Poésie, poètes, ressources et plus

  • Fastueuses épaves…

    Un jour
    Kor Po8tma écrivait à un ami
    un de ceux qui aiment ce qu’il peint
    parce qu’il ne peint que ce qu’il aime
    Tu sais que ma peinture ne veut rien de magistral ou d’important et que j’essaie de donner une vie plus réelle aux choses insignifiantes, pauvres, simples, oubliées et jetées-Plumes et plantes objets éperdus éprouvés roseaux séchés liés déliés et brisés et papillons éparpillés Vieille ratière et nouveau bigarreau rebuts de liège vêtus comme des oiseaux Vestiges de terre et de mer de joie et de misère de lumière et de vent Signaux de mort signes de vie vivantes et frêles ruines

    figures de rébus tendres énigmes secrets publics
    Fastueuses épaves et fabuleux débris
    rejets du beau et mauvais temps
    dans les filets du Hollandais Volant
    à Sanary
    où le peintre affectueusement les a surpris
    dans leur ardente et charmante inertie
    surpris et rassemblés en pleine réalité
    c’est-à-dire en plein rêve en plein désir en plein
    mystère en plein oubli
    Là où la vie ne cesse de fondre en larmes que pour éclater en sanglots Là où la terre à l’horizon funèbre sommeille sous l’œil seul du soleil et puis pleurant de rire se réveille en sursaut et fait chanter ses fleurs ses mendiants ses oiseaux
    Non loin de là
    dans les Alpes-Maritimes
    une petite fille
    comme le peintre sur le sable
    retrouve dans le paysage de sa tête
    des choses venues elle ne sait d’où
    des choses de tristesse et de fête
    d’ailleurs et de partout
    Et ces choses ma fille les dit en chantant
    Finis les beaux bateaux d’autrefois finis finis
    Ils sont cassés en petits morceaux
    jamais jamais ils n’auront plus
    une goutte d’eau
    dans leur vie
    Ils sont en tout petits morceaux
    en petits fagots
    pour qu’ils brûlent bien
    Et l’éléphant pisse un petit coup
    C’est la fête du Mouton à l’ail Il est temps d’aller déjeuner dit Courtois le chien pauvre Continuer la lecture

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  • Ode secrète

    Chute superbe, fin si douce,

    Oubli des luttes, quel délice

    Que d’étendre à même la mousse

    Après la danse, le corps lisse!
    Jamais une telle lueur

    Que ces étincelles d’été

    Sur un front semé de sueur

    N’avait la victoire fêté!
    Mais touché par le Crépuscule,

    Ce grand corps qui fit tant de choses,

    Qui dansait, qui rompit Hercule,

    N’est plus qu’une masse de roses!
    Dormez, sous les pas sidéraux,

    Vainqueur lentement désuni,

    Car l’Hydre inhérente au héros

    S’est éployée à l’infini…
    Ô quel Taureau, quel Chien, quelle Ourse,

    Quels objets de victoire énorme,

    Quand elle entre aux temps sans ressource

    L’âme impose à l’espace informe!
    Fin suprême, étincellement

    Qui, par les monstres et les dieux,

    Proclame universellement

    Les grands actes qui sont aux Cieux! Continuer la lecture

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  • Consolation à Caritée, sur la mort de son mari

    Ainsi quand Mausole fut mort
    Artémise accusa le sort :
    De pleurs se noya le visage :
    Et dit aux astres innocents
    Tout ce que fait dire la rage,
    Quand elle est maîtresse des sens.

    Ainsi fut sourde au réconfort,
    Quand elle eut trouvé dans le port
    La perte qu’elle avait songée,
    Celle de qui les passions
    Firent voir à la mer Egée
    Le premier nid des Alcyons.

    Vous n’êtes seule en ce tourment
    Qui témoignez du sentiment,
    O trop fidèle Caritée :
    En toutes âmes l’amitié
    De mêmes ennuis agitée
    Fait les mêmes traits de pitié.

    De combien de jeunes maris
    En la querelle de Pâris
    Tomba la vie entre les armes,
    Qui fussent retournés un jour,
    Si la mort se payait de larmes,
    A Mycènes faire l’amour.

    Mais le destin qui fait nos lois,
    Est jaloux qu’on passe deux fois
    Audeçà du rivage blême :
    Et les dieux ont gardé ce don
    Si rare, que Jupiter même
    Ne le sut faire à Sarpedon.

    Pourquoi donc si peu sagement
    Démentant votre jugement
    Passezvous en cette amertume,
    Le meilleur de votre saison,
    Aimant mieux plaindre par coutume
    Que vous consoler par raison ?

    Nature fait bien quelque effort,
    Qu’on ne peut condamner qu’à tort,
    Mais que direzvous pour défendre
    Ce prodige de cruauté,
    Par qui vous semblez entreprendre
    De ruiner votre beauté ?

    Que vous ont fait ces beaux cheveux,
    Dignes objets de tant de voeux,
    Pour endurer votre colère ?
    Et devenus vos ennemis
    Recevoir l’injuste salaire
    D’un crime qu’ils n’ont point commis ?

    Quelles aimables qualités
    En celui que vous regrettez,
    Ont pu mériter qu’à vos roses
    Vous ôtiez leur vive couleur,
    Et livriez de si belles choses
    A la merci de la douleur ?

    Remettezvous l’âme en repos,
    Changez ces funestes propos :
    Et par la fin de vos tempêtes,
    Obligeant tous les beaux esprits,
    Conservez au siècle où vous êtes,
    Ce que vous lui donnez de prix.

    Amour autrefois en vos yeux
    Plein d’appas si délicieux,
    Devient mélancolique et sombre,
    Quand il voit qu’un si long ennui,
    Vous fait consumer pour un ombre,
    Ce que vous n’avez que pour lui.

