Poésie, poètes, ressources et plus

  • La vague

    Où allez-vous, vague profonde ?
    Visage vert, œil de corail
    Aveugle fou que l’infini assaille.


    Que traînez-vous sur votre épaule ?
    Un bateau cimetière, un silence

    Le corps cuivré d’un poisson mort.


    Que chantez-vous, belle lumière ?
    Livre nouveau du
    Dieu
    Neptune Écriture du vent qui attend une voile.

    Voilà la joie, la douce terre
    Là-bas, la vie est éternelle.


    D’où venez-vous, vague profonde ?
    Esprit transparent, voyageur
    Nomade ignorant la demeure
    Immobile des tombes.


    Je vais où le vent me fait signe
    Libre de séjourner dans le jeu des nuages
    Dans la neige des ailes
    Dans le tourbillon blanc des goélands sauvages.
    Je sais une source, un sourire
    Un sentier, un secret, un royaume à soleil. Continuer la lecture

    La vague

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  • Chant du désespéré

    Au long des jours et des ans,

    Je chante, je chante.
    La chanson que je me chante

    Elle est triste et gaie :

    La vieille peine y sourit

    Et la joie y pleure.
    C’est la joie ivre et navrée

    Des rameaux coupés,

    Des rameaux en feuilles neuves

    Qui ont chu dans l’eau ;
    C’est la danse du flocon

    Qui tournoie et tombe,

    Remonte, rêve et s’abîme

    Au désert de neige ;
    C’est, dans un jardin d’été.

    Le rire en pleurs d’un aveugle

    Qui titube dans les fleurs ;
    C’est une rumeur de fête

    Ou des Jeux d’enfants

    Qu’on entend du cimetière.
    C’est la chanson pour toujours,

    Poignante et légère,

    Qu’étreint mais n’étrangle pas

    L’âpre loi du monde ;
    C’est la détresse éternelle,

    C’est la volupté

    D’aller comme un pèlerin

    Plein de mort et plein d’amour !
    Plein de mort et plein d’amour,

    Je chante, je chante !
    C’est ma chance et ma richesse

    D’avoir dans mon coeur

    Toujours brûlant et fidèle

    Et prêt à jaillir ;
    Ce blanc rayon qui poudroie

    Sur toute souffrance ;

    Ce cri de miséricorde

    Sur chaque bonheur. Continuer la lecture

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  • Misère de l’homme du monde

    Venir à la clarté sans force et sans adresse,

    Et n’ayant fait longtemps que dormir et manger,

    Souffrir mille rigueurs d’un secours étranger

    Pour quitter l’ignorance en quittant la faiblesse :
    Après, servir longtemps une ingrate Maîtresse

    Qu’on ne peut acquérir, qu’on ne peut obliger ;

    Ou qui d’un naturel inconstant et léger,

    Donne fort peu de joie et beaucoup de tristesse.
    Cabaler dans la Cour ; puis devenu grison,

    Se retirant du bruit, attendre en sa maison

    Ce qu’ont nos derniers ans de maux inévitables,
    C’est l’heureux sort de l’homme. Ô misérable sort !

    Tous ces attachements sont-ils considérables,

    Pour aimer tant la vie et craindre tant la mort ? Continuer la lecture

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  • Au Pierrot de Willette

    Cher Pierrot, qui d’un clin d’oeil

    Me montre tout ce qui m’aime,

    J’aime ta joie, et ton deuil

    Même!
    Je t’aime, de froid transi

    Et terrassé par le jeûne,

    Et tremblant d’amour, et si

    Jeune!
    J’aime ton regard de feu,

    Ta bravoure et ton coeur mâle,

    Bien que tu sembles un peu

    Pâle.
    Car sous le céleste dais

    Tu vas, bon pour toutes choses,

    Ayant même pitié des

    Roses.
    Charmé par le falbala,

    Tu t’en vas, l’âme ravie,

    Toujours déchiré par la

    Vie.
    Avec son rire moqueur

    Elle te berce et t’enseigne

    Les vérités et ton coeur

    Saigne.
    Ah! comme il brille, éperdu,

    Le vin rose et peu sévère,

    Dans la transparence du

    Verre!
    Ah! que l’Amour, tu le sais,

    Près des belles demoiselles,

    Nous caresse bien de ses

    Ailes!
    Silencieux marmouset,

    Les fillettes vagabondes,

    Tu les aimes, brunes et

    Blondes.
    Et quand elles prennent soin

    De se montrer pour toi douces,

    Tu les aimes, au besoin,

    Rousses.
    Parmi les cieux musicaux

    Fuyant parfois nos désastres,

    Fou, tu t’envoles jusqu’aux

    Astres.
    Lorsque devant toi passa

    Le doux Zéphyr qui l’emporte,

    Quel Éden a fermé sa

    Porte?
    Va, tu peux le dire, aucun.

    Par malheur, lorsqu’il s’achève,

    On le voit, ce n’était qu’un

    Rêve.
    Et beau festin de gala,

    Rire, clarté, fleur, étoile,

    S’éteignent, quand tombe la

    Toile!
    1884. Continuer la lecture

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  • Contemplation

    Attendrissant, ce blond,

    lumineuse auréole

    de mèches douces et folles

    te caressant le front.
    Si émouvant, ce bleu

    où baigne ton regard.

    Ne te ferai d’aveu.

    Car me taire est ma part.
    Et troublant, cet ourlet

    au contour de tes lèvres

    où mon regard en fièvre

    s’attarde, triste et muet.
    Meurtrissants, tes silences.

    Sortes d’affreux départs

    où je n’ai nulle part

    ni aucune présence.
    Et torturant, ton rire.

    Tu me blesses en ta joie.

