des nuits de joie

    Où l’amour étoilé semble un firmament bleu,

    On s’éloigne à pas lents de la couche de soie,

    Emportant dans son cœur la jalousie en feu,

    Et comment à genoux, quand ce spectre flamboie,

    On frappe sa poitrine, en criant : Ô mon Dieu !
    Mais Sténio, pressant son âme parfumée

    Et blanche jusqu’au fond comme une jeune fleur,

    Enveloppait César de la foi de son cœur.

    Il disait, entouré d’une blanche fumée,

    Et caressant toujours sa cigarette aimée :

    Si c’est un rêve, ami, je veux rêver bonheur.
    Je veux croire à l’amour, à la nature, à l’ange,

    Au doux baiser fidèle, au serrement de main,

    Au rhythme harmonieux, au nectar sans mélange,

    Aux amantes qui font la moitié du chemin,

    Et penser jusqu’au bout que leur blonde phalange,

    En nous quittant le soir, espère un lendemain.
    Je croirai que le monde est une grande auberge

    Où l’hospitalité sans défiance héberge

    Comme le grand seigneur, le passant hasardeux,

    Et leur prête son lit sans se soucier d’eux.

    César, calme et pensif, répondait : Ô cœur vierge !

    Et, la main dans la main, ils souriaient tous deux.
    Mais lorqu’ils se quittaient, c’était comme une trêve

    Où chacun dans son cœur changeant de souvenir,

    Y sentait circuler une nouvelle sève

    Et comme un feu divin la force revenir.

    Car ils rêvaient tous deux, sans s’avouer leur rêve,

    Sténio de douleur, et César d’avenir !
    Et quand César voulait attendre sur sa route

    Le coursier de Lénore et le saisir aux crins,

    Il se disait en lui, comme l’homme qui doute :

    Qui soustraira mon frère aux dangers que j’ai craints ?

    Je lui dois ma douleur, et je la lui dois toute,

    Et j’en garde pour lui les splendides écrins.
    Mais lorsque Sténio fut complet, que la gloire

    L’eut porté rayonnant à son temple d’ivoire,

    César pensa tout bas : Ô mort que je rêvais !

    Puisque j’ai pour toujours assuré sa mémoire

    Et qu’il sait à présent tout ce que je savais,

    Je n’ai plus rien à dire au monde et je m’en vais !
    J’étais le piédestal de sa blanche statue :

    Les peuples aujourd’hui la lèvent de leurs fronts.

    Puisque la seule foi que ma pensée ait eue

    Marche dans son triomphe, à l’abri des affronts,

    Je serai tombé seul sous le coup qui me tue,

    Et le repos m’attend dans la tombe : mourons !
    Oui, mourons aujourd’hui. Car si ma douleur cesse,

    Je laisse l’agonie à celle que j’aimais.

    Au milieu des plaisirs, du bruit, de la paresse,

    Des chants dont la splendeur ne s’éteindra jamais

    Avec tes pleurs divins lui rediront sans cesse :

    Regarde, ô lâche cœur, la tombe où tu le mets !
    Par malheur, Sténio ne savait pas maudire.

    Il perdit, le poète à la coupe de miel !

    Ces vers mélodieux pleins de rage et de fiel.

    Je cherche en vain, dit-il, mon superbe délire,

    Car moi, je n’étais rien que la voix d’une lyre,

    Et mon âme vivante est remontée au ciel ! Continuer la lecture

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  • Ariane

    Et Dionysos aux cheveux d’or épousa la blonde Ariadnè, fille de Minos, et il l’épousa dans la fleur de la jeunesse, et le Kroniôn la mit à l’abri de la vieillesse et la fit Immortelle.
    Hesiode, Théogonie. Trad. Leconte de Lisle.
    Dans Naxos, où les fleurs ouvrent leurs grands calices

    Et que la douce mer baise avec des sanglots,

    Dans l’île fortunée, enchantement des flots,

    Le divin Iacchos apporte ses délices.
    Entouré des lions, des panthères, des lices,

    Le Dieu songe, les yeux voilés et demi-clos ;

    Les Thyades au loin charment les verts îlots

    Et de ses raisins noirs ornent leurs cheveux lisses.
    Assise sur un tigre amené d’Orient,

    Ariane triomphe, indolente, et riant

    Aux lieux même où pleura son amour méprisée.
    Elle va, nue et folle et les cheveux épars,

    Et, songeant comme en rêve à son vainqueur Thésée,

    Admire la douceur des fauves léopards. Continuer la lecture

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  • Hébé

    Les yeux baissés, rougissante et candide,
    Vers leur banquet quand Hébé s’avançait,
    Les Dieux charmés tendaient leur coupe vide,
    Et de nectar l’enfant la remplissait.
    Nous tous aussi, quand passe la Jeunesse,
    Nous lui tendons notre coupe à l’envi.

    Quel est le vin qu’y verse la déesse ?
    Nous l’ignorons ; il enivre et ravit.
    Ayant souri dans sa grâce immortelle,
    Hébé s’éloigne ; on la rappelle en vain.
    Longtemps encor sur la route éternelle,
    Notre œil en pleurs suit l’échanson divin. Continuer la lecture

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