    S’il vous ressouvient du pouvoir
    Que ses traits vous ont fait avoir,
    Quand vos lumières étaient calmes,
    Permettezlui de vous guérir
    Et ne différez point les palmes,
    Qu’il brûle de vous acquérir.

    Le temps d’un insensible cours
    Nous porte à la fin de nos jours :
    C’est à notre sage conduite,
    Sans murmurer de ce défaut,
    De nous consoler de sa fuite
    En le ménageant comme il faut. Continuer la lecture

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  • Le cyprès

    pour Jacques Chessex Avec son cimetière en laisse, le cyprès m’a retenu toute une après-midi sur la colline : il fallait qu’il accuse les vivants et les morts, le silence et le bruit. Ce fut bientôt mon tour : je me suis plaint des hommes, des femmes, des objets, des animaux que l’on bat sans raison, des circonstances où j’ai vécu ou, plutôt, j’ai cru vivre. A la première étoile, je lui ai dit : « Ce dialogue est attristant ; rentrons chez nous, chacun de son côté : toi sous l’écorce, et moi sous le poème. » Continuer la lecture

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  • Les Parques ont le teint plus gai que mon visage

    Sonnet

    Les Parques ont le teint plus gai que mon visage,
    Je crois que les damnés sont plus heureux que moi :
    Aussi le vieux tyran qui leur donne la loi
    Des peines que je sens n’a jamais eu l’usage.

    Les jours les plus sereins pour moi sont pleins d’orage,
    Les objets les plus beaux pour moi sont pleins d’effroi,
    Et du plus doux accueil que me fasse le Roi,
    Mon esprit insensé croit souffrir un outrage.

    Ton injuste mépris m’a fait cette douleur,
    Depuis incessamment je rêve à mon malheur,
    Et rien plus que la mort ne me peut faire envie.

    Voyez, si mon malheur s’obstine à me punir,
    Je pense que la mort refuse de venir,
    Parce qu’elle n’est point si triste que ma vie. Continuer la lecture