    Encor je reste coi,

    ne sachant que te dire.
    Combien narguant, ce châle

    entourant tes épaules !…

    Je lui envie son rôle

    et n’en ai que plus mal.
    Mais apaisant, ce gris

    où tu aimes t’asseoir

    à l’approche du soir.

    Chien fidèle, je t’y suis.
    N’est-il plaisant mon lot ?

    Ta vue m’est un cadeau

    dont je me sens empli.

    Mon bonheur n’a de prix.
    Attendrissant, ce blond…

    Lumineuse auréole…
    1981 Continuer la lecture

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  • Érato

    Nature, où sont tes Dieux ? Ô prophétique aïeule,

    Ô chair mystérieuse où tout est contenu,

    Qui pendant si longtemps as vécu de toi seule

    Et qui sembles mourir, parle, qu’est devenu

    Cet âge de vertu que chaque jour efface,

    Où le sourire humain rayonnait sur ta face ?

    Où s’est enfui le chœur de tes Olympiens ?

    Ô Nature à présent désespérée et vide,

    Jadis l’affreux désert des Éthiopiens

    Sous le midi sauvage ou sous la nuit livide

    Fut moins appesanti, moins formidable, et moins

    Fait pour ce désespoir qui n’a pas de témoins,

    Que tu ne m’apparais à présent tout entière,

    Depuis que tu n’as plus ce chœur mélodieux

    De tes fils immortels, orgueil de la Matière.

    Aïeule au flanc meurtri, Nature, où sont tes Dieux ?

    Jadis, avant, hélas ! que l’Ignorance impie

    T’eût dédaigneusement sous ses pieds accroupie,

    Nature, comme nous tu vivais, tu vivais !

    Avec leurs rocs géants, leurs granits et leurs marbres,

    Les monts furent alors les immenses chevets

    Où tu dormais la nuit dans ta ceinture d’arbres.

    Les constellations étaient des yeux vivants,

    Une haleine passait dans le souffle des vents ;

    Leur aile frissonnante aux sauvages allures

    Qui brise dans les bois les grands feuillages roux,

    En pliant les rameaux courbait des chevelures,

    Et dans la mer, ces flots palpitants de courroux

    Ainsi que des lions, qui sous l’ardente lame

    Bondissent dans l’azur, étaient des seins de femme.

    Mais que dis-je, ô Dieux forts, Dieux éclatants, Dieux beaux,

    Triomphateurs ornés de dépouilles sanglantes,

    Porteurs d’arcs, de tridents, de thyrses, de flambeaux,

    De lyres, de tambours, d’armes étincelantes,

    Voyageurs accourus du ciel et de l’enfer,

    Qui parmi les buissons de Sicile et de Corse

    Avec vos cheveux blonds toujours vierges du fer

    Parliez dans le nuage et viviez dans l’écorce,

    Dieux exterminateurs des serpents et des loups,

    Non, vous n’êtes pas morts ! En vain l’homme jaloux

    Dit que l’Érèbe a clos vos radieuses bouches :

    Moi qui vous aime encor, je sais que votre voix

    Est vivante, et vos fronts célestes, je les vois !

    Je vois l’ardent Bacchus, Diane aux yeux farouches,

    Vénus, et toi surtout dont le nom triomphant

    Écrasera toujours leur espoir chimérique,

    Ô Muse ! qui naguère et tout petit enfant

    M’a choisi pour les vers et pour le chant lyrique !

    Nourrice de guerriers, louangeuse Érato !

    Déjà le blanc cheval aux yeux pleins d’étincelles,

    Impatient du libre azur, ouvre ses ailes

    Et de ses pieds légers bondit sur le coteau.

    Saisis sa chevelure, et dans l’herbe fleurie

    Que le coursier t’emporte au gré de sa furie !

    Puis quand tu reviendras, Muse, nous chanterons.

    Va voir les durs combats, les grands chocs, les mêlées,

    Des crinières de pourpre au vent échevelées,

    Des blessures brisant les bras, trouant les fronts,

    Et, comme un vin joyeux sort des vendanges mûres,

    Le rouge flot du sang coulant sur les armures,

    Et l’épée autour d’elle agitant ses éclairs,

    Et les soldats avec une âme vengeresse

    Bondissant, emportés par le chef aux yeux clairs.

    Va, mais que ni les rois, ni le peuple, ô Déesse,

    Ne puissent te convaincre et changer ton dessein,

    Car seule gouvernant les chants où tu les nommes,

    Plus forte que la vie et le destin des hommes,

    L’immuable Justice habite dans ton sein.

    Puis tu délaceras ta cuirasse guerrière.

    Alors, bravant l’orage effroyable et ses jeux,

    Marche, tes noirs cheveux au vent, dans la clairière,

    Va dans les antres sourds, gravis les rocs neigeux,

    Près des gouffres ouverts et sur les pics sublimes

    Qui fument au soleil, de glace hérissés,

    Respire, et plonge-toi dans les fleuves glacés.

    Muse, il est bon pour toi de vivre sur les cimes,

    De sentir sur ton sein la caresse des airs,

    De franchir l’âpre horreur des torrents sans rivages,

    Et, quand les vents affreux pleurent dans les déserts,

    De livrer ta poitrine à leurs bouches sauvages.

    Le flot aigu, le mont qu’endort l’éternité,

    La forêt qui grandit selon les saintes règles

    Vers l’azur, et la neige et les chemins des aigles

    Conviennent, ô Déesse, à ta virginité.

    Car rien ne doit ternir ta pureté première

    Et souiller par un long baiser matériel

    Ta belle chair, pétrie avec de la lumière.

    Ton véritable amant, chaste fille du ciel,

    Est celui qui, malgré ta voix qui le rassure

    Et ton regard penché sur lui, n’oserait pas

    D’une lèvre timide effleurer ta chaussure

    Et baiser seulement la trace de tes pas.

