Poésie, poètes, ressources et plus

  • La Lande aux rochers

    Qu’il faisait calme et beau, ce soir-là ! L’Angelus

    Tintait naïvement de village en village,

    Les flots du lac roulaient déferlant sur la plage,

    La rainette chantait au revers du talus.
    Une charrette au loin, de deux bœufs attelée,

    Passait. Nonchalamment assis sur le brancard,

    Gaule au poing, pieds pendants, le bouvier nasillard

    Éveillait en sifflant l’écho de la vallée,
    Tandis que d’un beau ciel, or et pourpre au couchant,

    Vert et bleu sombre à l’est, tombait sur les collines

    Un vague crépuscule aux teintes opalines,

    Qui confondait le bois, le marais et le champ.
    C’était la paix partout, la paix sereine et grave ;

    Et ceux qui descendaient de la lande aux rochers,

    Ce soir-là, relevaient aussi leurs fronts penchés

    Et se sentaient le cœur plus joyeux et plus brave.
    Juin 18…… Continuer la lecture

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  • La Maîtresse rousse

    Je pris pour maître, un jour, une rude maîtresse,

    Plus fauve qu’un jaguar, plus rousse qu’un lion !

    Je l’aimais ardemment, âprement, sans tendresse,

    Avec possession plus qu’adoration !

    C’était ma rage, à moi ! la dernière folie

    Qui saisit, ? quand, touché par l’âge et le malheur,

    On sent au fond de soi la jeunesse finie…

    Car le soleil des jours monte encor dans la vie,

    Qu’il s’en va baissant dans le cœur !
    Je l’aimais et jamais je n’avais assez d’elle !

    Je lui disais : « Démon des dernières amours,

    Salamandre d’enfer, à l’ivresse mortelle,

    Quand les cœurs sont si froids, embrase-moi toujours !
    Verse-moi dans tes feux les feux que je regrette,

    Ces beaux feux qu’autrefois j’allumais d’un regard !

    Rajeunis le rêveur, réchauffe le poète,

    Et, puisqu’il faut mourir, que je meure, ô Fillette !

    Sous tes morsures de jaguar ! »
    Alors je la prenais, dans son corset de verre,

    Et sur ma lèvre en feu, qu’elle enflammait encor,

    J’aimais à la pencher, coupe ardente et légère,

    Cette rousse beauté, ce poison dans de l’or !

    Et c’étaient des baisers !… Jamais, jamais vampire

    Ne suça d’une enfant le cou charmant et frais

    Comme moi je suçais, ô ma rousse hétaïre,

    La lèvre de cristal où buvait mon délire

    Et sur laquelle tu brûlais !
    Et je sentais alors ta foudroyante haleine

    Qui passait dans la mienne et, tombant dans mon cœur,

    Y redoublait la vie, en effaçait la peine,

    Et pour quelques instants en ravivait l’ardeur !
    Alors, Fille de Feu, maîtresse sans rivale,

    J’aimais à me sentir incendié par toi

    Et voulais m’endormir, l’air joyeux, le front pâle,

    Sur un bûcher brillant, comme Sardanapale,

    Et le bûcher était en moi !
    « Ah ! du moins celle-là sait nous rester fidèle, ?

    Me disais-je, ? et la main la retrouve toujours,

    Toujours prête à qui l’aime et vit altéré d’elle,

    Et veut dans son amour perdre tous ses amours ! »

    Un jour elles s’en vont, nos plus chères maîtresses ;

    Par elles, de l’Oubli nous buvons le poison,

    Tandis que cette Rousse, indomptable aux caresses,

    Peut nous tuer aussi, ? mais à force d’ivresses,

    Et non pas par la trahison !
    Et je la préférais, féroce, mais sincère,

    A ces douces beautés, au sourire trompeur,

    Payant les cœurs loyaux d’un amour de faussaire !…

    Je savais sur quel cœur je dormais sur son cœur !
    L’or qu’elle me versait et qui dorait ma vie,

    Soleillant dans ma coupe, était un vrai trésor !