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  • La baie de la faim

    Navire en bois d’ébène parti pour le pôle Nord voici que la mort se présente sous la forme d’une baie circulaire et glaciale, sans pingouins, sans phoques, sans ours. Je sais quelle est l’agonie d’un navire pris dans la banquise, je connais le râle froid et la mort pharaonique des explorateurs arctiques et antarctiques, avec ses anges rouges et verts et le scorbut et la peau brûlée par le froid. D’une capitale d’Europe, un journal emporté par un vent du sud monte rapidement vers le pôle en grandissant et ses deux feuilles sont deux grandes ailes funèbres.
    Et je n’oublie pas les télégrammes de condoléances, ni la stupide anecdote du drapeau national fiché dans la glace, ni 1e retour des corps sur des prolonges d artillerie.
    Stupide évocation de la vie libre des déserts. Qu’ils soient de glace ou de porphyre, sur le navire ou dans le wagon, perdus dans la foule ou dans l’espace, cette sentimentale image du désordre universel ne me touche pas.
    Ses lèvres font monter les larmes à mes yeux. Elle est là. Sa parole frappe mes tempes de ses marteaux redoutables . Se cuisses que j’imagine ont des appels spontanés vers la marche. Je t’aime et tu feins de m’ignorer. Je veux croire que tu feins de m’ignorer ou plutôt non ta mimique est pleine d’allusions. La phrase la plus banale a des sous-entendus émouvants quand c’est toi qui m’adresses la parole.
    Tu m’as dit que tu étais triste ! L’aurais-tu dit à un indifférent ? tu m’as dit le mot « amour ». Comment n’aurais-tu pas remarqué mon émoi ? Comment n’aurais-tu pas voulu le provoquer ?
    Ou si tu m’ignores, c’est qu’il est mal imprimé, ce calendrier, toi dont la présence ne m’est pas même nécessaire. Tes photographies sur mes murs et dans mon cœur les souvenirs aigus que j’ai gardés de mes rencontres avec toi ne jouent qu’un bien piètre rôle dans mon amour ! Tu es, toi, grande en mon rêve, présente toujours, seule en scène et pourtant tu n’es pourvue d’aucun rôle.
    Tu passes rarement sur mon chemin. Je suis à l’âge où l’on commence à regarder ses doigts maigres, et où la jeunesse est si pleine, si réelle qu’elle ne va pas tarder à se flétrir. Tes lèvres font monter les larmes à mes yeux ; tu couches toute nue dans mon cerveau et je n’ose plus dormir.
    Et puis j’en ai assez, vois-tu, de parler de toi à haute voix.
    Le Corsaire Sanglot poursuit sa route loin de nos secrets dans la cité dépeuplée. Il arrive, car tout arrive, devant un bâtiment neuf, l’Asile d’Aliénés.
    Pénétrer ne fut pour lui qu’une formalité. Le concierge le conduisit à un secrétaire. Son nom, son âge et ses désirs inscrits, il prit possession d’une coquette cellule peinte en rouge vif.
    Dès qu’il eut passé la dernière porte de l’asile, les personnages multiples du génie vinrent à lui.
    « Entrez, entrez, mon fils, dans ce lieu réservé aux âmes mortifiées et que le tendre spectacle de la retraite prépare votre orgueil à la gloire prochaine que lui réserve le seigneur dans son paradis de satin et de sucre. Loin des vains bruits du monde, admirez avec patience les spectacles contradictoires que la divinité absolue impose à vos méditations et plutôt que de vous absorber à définir la plastique de Dieu, laissez-vous pénétrer par son atmosphère victorieuse des miasmes légers mais nombreux de la société ; que la saveur même du seigneur émeuve votre bouche destinée au jeûne, à la prophétie et à la communion avec le dispensateur de tout, que vos yeux éblouis perdent jusqu’au souvenir des objets matériels pour contempler les rayons flamboyants de sa foi, que votre main sente le frôlement distinct des ailes archangéliques, que votre oreille écoute les voix mystérieuses et révélatrices. Et si ces conseils vous semblent entachés d’une satanique sensualité, rappelez-vous qu’il est faux que les sens appartiennent à la matière. Ils appartiennent à l’esprit, ils ne servent que lui et c’est par eux que vous pouvez espérer l’extase finale. Pénètre en toi-même et reconnais l’excellence des ordres de la sensualité. Jamais elle ne tenta autre chose que de fixer l’immatériel ; en dépit des peintres, des sculpteurs, des musiciens, des parfumeurs, des cuisiniers, ils ne visent qu’à l’idée absolue. C’est que chacun de ces artistes ne s’adresse qu’à un sens alors qu’il convient, pour avoir accès aux suprêmes félicités, de les cultiver tous. Le matérialiste est celui qui prétend les abolir, ces sens admirables ! Il se prive ainsi du secours efficace de l’idée, or il n’est pas d’idée abstraite. L’idée est concrète, chacune d’elles, une fois émise, correspond à une création, à un point quelconque de l’absolu. Privé de sens, l’ascète immonde n’est plus qu’un squelette avec de la chair autour. Celui-là et ses pareils sont voués aux ossuaires inviolables. Cultivez donc vos sens soit pour la félicité suprême, soit pour la suprême tourmente, toutes deux enviables puisque suprêmes et à votre disposition. »
    Ainsi parla un pseudo-Lacordaire.
    Et prouvez-moi, s’il vous plaît, que ce n’était pas le vrai ? Il était deux heures de l’après-midi. Le soleil s’entrouvrit et une pluie de boussoles s’abattit sur la terre : de magnifiques boussoles de nickel indiquant toutes le même nord.
    Le même nord où la mission Albert agonise maintenant parmi les cristaux. Des années plus tard, des pêcheurs des îles de la Sonde recueillent un tonneau, vestige de l’expédition, un tonneau blanc de sel et odorant. L’un des pêcheurs sent grandir en lui l’attrait du mystère. Il part pour Paris. Il entre au service d’un club spécial.
    La pluie de boussoles cesse peu à peu sur l’asile. En place d’arc-en-ciel surgit Jeanne d’Arc-en-ciel. Elle revient pour déjouer les manœuvres d’un futur réactionnaire. Toute armée sortie des manuels tendancieux, Jeanne d’Arc vient combattre Jeanne d’Arc-en-ciel. Celle-ci, pure héroïne vouée à la guerre par sadisme, appelle à son secours les multiples Théroigne de Méricourt, les terroristes russes en robe fourreau de satin noir, les criminelles passionnées. La pêcheuse de perles voit grandir les yeux des hommes qui l’écoutent. Enivrée, elle se prend à son propre jeu. Son amant, dans une barque, participe au même rêve.
    Alors, la pêcheuse, tirant un revolver de son corsage, là où les faibles mettent des billets d’amour : «Je t’adore, ô mon amant ! et voici qu’aujourd’hui, jour choisi par moi seule à cette minute précise, je t’offre la blessure béante de mon sexe et celle sanglante de mon cœur ! » Elle dit et pressant son arme sur son sein la voilà qui tombe tandis qu’une petite fumée bleue s’élève à la suite d’une détonation.
    La salle se vide en silence. Sur la bouche d’une femme admirable un homme en frac recueille encore un baiser. Jeanne d’Arc-en-ciel, le sein nu et chevauchant un cheval blanc sans selle, parcourt Paris. Et voici que les pétards de dynamite détruisent la stupide effigie en cuivre à casserole de la rue des Pyramides, celle de Saint-Augustin et l’église (une de moins !) par surcroît.
    Jeanne d’Arc-en-ciel, triomphant enfin de la calomnie, est rendue à l’amour.
    La mission Albert avec ses mâts surmontés d’une oriflamme est maintenant au centre d’une pyramide de glace. Un sphinx de glace surgit et complète le paysage. De la brûlante Égypte au pôle irrésistible un courant miraculeux s’établit. Le sphinx des glaces parle au sphinx des sables.
    Sphinx des glaces. — Qu’il surgisse le Bonaparte lyrique. Du sommet de ma pyramide quarante époques. géologiques contemplent non pas une poignée de conquérants, mais le monde. Les bateaux à voiles ou à cheminées, jolis chameaux voguèrent vers moi sans m’atteindre et je m’obstine à contempler dans les quatre faces parfaitement polies du monument translucide la décomposition prismatique des aurores boréales.
    Sphinx des sables. — Et voici que les temps approchent ! On soupçonne déjà l’existence d’une Égypte polaire avec ses pharaons portant au cimier de leur casque non pas le scarabée des sables, mais l’esturgeon. Du fond de la nuit de six mois, une Isis blonde surgit, érigée sur un ours blanc. Les baleines luisantes détruiront d’un coup de queue le berceau flottant des Moïses esquimaux. Les colosses de Menton appellent les colosses de Memoui. Les crocodiles se transforment en phoques. Avant peu, les révélations sacrées traceront de grands signes algébriques pour relier les étoiles entre elles.
    Sphinx des glaces. — Maux pour le corps, mots pour la pensée ! L’énigme polaire que je propose aux aventuriers n’est pas un remède. Chaque énigme a vingt solutions. Les mots disent indifféremment le pour et le contre. Là n’est pas encore la possibilité d’entrevoir l’absolu.
    La pêcheuse de perles, toute sanglotante, et n’ai-je pas voulu la tuer, mais elle survit à cet attentat moral, la toute sanglante pêcheuse voit entrer dans la salle Jeanne d’Arc-en-ciel, sa sœur. Sur les socles inutiles de la Jeanne de Lorraine, de gigantesques pieuvres de charbon de terre s’érigent. Les mineurs viendront y déposer des couronnes et une petite lampe Davis qui brûlera nuit et jour, en mémoire du sexe poilu de la véritable aventurière.
    Corsaire Sanglot, que j’avais oublié dans la coquette cellule, s’endort.
    Un ange d’ébène s’installe à son chevet, éteint l’électricité, et ouvre la grammaire du rêve. Lacordaire parle :
    « De même qu’en 1789 la monarchie absolue fut renversée, il faut en 1925 abattre la divinité absolue. Il y a quelque chose de plus fort que Dieu. Il faut rédiger la Déclaration des droits de l’âme, il faut libérer l’esprit, non pas en le soumettant à la matière, mais en lui soumettant à jamais la matière ! » Jeanne d’Arc-en-ciel en marche depuis des années, arrive devant le sphinx des glaces, avec, sous le bras, Le Voyage au centre de la Terre.
    Elle demande à résoudre l’énigme.