    Oui, c’est moi qui te sers et c’est moi qui t’adore.

    Viens ! ceux qu’on a crus morts, nous les retrouverons !

    Les guerriers, les archers, les rois, les forgerons,

    Les reines de l’azur aux fronts baignés d’aurore !

    Viens, nous retrouverons le fils des rois Titans

    Assis, la foudre en main, dans les cieux éclatants ;

    Celle qui de son front jaillit, Déesse armée,

    Comme jaillit l’éclair de la nue enflammée,

    Et celui qui se plaît aux combats, dans les cris

    D’horreur, et portant l’arc avec sa fierté mâle

    Cette amante des bois, la chasseresse pâle

    Qui court dans les sentiers par la neige fleuris

    Et montre ses bras nus tachés du sang des lices ;

    Celui qui dans les noirs marais vils et rampants

    Exterminant les nœuds d’hydres et de serpents,

    De ses traits lourds d’airain les tue avec délices ;

    Puis, celui qui régit les Déesses des flots ;

    Celui-là qu’on déchire en ses douleurs divines,

    Qui meurt pour nous et, pour apaiser nos sanglots,

    Dieu fort, renaît vivant et chaud dans nos poitrines ;

    Celle qui, s’élançant quand l’âpre hiver s’enfuit,

    Ressuscite du noir enfer et de la nuit,

    Et celle-là surtout, vierge délicieuse,

    Qui fait grandir, aimer, naître, sourdre, germer,

    Fleurir tout ce qui vit, et vient tout embaumer

    Et fait frémir d’amour les chênes et l’yeuse,

    Et fait partout courir le grand souffle indompté

    De l’ardente caresse et de la volupté.

    Près de nous brilleront le sceptre que décore

    Une fleur, le trident et, plus terrible encore,

    La ceinture qui tient les désirs en éveil ;

    L’épée au dur tranchant, belle et de sang vermeille,

    Dont la lame d’airain pour la forme est pareille

    À la feuille de sauge, et qui luit au soleil ;

    L’arc, le thyrse léger, la torche qui flamboie ;

    Et la grande Nature avec ses milliers d’yeux

    Nous verra, stupéfaite en sa tranquille joie,

    Voyageurs éblouis, lui ramener ses Dieux ! Continuer la lecture

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  • Cigare

    Dans l’or et la pourpre du soir,

    Après une lointaine course,

    Paresseusement vint s’asseoir

    Le beau Serge auprès d’une source.
    N’étant nullement du vieux jeu,

    Comme un homme qui se respecte,

    Il intimidait le ciel bleu

    Par son élégance correcte.
    Ses yeux, comme avivés de khol,

    Indiquaient une turlutaine

    Assez tranquille, et son faux-col

    Se reflétait dans la fontaine.
    Et dans sa bouche où les baisers

    Volant toujours sans crier gare

    Sont comme des oiseaux posés,

    Brûlait un farouche cigare.
    Mais dardant, ainsi qu’un vautour,

    Son oeil fauve, à côté de Serge,

    Vint s’asseoir dans l’herbe, à son tour,

    Un Etre beau comme une vierge.
    Oh! dit-il, devant ces roseaux,

    Tu rêves là, comme en un gîte,

    En écoutant des chants d’oiseaux.

    Mais, bel enfant, pense à Brigitte.
    Elle a treize ans, comme jadis

    La Juliette de Shakspere.

    Elle ressemble au chaste lys

    Fleur qui s’éveille et qui respire.
    Voyant sa lèvre, en paradant

    La Rose brode sur ce thème;

    Serge, elle t’aime et cependant,

    Elle ne sait pas qu’elle t’aime.
    Goûte l’ineffable saveur

    De sa douce prunelle en flamme,

    Et sache, glorieux buveur,

    T’enivrer de sa petite âme.
    Sois fidèle! pour apaiser

    Ta soif de la joie inconnue,

    Quel nectar vaudrait le baiser

    De cette fillette ingénue?
    Et moi, qu’à ce moment tu vois,

    Aussi blond que l’orange mûre,

    Et qui te parle, et dont la voix

    Se mêle au ruisseau qui murmure,
    Je suis l’Amour, que nul ne fuit,

    Qui mène les troupes d’oiselles

    Vers les nids tièdes, et la nuit,

    Je m’endors sous mes grandes ailes.
    Ainsi parlait, près des échos,

    Au fumeur, gracieux éphèbe,

    Le Roi divin, né du Chaos

    Dans le silencieux Érèbe.
    Mais ayant pris un air grognon,

    Avec un geste qui rature,

    Serge dit à son compagnon:

    Ne fais pas de littérature.
    Tes fils, dans la brise flottants,

    Sont presque aussi gros que des câbles.

    Chante, puisque c’est le printemps,

    Mais n’abuse pas des vocables.
    Est-ce que tu me prendrais pour

    Un Daphnis, antique baderne?

    Tu dis cela, comment? L’Amour?

    Pas fin de siècle. Pas moderne.
    26 novembre 1889 Continuer la lecture

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  • Songe d’hiver

    A sad tale’s best for winter ;

    I have one of spirits and goblins.