    Aussi ce n’était pas pour le temps d’une orgie,

    Mais pour l’éternité, que je l’avais choisie :

    Ma compagne jusqu’à la mort !
    Et toujours agrafée à moi comme une esclave,

    Car le tyran se rive aux fers qu’il fait porter,

    Je l’emportais partout dans son flacon de lave,

    Ma topaze de feu, toujours près d’éclater !

    Je ressentais pour elle un amour de corsaire,

    Un amour de sauvage, effréné, fol, ardent !

    Cet amour qu’Hégésippe avait, dans sa misère,

    Qui nous tient lieu de tout, quand la vie est amère,

    Et qui fit mourir Sheridan !
    Et c’était un amour toujours plus implacable,

    Toujours plus dévorant, toujours plus insensé !

    C’était comme la soif, la soif inexorable

    Qu’allumait autrefois le philtre de Circé.
    Je te reconnaissais, voluptueux supplice !

    Quand l’homme cherche, hélas ! dans ses maux oubliés,

    De l’abrutissement le monstrueux délice…

    Et n’est ? Circé ! ? jamais assez, à son caprice,

    La Bête qui lèche tes pieds !
    Pauvre amour, ? le dernier, ? que les heureux du monde,

    Dans leur dégoût hautain, s’amusent à flétrir,

    Mais que doit excuser toute âme un peu profonde

    Et qu’un Dieu de bonté ne voudra point punir !

    Pour bien apprécier sa douceur mensongère,

    Il faudrait, quand tout brille au plafond du banquet,

    Avoir caché ses yeux dans l’ombre de son verre

    Et pleuré dans cette ombre, – et bu la larme amère

    Qui tombait et qui s’y fondait !
    Un soir je la buvais, cette larme, en silence…

    Et, replongeant ma lèvre entre tes lèvres d’or,

    Je venais de reprendre, ô ma sombre Démence !

    L’ironie, et l’ivresse, et du courage encor !
    L’Esprit ? l’Aigle vengeur qui plane sur la vie ?

    Revenait à ma lèvre, à son sanglant perchoir…

    J’allais recommencer mes accès de folie

    Et rire de nouveau du rire qui défie…

    Quand une femme, en corset noir,
    Une femme… Je crus que c’était une femme,

    Mais depuis… Ah ! j’ai vu combien je me trompais,

    Et que c’était un Ange, et que c’était une âme,

    De rafraîchissement, de lumière et de paix !

    Au milieu de nous tous, charmante solitaire,

    Elle avait les yeux pleins de toutes les pitiés.

    Elle prit ses gants blancs et les mit dans mon verre,

    Et me dit en riant, de sa voix douce et claire

    « Je ne veux plus que vous buviez ! »
    Et ce simple mot-là décida de ma vie,

    Et fut le coup de Dieu qui changea mon destin.

    Et quand elle le dit, sûre d’être obéie,

    Sa main vint chastement s’appuyer sur ma main.
    Et, depuis ce temps-là, j’allai chercher l’ivresse

    Ailleurs… que dans la coupe où bouillait ton poison,

    Sorcière abandonnée ! ô ma Rousse Maîtresse !!!

    Bel exemple de plus que Dieu dans sa sagesse,

    Mit l’ange au-dessus du démon !
    À Paris, 11 novembre 1854. Continuer la lecture

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  • Feu les oiseaux

    Si le monde

    Etait un raisin transparent

    Qui survivrait ?