    Énigme.
    « Qu’est-ce qui monte plus haut que le soleil et descend plus bas que le feu, qui est plus liquide que le vent et plus dur que le granit ? »
    Sans réfléchir, Jeanne d’Arc-en-ciel répond :
    — Une bouteille.
    — Et pourquoi ? demande le sphinx.
    — Parce que je le veux.
    — C’est bien, tu peux passer, Œdipe idée et peau.
    Elle passe. Un trappeur vient à elle, chargé de peaux de loutres. Il lui demande si elle connaît Mathilde, mais elle ne la connaît pas. Il lui donne un pigeon voyageur et tous deux poursuivent des chemins contradictoires.
    Dans le laboratoire des idées célestes, un pseudo- Salomon de Caus met la dernière main aux épures du mouvement perpétuel. Son système basé sur le jeu des marées et sur celui du soleil occupe quarante-huit feuilles de papier Canson. À l’heure où ces lignes sont écrites l’inventeur est fort occupé à couvrir la quarante-huitième feuille de petits drapeaux triangulaires et d’étoiles asymétriques. Le résultat ne se fera pas attendre.
    Comme la onzième heure s’approche toute grésillante du bouillon des alchimistes, un petit bruit se fait entendre à la fenêtre. Elle s’ouvre. La nuit pénètre dans le laboratoire sous l’aspect d’une femme nue et pâle sous un large manteau d’astrakan. Ses cheveux blonds et coupés font une lueur vaporeuse autour de son fin visage. Elle pose la main sur le front de l’ingénieur et celui-ci sent couler une mystérieuse fontaine sous la muraille de ses tempes tourmentées par les migraines.
    Pour calmer ces migraines, il faudrait une migration d’albatros et de faisans. Ils passeraient une heure durant sur le pays d’alentour, puis s’abattraient dans la fontaine.
    Mais la migration ne s’accomplit pas. La fontaine coule régulièrement.
    La nuit s’en va abandonnant sur le lit individuel un bouquet de nénuphars. Au matin, le gardien voit le bouquet. Il questionne le fou qui ne répond pas et dès lors, aux bras de la camisole de force, le malheureux ne sortira plus de sa cellule.
    Au petit jour, Corsaire Sanglot a déjà quitté ces lieux dérisoires.
    Jeanne d’Arc-en-ciel, la pêcheuse de perles, Louise Lame se retrouvent dans un salon. Par la fenêtre, on voit la tour Eiffel grise sur un ciel de cendres. Sur un bureau d’acajou, un presse-papiers de bronze en forme de sphinx voisine avec une boule de verre parfaitement blanc.
    Que faire quand on est trois ? Se déshabiller. Voici que la robe de la pêcheuse tombée d’un coup la révèle en chemise. Une chemise courte et blanche laissant voir les seins et les cuisses. Elle s’étire en bâillant cependant que Louise Lame dégrafe minutieusement son costume tailleur. La lenteur de l’opération rend plus énervant le spectacle. Un sein jaillit puis disparaît. La voici nue elle aussi. Quant à Jeanne, elle a depuis longtemps lacéré son corsage et arraché ses bas.
    Toutes trois se mirent dans une psyché et la nuit couleur de braises vives les enveloppe dans des reflets de réverbères et masque leur étreinte sur le canapé. Leur groupe n’est plus qu’éclaircies blanches dues aux gestes brusques et masse mouvante animée d’une respiration unique.
    Corsaire Sanglot passe sous la fenêtre. Il la regarde distraitement comme il a regardé d’autres fenêtres. Il se demande où trouver ses trois compagnes et continue sa promenade. Son ombre projetée par un phare d’automobile tourne au plafond du salon comme une aiguille de montre. Un instant, les trois femmes la contemplent. Longtemps après sa disparition, elles se demandent encore la raison de l’inquiétude qui les tourmente. L’une d’elles prononce le nom du corsaire.
    « Où est-il à cette heure ? mort peut-être ? » et jusqu’au soir elles rêvent au coin du feu.
    La mission Albert a été découverte par des pêcheurs de baleines. Le bateau emprisonné dans les glaces ne recelait plus que des cadavres. Un drapeau fiché dans la banquise témoignait de l’effort des malheureux navigateurs. Leurs restes seront ramenés à Oslo (anciennement Christiania). Les honneurs seront rendus par deux croiseurs. Une compagnie de marins veillera leurs dépouilles jusqu’à l’arrivée du cuirassé gui les ramènera en France.
    L’asile d’aliénés, blanc sous le soleil levant, avec ses hautes murailles dépassées par des arbres calmes et maigres, ressemble au tombeau du roi Mausole. Et voici que les sept merveilles du monde paraissent. Elles sont envoyées du fond des âges aux fous victimes de l’arbitraire humain. Voici le colosse de Rhodes. L’asile n’arrive pas à ses chevilles. Il se tient debout, au-dessus, les jambes écartées. Le phare d’Alexandrie, en redingote, se met à toutes les fenêtres. De grands rayons rouges balayent la ville déserte, déserte en dépit des tramways, de trois millions d’habitants et d’une police bien organisée. D’une caserne, la diane surgit sonore et cruelle, tandis que le croissant allégorique de la lune achève de se dissoudre à ras de l’horizon.
    Les jardins du Champ-de-Mars sont parcourus par un vieillard puissant, au front vaste, aux yeux sévères. Il se dirige vers la pyramide ajourée de la tour. Il monte. Le gardien voit le vieillard s’absorber dans une méditation profonde. Il le laisse seul. Le vieillard alors enjambe la balustrade, se jette dans le vide et le reste ne nous intéresse pas.
    Il y a des instants de la vie où la raison de nos actes nous apparaît avec toute sa fragilité.
    Je respire, je regarde, je n’arrive pas à assigner à mes réflexions un champ clos. Elles s’obstinent à tracer des sillons entrecroisés. Comment voulez-vous que le blé, préoccupation principale des gens que je méprise, puisse y germer.
    Mais le Corsaire Sanglot, la chanteuse de music-hall, Louise Lame, les explorateurs polaires et les fous, réunis par inadvertance dans la plaine aride d’un manuscrit, hisseront en vain du haut des mâts blancs les pavillons noirs annonciateurs de peste s’ils n’ont auparavant, fantômes jaillis de la nuit profonde de l’encrier, abandonné les préoccupations chères à celui qui, de cette nuit liquide et parfaite, ne fit jamais autre chose que des taches à ses doigts, taches propres à l’apposition d’empreintes digitales sur les murs ripolinés du rêve et par là capables d’induire en erreur les séraphins ridicules de la déduction logique persuadés que seul un esprit familier des majestueuses ténèbres a pu laisser une trace tangible de sa nature indécise en s’enfuyant à l’approche d’un danger comme le jour ou le réveil, et loin de penser que le travail du comptable et celui du poète laissent finalement les mêmes stigmates sur le papier et que seul l’œil perspicace des aventuriers de la pensée est capable de faire la différence entre les lignes sans mystère du premier et le grimoire prophétique et, peut-être à son insu, divin du second, car les pestes redoutables ne sont que tempêtes de cœurs entrechoqués et il convient de les affronter avec des ambitions individuelles et un esprit dégagé du stupide espoir de transformer en miroir le papier par une écriture magique et efficace. Continuer la lecture