    Shakspere, Winter’s tale. Act.II, scène I.
    I
    Dans nos longs soirs d’hiver, où, chez le bon Armand,

    Dans notre farniente adorable et charmant

    On oubliait le monde aride,

    Vous demandiez pourquoi sur mon front fatigué,

    Au milieu des éclats du rire le plus gai

    Grimaçait toujours une ride.
    Et moi, j’étais plus triste encor

    Lorsque, comme en un fleuve d’or,

    Je remontais dans ma mémoire,

    Et que d’un regard triomphant

    Je revoyais mes jours d’enfant

    Couler d’émeraude et de moire,

    Puis engouffrer leurs tristes flots

    Au fond d’une mer sombre et noire

    Avec des bruits et des sanglots.
    Et je me rappelais cette époque oubliée

    Où l’âme d’une femme, à mon âme liée,

    L’avait brisée avec si peu,

    Et cette nuit d’angoisse, effarée et vivante,

    Où sur ma couche, avec des sanglots d’épouvante,

    Je pleurais en suppliant Dieu !
    Oh ! disais-je alors, quoi ! la bouche

    Qui vous caresse et qui vous touche

    Avec un délire inouï,

    La main frémissante qui presse

    Les vôtres, les soupirs, l’ivresse,

    Les yeux éteints qui disent Oui,

    Tout cela, ce n’est qu’un mensonge,

    Ce n’est qu’un songe évanoui

    Qui passe comme un autre songe !
    Quoi ! lorsque je mourrai dans un délire fou,

    Peut-être qu’un autre homme embrassera son cou

    Malgré ses refus hypocrites,

    Et quand, se souvenant, mon âme gémira,

    Dans un spasme semblable elle lui redira

    Les choses qu’elle m’avait dites !
    Et sous cet ardent souvenir

    Du temps qui ne peut revenir

    Et dont un seul instant vous sèvre,

    Je me débattais dans la nuit

    Comme sous un spectre qu’on fuit

    Dans les visions de la fièvre ;

    Puis je m’endormis, terrassé,

    Le sein nu, l’écume à la lèvre,

    Les yeux brûlants, le front glacé.
    Quand je rouvris les yeux, ô visions étranges !

    Je vis auprès de moi deux femmes ou deux anges

    Avec de splendides habits,

    Toutes les deux montrant des beautés plus qu’humaines

    Et laissant ondoyer leurs tuniques romaines

    Sur des cothurnes de rubis.
    L’une aux cheveux roulés en onde,

    Étalait haut sa tête blonde

    Sur les lignes d’un cou nerveux ;

    Ardente comme un vent d’orage,

    Quand son front commandait l’hommage,

    Sa lèvre commandait les vœux ;

    L’autre, plus blanche que l’opale,

    Sous le manteau de ses cheveux

    Voilait une beauté fatale.
    Et comme j’admirais en moi ces traits si beaux,

    Comme dans leurs linceuls les marbres des tombeaux

    Qu’on aime et devant qui l’on tremble,

    Toutes deux, entr’ouvrant leurs lèvres à la fois,

    Déployèrent dans l’ombre une splendide voix

    Et tout bas me dirent ensemble :
    Quoi ! parce qu’à ton premier jour

    Un désenchantement d’amour

    A secoué sur toi son ombre,

    Tu te laisses ensevelir

    Dans cet ennui qui fait pâlir

    Ton front sous une douleur sombre !

    Viens avec moi, viens avec nous !

    Nous avons des plaisirs sans nombre

    Que nous mettrons à tes genoux !
    – Oh ! s’il en est ainsi, si vous m’aimez, leur dis-je,

    Si vous pouvez encor pour moi faire un prodige,

    Rappelez l’amour oublieux !

    Mais voici que la femme à blonde chevelure

    M’entoura de ses bras, et, belle de luxure,

    Mit ses yeux brûlants dans mes yeux.
    II
    Viens à moi, dit-elle.

    Oh ! viens sur mon aile,

    Dans un pays d’or

    Qu’un nectar arrose,

    Où tout est fleur rose,

    Joie, amour éclose,

    Plaisir ou trésor !
    Mes sujets par troupes

    Dans le fond des coupes

    Aspirent l’oubli !

    Là jamais de nue,

    D’amour contenue,

    De foi méconnue

    Ou de front pâli !
    Jamais dans la salle

    Belle et colossale

    De lustres éteints,

    Car dans nos demeures,

    Tandis que tu pleures,

    Les jours et les heures

    Sont tout aux festins !
    Une longue danse

    Entoure en cadence

    L’éternel repas.

    La danseuse penche

    Doucement sa hanche,

    Et sa robe blanche

    S’ouvre à chaque pas !
    Les foules ravies

    Aux tables servies

    Des plus riches mets,

    Parmi la paresse

    Où l’amour les presse,

    Goûtent une ivresse

    Qui ne meurt jamais !
    Un harem frivole

    Dont le chant s’envole

    Jusqu’au ciel riant,

    Pour sa grande orgie

    Hurlante et rougie

    À la Géorgie

    Et tout l’Orient !
    Quitte, ô blond poète,

    La couche défaite,

    Ce livre connu,

    Et viens dans la plaine

    Où sous ton haleine

    Chaque Madeleine

    Mettra son sein nu !
    Oh ! si l’espérance

    Malgré ta souffrance

    Te sourit encor,

    Va ! laisse pour elle

    Ta folle querelle,

    Et viens sur mon aile

    Dans un pays d’or !
    III
    Et je restais muet. Alors la femme pâle,

    Avec un long sanglot douloureux comme un râle,

    Frissonna tristement dans un horrible émoi,

    Prit ma main dans la sienne et cria : C’est à moi !
    IV
    Oh ! ne l’écoute pas, viens à moi, me dit-elle,

    Pour t’emporter ce soir j’ai veillé bien des jours ;

    Vois, mon cœur ne bat plus, ma joue en pleurs ruisselle,

    Mes cheveux déroulés m’inondent ; je suis celle

    Dont les bras s’ouvrent pour toujours !
    Mon amour éternel est chaste, calme et tendre ;

    Loin du monde aux longs bruits tristes comme un tocsin,

    Dans mon beau lit de marbre, où tu pourras t’étendre,

    Tu dormiras longtemps sans jamais rien entendre,

    La tête appuyée à mon sein.
    De légères Willis aux tuniques flottantes

    Feront en se jouant notre lit tous les soirs ;

    Malgré nos lourds rideaux sur nos chairs palpitantes,

    Souvent nous sentirons s’envoler vers nos tentes

    Un parfum lointain d’encensoirs.
    Nous entendrons, parmi nos plaisirs sans mélanges,

    Des chants mystérieux et plus doux que le miel,

    Si bien qu’on ne sait pas, tant ces voix sont étranges,

    Si ce sont des voix d’homme ou bien des lyres d’anges,

    Des chants de la terre ou du ciel.
    De même, quelquefois, au-dessus de nos têtes,

    Nous entendrons aussi frémir des vents glacés,

    Des zéphyrs ondoyants ou d’ardentes tempêtes

    Portant des mots de haine ou des chansons de fêtes,

    Et nous nous dirons, enlacés :
    Qu’importent maintenant à notre âme cachée

    Ces flots tumultueux qui changent si souvent ?

    Le bonheur, c’est la nuit, la feuille desséchée,

    La paresse aux pieds nus, nonchalamment couchée

    Loin des bruits du monde vivant.
    Qu’importent maintenant, lorsque tout dégénère,

    Ces hommes de là-bas à cent choses liés,

    Qui, ravivant en eux la plaie originaire,

    Pour atteindre dans l’ombre un but imaginaire

    Heurtent leurs pas multipliés ?
    Les uns, jeunes enfants dont la cohorte arrive

    Au banquet somptueux qui caresse leur faim,

    Sous les lustres dorés et la lumière vive

    Disent des chœurs joyeux, dont plus d’un gai convive

    Ne pourra pas chanter la fin.
    Les autres, gens élus que la foule environne,

    Redisent un poème adorable ou fatal,

    Mais ces fous, qu’un matin la Jeunesse couronne,

    Tombent, ivres encor, du balcon de Vérone,

    Sur le grabat d’un hôpital.
    Et puis c’est une vierge à la candeur étrange

    Dont les Nuits ont rêvé l’amour délicieux,

    Mais dont le Ciel avare a voulu faire un ange.

    Ce sont mille splendeurs éteintes dans la fange

    En rêvant la clarté des cieux !
    Luths brisés, chants éteints, glaives qui se provoquent,

    Tourbillons palpitants, inquiets, alarmés,

    Chœurs aux voiles d’azur que les haines suffoquent ;

    Ce sont des yeux, des voix, des mains qui s’entre-choquent,

    Comme des bataillons armés !
    Tandis que nous aurons une nuit éternelle

    Que jusqu’au bout des temps rien ne pourra briser !

    Oh ! viens ! mes bras sont nus, ma paupière étincelle,

    Mon cœur s’ouvre à jamais, et pourtant je suis celle

    Qui ne donne qu’un seul baiser !
    V
    Et cette femme pâle, et cette femme blonde,

    Chacune autour de moi s’enroulant comme une onde,

    Me redisaient : À qui ton amour hasardeux ?

    Mais une voix cria : Vous mentez toutes deux !
    VI
    Et près de moi je vis luire

    L’inimitable sourire

    D’une vierge au front charmant,

    Qui portait, nymphe thébaine,

    Une lyre au flanc d’ébène,

    Et dont, je ne sais comment,

    Le regard et la voix fière

    Avaient un rayonnement

    De parfum et de lumière.
    Belle nymphe aux cheveux d’or !

    Il vous faut, dit-elle, encor

    Un convive à votre joie !

    Mais vous ne m’attendiez pas,

    Et je guiderai ses pas.

    Le Seigneur permet qu’il voie

    Le grand délire charnel,

    Et son palais qui flamboie

    Dans un mystère éternel !
    VII
    Et tout fut transformé, tout. De ma sombre alcôve

    Le cadre s’agrandit dans une lueur fauve.
    Et ce fut un palais, vaste, immense, confus,

    Une ample colonnade aux innombrables fûts.
    Dans ce monde peuplé d’un monde de sculptures

    Grinçaient les oripeaux de mille architectures.
    Sous de vastes forêts de gothiques piliers

    Disparaissaient au loin d’étranges escaliers.
    C’étaient de lourds portails, des trèfles, des ogives,

    Des rosaces sans fin peintes de couleurs vives,
    Et, par endroits, jetés dans ce palais sans nom,

    Des portiques païens, frères du Parthénon.
    C’étaient des blocs géants, des degrés, des dentelles,

    Des Chimères ouvrant leurs gigantesques ailes,
    Des anges, de vieux sphinx, des moines, des héros,

    Et des dieux verts avec des têtes de taureaux,
    Qui, rêvant en silence et baissant la paupière,

    Chantaient confusément la symphonie en pierre.
    Et moi pendant ce temps je flottais, alité,

    Entre la rêverie et la réalité.
    Et je voyais toujours. Au milieu de la salle,

    Une table brillait, splendide et colossale.
    Chaque plat ciselé contenait un trésor

    Détaillé par l’éclat de cent torchères d’or.
    Le festin fabuleux aux recherches attiques

    S’illuminait de neige et d’iris prismatiques,
    Et, comme la lumière, un doux parfum éclos

    Semblait briller de même et rayonner à flots.
    Chaque climat lointain, de l’Irlande à l’Asie,

    Avait donné son luxe ou bien sa fantaisie :
    Qui ses surtouts d’argent, qui son oiseau vermeil,

    Qui ses fruits veloutés au baiser du soleil.
    Et le nectar divin, mystérieux poème,