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  • Académie Royale de Musique

    O Parnasse lyrique ! Opéra ! palais d’or !

    Salut ! L’antique Muse, en prenant son essor,

    Fait traîner sur ton front ses robes sidérales

    Et défiler en chœur les danses sculpturales.

    Peinture ! Poésie ! arts encore éblouis

    Des rayons frissonnants du soleil de Louis !

    Musique, voix divine et pour les cieux élue,

    O groupe harmonieux, Beaux-Arts, je vous salue !

    O souvenirs ! c’est là le théâtre enchanté

    Où Molière et Corneille et Mozart ont chanté.

    C’est là qu’en soupirant la Mort a pris Alceste ;

    Là, Psyché, tout en pleurs pour son amant céleste,

    A croisé ses beaux bras sur le rocher fatal ;

    Là, naïade orgueilleuse aux palais de cristal,
    Versailles, reine encore, a chanté son églogue ;

    Là, parmi les détours d’un charmant dialogue,

    Angélique et Renaud, Cybèle avec Atys

    Ont cueilli la pervenche et le myosotis,

    Et la Muse a suivi d’un long regard humide

    Les amours d’Amadis et les amours d’Armide.

    Là, Gluck avec Quinault, Quinault avec Lulli

    Ont chanté leurs beaux airs pour un siècle poli :

    Là, Rossini, vainqueur des lyres constellées,

    Fit tonner les clairons de ses grandes mêlées,

    Et fit naître à sa voix ces immortels d’hier,

    Ces vieux maîtres : Auber, Halévy, Meyerbeer.

    C’est là qu’Esméralda, la danseuse bohème,

    Par la voix de Falcon nous a dit son poëme,

    Et que chantait aussi le cygne abandonné

    Dont le suprême chant ne nous fut pas donné.

    Ici Taglioni, la fille des sylphides,

    A fait trembler son aile au bord des eaux perfides,

    Puis la Danse fantasque auprès des mêmes flots

    A fait carillonner ses grappes de grelots.

    O féerie et musique ! ô nappes embaumées

    Qu’argentent les wilis et les pâles almées !

    O temple ! clair séjour que Phébus même élut,

    Parnasse ! palais d’or ! grand Opéra, salut !
    Le cocher s’est trompé. Nous sommes au Gymnase.

    Un peuple de bourgeois, nez rouge et tête rase,

    Étale des habits de Quimper-Corentin.

    Un notaire ventru saute comme un pantin,

    Auprès d’un avoué chauve, une cataracte

    D’éloquence ; sa femme est verte et lit L’Entr’acte.

    Elle arbore de l’or et du strass à foison,

    Et renifle, et sa gorge a l’air d’une maison.

    Auprès de ce sujet, dont la face verdoie,

    S’étalent des cous nus, pelés comme un cou d’oie

    Plumée ; et, pêle-mêle, au long de tous ces bancs

    Traînent toute l’hermine et tous les vieux turbans

    Qui, du Rhin à l’Indus, aient vieilli sur la terre.

    J’apprends que l’un des cous est fille du notaire.

    O ciel ! voici, parmi ces gens à favoris,

    Un vieux monsieur qui porte un habit de Paris.

    Il a l’air fort honnête et reste bouche close ;

    Adressons-nous à lui pour savoir quelque chose.

    C’est une occasion qu’il est bon de saisir.
    *
    Moi.

    Monsieur, voudriez-vous me faire le plaisir

    De me dire quels sont ces cous d’oie et ces hommes

    Jaunes, et dans quel lieu de la terre nous sommes ?

    Je me suis égaré, cette dame est ma sœur.

    Où suis-je ?
    Le monsieur qui a l’air honnête.

    A l’Opéra.
    Moi.

    Vous êtes un farceur !
    Le notaire ventru.

    Oui, biche, le rideau que tu vois représente

    Le roi Louis Quatorze en seize cent soixante-

    Douze. Il portait, ainsi que l’histoire en fait foi,

    Une perruque avec des rubans. Le grand roi,

    Entouré des seigneurs qui forment son cortège,

    Donne à Lulli, devant sa cour, le privilège

    De l’Opéra, qu’avait auparavant l’abbé

    Perrin.
    Un des cous.

    Papa, je crois que mon gant est tombé.
    Le notaire ventru.

    Ça se nettoie avec de la gomme élastique.
    L’avoué.

    Oui, madame, j’assigne et voilà ma tactique.
    Un avocat.

    On l’appelait au Mans maître Pichu minor.

    Et moi maître Pichu major.
    M. Josse.

    Le Koh-innor…
    Un lampiste à lunettes d’or.

    Silence !
    Le bâton du régisseur.

    Pan ! pan ! pan !
    L’avoué.

    Je ne suis pas leur dupe !
    Second cou.

    Maman, ce gros monsieur veut s’asseoir sur ma jupe.
    La dame verte.

    Pince-le.
    Le notaire ventru.

    Je ne sais où sera le nouvel

    Opéra. C’est, dit-on, à l’ancien que Louvel…
    L’orchestre.

    Tra, la, la, la, la ; ta, la, la, la, lère.
    Moi.

    Qu’est-ce

    Que ce bruit-là, monsieur ? qu’a donc la grosse caisse

    Contre ces violons enrhumés du cerveau ?

    Et pourquoi préluder à l’opéra nouveau

    Par J’ai du bon tabac ?
    Le monsieur qui a l’air honnête.

    Monsieur, c’est l’ouverture

    De Guillaume Tell.
    Moi.

    Ah !
    L’avocat.

    Madame, la nature

    De la pomme de terre est d’aimer les vallons.

    Elle atteint dans le Puy la grosseur des melons.
    Premier cou.

    Mon corset me fait mal.
    M. Canaple sur la scène.

    « Il chante et l’Helvétie

    Pleure sa liberté ! »
    L’avocat.

    Que la démocratie

    S’organise, on verra tous les partis haineux

    Fondre leurs intérêts.
    Chœur général sur la scène.

    « Célébrons les doux nœuds ! »
    Second cou.

    Mon cothurne est cassé.
    M. don Juan dans la loge infernale.

    Veux-tu nous aimer, Gothe ?

    Soupons-nous à l’Anglais ?
    Mlle Gothe sur la scène.

    Non, c’est une gargote.
    Chœur des Suisses sur la scène.

    « Courons armer nos bras ! »
    Un triangle égaré.

    Ktsin !
    Une clarinette retardataire.

    Trum !
    Chœur de femmes sur la scène.
    « Toi que l’oiseau

    Ne suivrait pas ! »
    L’avoué.
    Monsieur, ma femme est un roseau

    Pour la douceur.
    Un violon méchant.
    Vzrumz ! vzrumz !
    M. Arnoux sur le théâtre.

    Hou ! hou !
    M. Obin sur le théâtre.

    Tra, tra.
    Premier cou.

    Titine,

    Le monsieur met son pied le long de ma bottine.
    M. Arnoux sur le théâtre.

    La hou, la hou, la ha.
    M. Obin sur le théâtre.

    Tra trou, trou tra, trou, trou !
    Le notaire ventru.

    Monsieur, que pensez-vous du Genest de Rotrou ?
    Chœur des Suisses sur la scène.
    « Le glaive arme nos bras ! »
    L’avoué.

    Mais ! la pièce est baroque.

    Ce n’est pas tout à fait dans les mœurs de l’époque.

    Elle aurait eu besoin d’un bon coup de ciseau.
    Le notaire ventru.

    Hum ! c’est selon.
    M. Arnoux sur le théâtre.

    Hou ! hou !
    M. Obin sur le théâtre.

    Tra ! tra !
    Chœur de femmes sur la scène.

    « Toi que l’oiseau !… »
    Chœur de femmes sur la scène.

    « Toi qui n’es pas… »
    M. Arnoux sur le théâtre.

    Hou ! hou !
    M. Obin sur le théâtre.

    Tra ! tra !
    La dame verte.

    J’ai chaud aux joues.
    Le triangle égaré.
    Ktsin !
    La clarinette retardataire.

    Trum !
    Le notaire ventru.

    Bibiche, c’est le morceau que tu joues

    Sur ton piano.
    Premier cou.

    Ça !
    L’avoué.

    J’ai dit à Ducluzeau

    Ce que c’est que l’affaire.
    M. Arnoux sur le théâtre.

    Hou ! hou !
    Chœur de femmes sur la scène.

    « Toi que l’oiseau !… »
    *
    O ma blonde Évohé, ma muse au chant de cygne,

    Regarde ce qu’ils font de ce théâtre insigne.

    O pudeur ! autrefois, dans ces décors vivants

    Où l’œil voyait courir le souffle ailé des vents,

    L’eau coulait en ruisseau dans les conques de marbre,

    Et le doigt du zéphyr pliait les feuilles d’arbre.