    Emplissait de ses feux les verres de Bohême.
    Aux uns le doux Aï, roulant dans ses glaçons

    Tout l’or de la lumière et ses vivants frissons.
    Aux autres, tourmenté comme dans une cuve,

    Le breuvage divin que dore le Vésuve.
    Pour les flacons d’argent façonné, l’hypocras

    Et les flots pleins d’éclairs de l’immortel Schiraz.
    Et je voyais s’emplir et se vider les coupes

    Qu’ornaient des monstres d’or et des Grâces en groupes.
    Mais ces trésors ardents, ces luxes enviés,

    Tous n’étaient rien encore auprès des conviés.
    Car ils étaient plus grands à voir pour des yeux d’homme

    Qu’un sénat solennel des empereurs de Rome,
    Ou que les saints élus dont la phalange va

    Jusqu’au zénith du ciel, en criant : Jéhova !
    Autour de cette table où les splendeurs sans nombre

    N’avaient plus rien laissé pour la tristesse ou l’ombre,
    Froids, divins, et leurs fronts couronnés de lotus,

    Buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus.
    VIII
    Ô don Juans, bien longtemps, artistes de la vie,

    Affamés d’idéal, vous aviez tous cherché

    L’amante au cœur divin, sans cesse poursuivie.
    Et toujours son front pur, dans la brume caché,

    S’était enfui devant l’éclair de vos prunelles,

    Comme un rapide oiseau s’envole, effarouché.
    Reines montrant l’orgueil des pourpres éternelles,

    Courtisanes de marbre aux regards embrasés,

    Fillettes de seize ans riant sous les tonnelles,
    Vous aviez tour à tour meurtri de vos baisers

    Tout ce qui porte un nom de princesse ou de femme,

    Sans que vos longs tourments en fussent apaisés.
    Bourreaux charmants et doux, héros d’un sombre drame,

    Au-dessus de vos fronts des spectres convulsifs

    Avaient gémi toujours comme le vent qui brame ;
    Cependant, effleurant avec vos doigts pensifs

    Les lys délicieux que le zéphyr adore,

    Et serrant sans repos entre vos bras lascifs
    Mille vierges enfants que la beauté décore

    Et qui cachent l’extase en leurs seins palpitants,

    Toujours vous aviez dit : Ce n’est pas elle encore !
    Et vous, pâles Vénus ! longtemps, oh ! bien longtemps,

    Même pour des mortels, sur vos lits de Déesses

    Vous aviez dénoué vos beaux cheveux flottants
    Et, comme un flot, versé leurs superbes ivresses,

    Mais sans jamais, hélas ! pouvoir trouver celui

    Dont votre ardente soif implorait les caresses.
    Et toujours emportant votre sauvage ennui,

    Ô victimes du dieu qui de nos maux se joue,

    À travers les chemins longtemps vous aviez fui,
    Tremblantes sous le fouet horrible que secoue

    Le vieux titan Désir, tyran de l’univers,

    Et dont le vent cruel souffletait votre joue !
    Mais, ô don Juans, et vous, blanches filles des mers,

    Sous les feux merveilleux du lustre qui flamboie,

    Après tant de travaux et de regrets amers,
    Vous savouriez enfin le repos et la joie.
    IX
    À ce festin, plus froids que le flot du Cydnus,

    Buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus.
    D’abord tous les don Juans des pièces espagnoles

    Ayant le fol orgueil de leurs amours frivoles.
    Et puis tous ces don Juans sans nulle profondeur

    Qui tuaient pour la forme un petit commandeur.
    Puis, après ces bandits, le don Juan de Molière

    Avec sa théorie atroce et singulière.
    Le don Juan de Mozart et celui de Byron,

    Tous deux songeant encore à leur Décaméron ;
    Et celui qui trouva chez notre Henri Blaze

    L’amour qui sauve après la volupté qui blase.
    Et ce don Juan, pareil au poète persan,

    Que Musset déguisa sous le surnom d’Hassan ;
    Et, plus lourd qu’un archer du temps de Louis onze,

    Celui qui descendit d’un piédestal de bronze.
    À ce festin royal, couronnés de lotus,

    Buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus :
    La Vénus Aphrodite ou l’Anadyomène,

    Caressant les cheveux d’un triton qui la mène ;
    Vénus Hélicopis au regard doux et prompt,

    Vénus Basiléia, le diadème au front ;
    Cypris, Vénus Praxis, et Vénus Coliade,

    Guerrière dont la danse est toute une Iliade ;
    Puis Vénus Barbata, puis Vénus Argynnis,

    Qui tient dans une main les flèches de son fils ;
    Vénus Victrix sans bras, Astarté, ce prodige,

    Et Vénus Mélanide, et Vénus Callipyge ;
    Et celles dont Paphos a connu les douceurs,

    Et les Vénus avec des carquois de chasseurs ;
    Et Vénus Pandémie et Vénus de Cythère,

    Courant d’un pas rapide et sans toucher la terre ;
    Celle de Titien, allongeant sur son lit

    Son corps d’ambre, et ses bras que le temps embellit ;
    Et celle dont Corrège, en sa grâce première,

    Caressait les seins nus dans la chaude lumière.
    Là, plus blancs que les fronts neigeux de l’Imaüs,

    Buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus.
    La reine de ces jeux était la femme blonde

    Qui d’abord près de moi parlait d’amour profonde.
    Et les gens de la fête, émus à son aspect,

    Semblaient la regarder avec un grand respect.
    Par terre, dans un coin, dormait la femme pâle,

    Avec une attitude insoucieuse et mâle.
    Dans ses longs doigts aussi dormait un chapelet,

    Où l’ivoire à des grains d’ébène se mêlait.
    Pour servir au festin, de très belles servantes