    L’orchestre frémissant envoyait à la fois

    Son harmonie à l’air comme une seule voix ;

    Tout le corps de ballet marchait comme une armée :

    Les déesses du chant, troupe jeune et charmée,

    Belles comme Ophélie et comme Alaciel,

    Avaient dans le gosier tous les oiseaux du ciel ;

    La danse laissait voir tous les trésors de Flore

    Sous les plis de maillots, vermeils comme l’aurore ;

    C’était la vive Elssler, ce volcan adouci,

    Lucile et Carlotta, celle qui marche aussi
    Avec ses pieds charmants, armés d’ailes hautaines,

    Sur la cime des blés et l’azur des fontaines.

    L’audace d’une femme, arrêtant ce concours,

    A remis une bande au bas des jupons courts

    Et plongé les ténors au sein de la banlieue.

    Cruelle Éris, déesse à chevelure bleue,

    Déesse au dard sanglant, déesse au fouet vainqueur,

    Change mon encre en fiel ; mets autour de mon cœur

    L’armure adamantine, et dans mon front évoque,

    Mètre de clous armé, l’ïambe d’Archiloque !

    L’ïambe est de saison, l’ïambe et sa fureur,

    Pour peindre dignement ces spectacles d’horreur

    Et les sombres détails de ce cloaque immense.

    Vous, mesdames, prenez vos flacons, je commence.

    Un fantôme d’Habneck, honteux de son déchet,

    Agite tristement un fantôme d’archet ;

    L’harmonieux vieillard est quinteux et morose :

    Il est devenu gai comme Louis Monrose.

    Ses violons fameux que l’on voyait, dit-on,

    Pleins d’une ardeur si noble, obéir au bâton,

    L’archet morne à présent et la corde lâchée,

    Semblent se conformer à sa mine fâchée ;

    Et tout l’orchestre, avec ses cuivres en chaudrons,

    Ainsi qu’un vieux banquier poursuivant les tendrons,
    Ou qu’un vers enjambant de césure en césure,

    Lui-même se poursuit de mesure en mesure.

    La musique sauvage et le drôle de cor

    Qui guide au premier mai la famille Bouthor ;

    Chez notre Deburau, les trois vieillards épiques

    Qui font grincer des airs pointus comme des piques ;

    Le concert souterrain des aveugles ; enfin

    L’antique piano qui grogne à Séraphin

    Et l’orchestre des chiens qu’on montre dans les foires,

    Auprès de celui-là charment leurs auditoires.

    Mais si rempli qu’il soit de grincements de dents,

    Quels que soient les canards qui barbotent dedans,

    Si féroce qu’il semble à toute oreille tendre,

    Il vaut mieux que le chant qu’il empêche d’entendre.

    Les choristes, rangés en affreux bataillons,

    Marchent ad libitum en traînant des haillons ;

    Les femmes, effrayant le dandy qu’elles visent,

    Chantent faux des vers faux ; même, elles improvisent !

    O ruines ! leurs dents croulent comme un vieux mur,

    Et ces divinités, toutes d’un âge mûr,

    Dont la plus séduisante est horriblement laide,

    Font rêver par leurs os aux dagues de Tolède.

    Leurs jupons évidés marchent à grands frous-frous,

    Et leur visage bleu, percé de mille trous,
    S’étale avec orgueil comme une vieille cible.

    Les hommes sont plus laids encor, si c’est possible.

    Triste fin ! si l’on songe, en voyant ces objets,

    Que ce chœur endurci vaut les premiers sujets !

    Plus de ténors ! Leur si demande un cataplasme,

    Et l’ut, le fameux ut, tombe dans le marasme.

    En vain Pillet tremblant envoya ses zélés

    Parcourir l’Italie avec leurs pieds ailés ;

    En vain ils ont fouillé Rome, ville papale,

    Naples, où la princesse à la pâleur fatale

    Donne des rendez-vous aux jeunes cavaliers,

    Et, courtisane avec des palais en colliers,

    Venise, où lord Byron, deux fois vainqueur des ondes,

    Poussait son noir coursier le long des vagues blondes,

    Et Florence, où l’Arno, parmi ses flots tremblants,

    Mêle l’azur du ciel avec les marbres blancs ;

    Jusqu’au golfe enchanteur qu’un paradis limite,

    L’ut ne veut plus lutter, le ténor est un mythe.

    Seul, ô Duprez ! toujours plus grand, toujours vainqueur,

    Toujours lançant au ciel ton chant qui sort du cœur,

    Fièrement appuyé sur ta large méthode

    Qui reste, comme l’art, au-dessus de la mode,

    O Duprez ! ô Robert ! Arnold ! Éléazar !

    En voyant les cailloux qu’on met devant ton char,
    Et les rivaux honteux que la haine te donne

    Lorsque ta voix sublime à la fin t’abandonne,

    Toujours maître de toi, tu luttes en héros,

    Toujours roi, toujours fort, tandis que tes bourreaux

    Inventent vingt ténors devant qui l’on s’incline,

    Et qui durent un an, comme la crinoline.

    Ah ! du moins nous avons la Danse, un art divin !

    Et l’homme le plus fait pour être un écrivain,

    Célébrât-il Louis et portât-il perruque,

    Fût-il Caton, fût-il Boileau, fût-il eunuque,

    Ne pourrait découvrir l’ombre d’un iota

    Pour défendre à ses vers d’admirer Carlotta.

    Son corps souple et nerveux a de suaves lignes ;

    Vive comme le vent, douce comme les cygnes,

    L’aile d’un jeune oiseau soutient ses pieds charmants,

    Ses yeux ont des reflets comme des diamants,

    Ses lèvres à l’Éden auraient servi de portes ;

    Le jardin de Ronsard, de Belleau, de Desportes,

    Devant Cypre et Chloris toujours extasiés,

    A, pour les embellir, donné tous ses rosiers.

    Elle va dans l’azur, laissant flotter ses voiles,

    Conduire en souriant la danse des étoiles,

    Poursuivre les oiseaux et prendre les rayons ;

    Et, par les belles nuits, d’en bas nous la voyons,
    Dans les plaines du ciel d’ombre diminuées,

    Jouer, entrelacée à ses sœurs les nuées,

    Ouvrir son éventail et se mirer dans l’eau.

    Qu’auriez-vous pu trouver à redire, ô Boileau ?

    Une chose bien simple, hélas ! La jalousie

    Nous cache tout ce luxe et cette poésie,

    De même qu’autrefois, par un crime impuni,

    Les mêmes envieux cachaient Taglioni,

    Cet autre ange charmant des cieux imaginaires.

    Sombre Junon ! Les Dieux ont-ils de ces colères ?

    Aimez-vous les décors ? On n’en met nulle part.

    Les vieux servent toujours, percés de part en part,

    Et, par la main du Temps noircis comme des forges,

    Ils pendent en lambeaux comme de vieilles gorges.

    Les arbres sont orange, et, dans Guillaume Tell,

    La montagne est percée à jour comme un tunnel.

    Le temple de Robert, ses colonnes en loques,

    S’agite aux quatre vents comme des pendeloques,

    Et le couvent a l’air de s’être bien battu.

    Dans La Muette enfin, mirabile dictu !

    L’éruption se fait avec du papier rouge

    Derrière lequel brille un lampion qui bouge.

    Le machiniste, un sage, ennemi des succès,

    Imite à tour de bras le Théâtre-Français.
    Les travestissements, les changements à vue,

    Les transformations sont comme une revue

    De la garde civique : on les manque toujours.

    Les Français, l’Odéon, sont les seules amours

    Du machiniste en chef ; il a cette coutume

    D’étrangler les acteurs en tirant leur costume.

    Quelques-uns sont vivants ; s’ils en ont réchappé,

    C’est que le machiniste une fois s’est trompé,

    Et rêvait d’Abufar, qu’il voit chaque dimanche.

    C’est un homme d’esprit qui prendra sa revanche.

    Enfin, on voit maigrir, comme un corps de ballet,

    Des marcheuses, des rats, peuple jaune et fort laid,

    Qui n’ont jamais dansé qu’à la Grande-Chartreuse,

    Et qui, réjouissant de leur maigreur affreuse

    Les lions estompés au cosmétique noir,

    Prennent des rendez-vous pour le souper du soir.

    Nous qui ne sommes pas danseurs, prenons la fuite.

    Allons souper aussi, mon cœur, mais tout de suite,

    Et tâchons d’oublier, en buvant de bons vins,

    Cet hospice fameux, rival des Quinze-Vingts.
    Décembre 1845. Continuer la lecture

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  • à l’impératif

    Objets, valsez, valsez ! Les choses trop humaines… Une cuiller pour ramasser le paradis. Une corniche en deuil. Si les trottoirs se gênent Quand je les lave… Encore un soleil inédit. Le buvard boit le sang des gazelles blessées. Biographie d’une serrure. Le vautour Entre en clinique après-demain. Mur de lycée Couvert de graffiti. La ville sent l’amour Et le colimaçon. Devinez-vous l’hypnose Du poignard qui pénètre dans l’œil ? Kimono Sur le village nu. Ces lampes se composent De lait mal digéré. Pourquoi sont-ils penauds, Ces océans de poche ? On rejoue la bourrée. Danse, danse l’objet. Beau musée des soupirs. Dont quelques-uns d’avant la préhistoire. Outrée, Cette aube trop morale. On voudrait revenir Au néant corrompu, que la moindre musique Civilisait. Champagne au pied d’un monument. Récifs raccommodés. Combien de pneumatiques Annonceront le météore ? Ce calmant Pour le raz de marée. Si la tuberculose Atteint la citadelle… Un chemin plus étroit Que la folie traquée par la raison. La prose Nous a mordus jusqu’à la moelle : il fait si froid Par sa faute. Samba, quadrille, objets obscènes. Pourquoi rougissez-vous dans votre carrousel ? Bouton de col sous le divan, cruche d’ébène. Savonnette qui mousse en gémissant : lequel De vous refuserait le style et la pensée, Le rêve et le soupir ? Phonographe, rasoir. Coussin, je vous le dis, cette raison lassée De ses vertus — corbeaux sans bec — n’a plus d’espoir Qu’en vous; remplacez-la. Deux tranches de planète Arrosées de rhum blanc. La montagne en carton. La cendre du cigare a trouvé l’interprète De sa fable mystique. Embrassons-nous. Mettons En commun, chers objets, nos pires ignorances : Grâce à vous, je m’accepte; en moi, vous existez De vous plaindre sans cesse. Un monde recommence Où l’absurde est enfin naturel. Vérité, Ton juge est le silex. Moi, je deviendrai plume N’importe où dans la nuit. Chauffez-vous, objets [froids : Voici mon sang d’homme rageur. Et que s’allume Le doute au fond de vous ! Je reconnais vos droits Sur l’atome et le cœur, sur le verbe et la fable. J’assure la relève en devenant rebord De fenêtre enfoncée. Je me rends séparable De moi. Je suis l’écorce. Objets, que nos rapports Soient définis! Remplaçons-nous les uns les autres. Je suis marbre, et le marbre est rongé de soucis. Ne dansez plus, objets ! L’écrou vaut un apôtre. Tango d’épouvantails. L’homme est-il réussi ? Continuer la lecture

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