    Apportaient les plats d’or avec leurs mains savantes :
    C’était d’abord la sœur des grands astres, Phœbé,

    Dont le regard d’argent sur la terre est tombé ;
    Puis Hélène de Sparte, insaisissable proie

    De tes enfants, Hellas, combattant devant Troie ;
    Et Rachel, et Judith la femme au bras nacré,

    Ensanglantée encor de son crime sacré ;
    Et celle d’Orient, la jeune Cléopâtre,

    Dont la lèvre de flamme éblouissait le pâtre ;
    Et la Rosalinda, qui chante sa chanson

    De rossignol sauvage, en habit de garçon ;
    Et toutes les beautés que les yeux de poètes

    Vêtirent de rayons pour les plus belles fêtes.
    Tous ces convives fous avaient la joie au cœur

    Et chantaient. Or, voici ce qu’ils chantaient en chœur :
    X
    Je bois à toi, jeune Reine !

    Endormeuse souveraine,

    Oublieuse des soucis !

    Car c’est pour bercer ma joie

    Que ton caprice déploie

    Les lits de pourpre et de soie,

    Charmeresse aux noirs sourcils !
    Ta folle toison hardie

    Brille comme l’incendie.

    Hôtesse du flot amer,

    Ta gorge aiguë étincelle

    Dans un rayon qui ruisselle ;

    Tu gardes sous ton aisselle

    Tous les parfums de la mer.
    Ta chevelure est vivante.

    Elle frappe d’épouvante

    Le lion et le vautour :

    Sur ton beau ventre d’ivoire

    S’éparpille une ombre noire,

    Et tu marches dans ta gloire,

    Superbe comme une tour.
    Ô Déesse protectrice !

    Heureux, ô sage nourrice,

    L’athlète aux muscles ardents

    Qui tout couvert de blessures,

    D’écume et de meurtrissures,

    Appelle encor les morsures

    De ta lèvre et de tes dents !
    Toi seule, ô bonne Déesse,

    As l’incurable tristesse

    De l’étoile et de la fleur

    Sous l’or touffu qui te baigne ;

    Et ton désespoir m’enseigne

    Sur ton flanc glacé qui saigne

    L’extase de la douleur.
    Honte au cœur timide ! Il trouve

    Sous ta figure, la louve

    Qu’il nomme Réalité.

    Mais à celui qui t’adore

    Ta main, où tout flot se dore,

    Verse, ô fille de Pandore,

    Un vin d’immortalité !
    XI
    Et parfois, regardant vers les enchanteresses,

    Les don Juans se levaient, altérés de caresses.
    Ils allaient tour à tour baiser les seins neigeux

    De toutes les Vénus, en leurs terribles jeux.
    Et lorsqu’ils avançaient encor, la femme blonde

    Les serrait sur la chair de sa gorge profonde.
    Mais eux, sans être émus par ces rudes efforts,

    Ils retournaient s’asseoir plus graves et plus forts.
    Et je vis des enfants avec la face blême

    Se glisser dans la salle et faire aussi de même.
    Or, quand la courtisane aux blonds cheveux ambrés

    Les étreignait, vaincus, avec ses bras marbrés,
    Ils tombaient ; aussitôt la dormeuse fatale

    S’éveillait pour les mordre avec ses dents d’opale.
    XII
    Chose horrible ! Ils n’étaient d’abord que quelques-uns

    Noyant leur âme vierge à ces âcres parfums ;

    Mais bientôt une foule

    Au festin monstrueux s’amassa follement,

    Et je les vis tomber, privés de sentiment,

    Comme un mur qui s’écroule.
    Ils allaient ! déchirés par quelque étrange faim,

    Sans entrevoir le but, sans regarder la fin,

    Pris dans un noir vertige ;

    Et chacun, l’œil éteint et le front dans les cieux,

    Tombait, en murmurant des mots harmonieux,

    Lys inclinant sa tige.
    Et l’ivresse augmenta. Par degrés, éperdus

    Tous chancelaient. À voir tous leurs corps étendus

    Près du marbre des portes,

    On eût dit, aux glaçons, à la blancheur de lys

    De ces rêveurs couchés, une Nécropolis

    Pleine de choses mortes.
    Alors, plus j’en voyais tomber autour de moi,

    Hasard étrange ! et plus dans un divin émoi

    Je me sentais revivre.

    Enfin, glacé d’attente et chaud de leurs baisers,

    Je sentis tressaillir mes membres embrasés

    Et je voulus les suivre.
    Mais la vierge à la lyre eut un air abattu

    Et me prit par la main en disant : Connais-tu

    Ces deux beautés de neige ?

    Moi je voulus partir et je répondis : Non !

    – L’une est la Volupté, dit-elle, c’est son nom.

    – Et l’autre ? demandai-je.
    – Cette fille si pâle, aux baisers si nerveux,

    Qui se laisse oublier et dort dans ses cheveux ?

    C’est la Mort qu’on la nomme.

    Et malgré ces deux noms effrayants, j’allai pour

    Baiser aussi les seins des Vénus, fou d’amour,

    N’ayant plus rien d’un homme.
    Dès le premier baiser je ne sais quelle peur

    Me vint, et je fléchis, livide de stupeur,

    Comme en paralysie.

    À mon réveil, autour du lustre qui pâlit,

    Ces visions fuyaient. Seule auprès de mon lit

    Restait la Poésie.
    C’est l’enfant à la lyre, aux célestes amours,

    Que depuis j’ai suivie, et que je suis toujours

    Dans son chemin aride.

    Voilà pourquoi, souvent sur mon front fatigué,

    On voit, dans les éclats du rire le plus gai,

    Grimacer une ride.
    Décembre 1842. Continuer la lecture

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  • Reste belle

    Que ton feu me dévore !

    Plaisir ou bien effroi,

    Tout me ravit ; j’adore

    Tout ce qui vient de toi,

    Et la joie ou les larmes,

    Tout a les mêmes charmes.
    Ta voix qui se courrouce,

    Quand j’en étais sevré,

    Pourtant semble plus douce

    A mon cœur enivré

    Que les chansons lointaines

    Qui tombent des fontaines.
    Garde ta barbarie,

    Tes méchants désaveux ;

    Tu ne peux, ma chérie,

    Empêcher tes cheveux,

    Où le soleil se mire,

    De vouloir me sourire !
    Tes pensives prunelles

    Ont emprunté des cieux

    Leurs splendeurs éternelles ;

    Ton front délicieux

    Prend en vain l’air morose,

    Ta bouche est toujours rose.
    Malgré tes forfaitures,

    Les roses de l’été

    Ornent de lueurs pures

    Ta sereine beauté

    A ta haine rebelle.

    Il suffit, reste belle !
    Non, ta grâce de femme,

    Rien ne peut la ternir ;

    Elle est un sûr dictame,

    Et tu vins pour tenir

    La quenouille d’Omphale

    Dans ta main triomphale.

    Février 1861. Continuer la lecture

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  • Le Sanglier

    C’était auprès d’un lac sinistre, à l’eau dormante,

    Enfermé dans un pli du grand mont Érymanthe,

    Et l’antre paraissait gémir, et, tout béant,

    S’ouvrait, comme une gueule affreuse du néant.

    Des vapeurs en sortaient, ainsi que d’un Averne.

    Immobile, et penché pour voir dans la caverne,

    Hercule regarda le sanglier hideux.

    Les loups fuyaient de peur quand il s’approchait d’eux,

    Tant le monstre effaré, s’il grognait dans sa joie,

    Semblait effrayant, même à des bêtes de proie.

    Il vivait là, pensif. Lorsque venait la nuit,

    Terrible, emplissant l’air d’épouvante et de bruit

    Et cassant les lauriers au pied des monts sublimes,

    Il allait dans le bois déchirer ses victimes ;

    Puis il rentrait dans l’antre, auprès des flots dormants.

    Couché sur la chair morte et sur les ossements,

    Il mangeait, la narine ouverte et dilatée,

    Et s’étendait parmi la boue ensanglantée.

    Noir, sa tanière au front obscur lui ressemblait.

    Les ténèbres et lui se parlaient. Il semblait,

    Enfoui dans l’horreur de cette prison sombre,

    Qu’il mangeait de la nuit et qu’il mâchait de l’ombre.

    Hercule, que sa vue importune lassait,

    Se dit : Je vais serrer son cou dans un lacet ;

    Ma main étouffera ses grognements obscènes,

    Et je l’amènerai tout vivant dans Mycènes.

    Et le héros disait aussi : Qui sait pourtant,

    S’il voyait dans les cieux le soleil éclatant,

    Ce que redeviendrait cet animal farouche ?

    Peut-être que les dents cruelles de sa bouche

    Baiseraient l’herbe verte et frémiraient d’amour,

    S’il regardait l’azur éblouissant du jour !

    Alors, entrant ses doigts d’acier parmi les soies

    Du sanglier courbé sur des restes de proies,

    Il le traîna tout près du lac dormant. En vain,

    Blessé par le soleil qui dorait le ravin,

    Le monstre déchirait le roc de ses défenses.

    Il fuyait. Souriant de ces faibles offenses,

    Hercule, soulevant ses flancs hideux et lourds,

    Le ramenait au jour lumineux. Mais toujours,

    Attiré dans sa nuit par un amour étrange,

    Le sanglier têtu retournait vers la fange,

    Et toujours, l’effrayant d’un sourire vermeil,

    Le héros le traînait de force au grand soleil.
    Décembre 1862. Continuer la lecture

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  • A Madame Léon Daudet

    le jour de son mariage
    Madame, en vous voyant, vous et votre mari,

    Couple à qui nuls charmants espoirs ne sont rebelles

    Et qui semblez marcher sur un sentier fleuri,

    Comme on devine bien que vos mères sont belles!
    Comme pour enchanter le ciel oriental,

    Vos songes sont venus par la porte d’ivoire.

    Sur vos fronts qu’a touchés le pur souffle idéal

    Brille un signe nouveau de génie et de gloire.
    Tenant sous vos regards le bonheur évident,

    Vous voilà tous les deux riants, contents de vivre.

    Lui, fils d’un père illustre et jeune cependant,

    Pense et travaille, esprit que la Science enivre.
    Et, Madame, Victor Hugo, ce coeur si doux,

    Votre grand-père, maître immense des Orphées,

    Célébra votre grâce, et pour parler de vous

    Tressa diligemment des rimes qui sont fées.
    On les sent frissonner sous les feuillages verts,

    Ces chants où la tendresse ardente s’extasie,

    Et votre chaste nom, caressé par ses vers,

    En gardera toujours un parfum d’ambroisie.
    Madame, vous qu’adore, ainsi qu’un cher trésor,

    Ce vaillant devant qui l’avenir se déploie;

    Vous qu’on admire au loin parmi les rayons d’or,

    Sous un clair vêtement de lumière et de joie;
    Soyez heureuse, enfant que le chanteur divin

    Appelait sa petite Jeanne! Que les Heures,

    Coulant comme le flot pur d’un généreux vin,

    Chantent comme une lyre en vos belles demeures!
    Vous qui semblez un lys à notre oeil ébloui,

    O beauté, pourtant si naïve et si modeste,

    Vous triomphez encor par ce luxe inouï

    D’être bonne, — et cela vaut mieux que tout le reste! Continuer la lecture

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