    De l’autre côté de la mer Les arbres se remplissent D’oiseaux incorruptibles

    L’aile d’un ange

    A ma fenêtre obscure

    Neige

    Mon coeur prends garde ! Cette année quel retard Sur l’églantine

    Dans le fond de la cour Un tilleul oublié Parfume les abeilles

    L’âme hors les blés cette perdrix Cette pierre Qui retombe

    Ah ! laisse-moi disparaître Dans le cours vaste et vert De tes veines

    La paix

    Tu la tiens dans tes mains

    Comme un melon d’eau

    L’heure qui monte vers midi Laisse tomber son ombre Dans la nuit

    Dans le jardin désert Un pavot glorieux Danse pour toi seul

    L’été chaque fois plus royal

    Chaque fois plus mortel

    L’abeille toujours plus transparente

    Dans un village de cigales Un mort repose Qui eût avec moi partagé la

    Les chemins avaient dit

    Séparons-nous ici

    Où le jour a des pieds de cristal

    Dans une tombe si je l’ouvrais Je trouverais Le bleu du ciel

    L’oiseau touché à mort D’un coup de son aile blessée A dépassé le jour

    Et maintenant qui peut le retenir

    Exultante blancheur

    De s’en aller au coeur de l’ineffable

    Sur l’âme sur les tombes

    On n’entend plus

    Que la tranquille colombe

    Dans une impitoyable douceur

    Je cueille

    Les colchiques du silence

    Je flotte dans un coeur trop grand

    Ou bien est-ce la mer

    La mort déjà qui me prend

    Suis-je autre chose maintenant Qu’une plage de sable unie Offerte à l’océan

    Dans l’ombre intemporelle Une âme radieuse M’expose au soleil

    Va mon coeur laisse tout Rêvais-tu de garder en cage Les étoiles filantes

    J’ai rejoint les oiseaux sauvages Oh ! ne me cherchez plus Qu’ailleurs

    Viens nuit ô flamboyante Emporte-moi quand le vent passe A la lisière du jour

    Dans l’empyrée des oiseaux

    Seule me guide

    La géographie des étoiles

    II

    Si j’étais fleur

    La nuit je conduirais à la danse

    La prairie

    Le jour éclate comme une grenade Et je vais boire A son coeur étoile

    Au bord de l’herbe heureuse Je me suspends je tremble Avec les papillons

    Il suffit

    Sur la pointe des pieds que passe l’églantine

    Pour absoudre la terre

    Chaque fleur le sait-on Garde au coeur le nuage irisé D’une abeille absente

    Toutes ces heures perdues Le vent les sème sur la prairie En grand secret

    Demain si c’était moi

    Tout ce rire doré des renoncules

    Qui déferle

    Que rêves-tu ma vie Que rêves-tu captive Entre tes murs de safran

    Cette vague là-bas de lavande Et qui m’appelle Avec la voix de la mer

    Je veux qu’on invite l’été

    Le jour où la mort m’entraînera

    Vers ses bosquets de corail

    Le soir venu

    Les coquelicots qui chantaient dans l’avoine

    Se sont tus

    Je respire je froisse

    Au fond du jour la menthe bleue

    Lit pur

    Tout en haut de la tige

    La fleur de la solitude

    Se repose dans l’eau du ciel

    Dans le monde inquiet des racines l’hiver est doux

    Comme une musaraigne

    La fleur s’en est allée en allée où Là-haut dans l’or des galaxies une étoile Hésite

    III

    Le mûrier en mourant M’a laissé son ombre Fruitée

    D’un seul coup d’aile

    Si je pouvais trouer le ciel

    De tes yeux

    Alors j’entrerais en toi Clarté prunelle mer De la béatitude

    Le mot paradis

    Cette neige d’été sur l’âme

    Le déplie

    Flûtes forêts limpides Ombellifères soifs de mon âme Où êtes-vous

    Le vent quelques baies mortes Un grésil de papillons froids Ce qui reste à la fin du jour

    Le coeur qui veut garder en soi

    La rose

    Garde aussi les épines

    Mais toi laisse tout

    Avant que l’aigle royal

    Ne plane sur nos abondances

    Oh maintenant que la route

    S’arrête ! L’air seul

    Ici peut soutenir transparentes les prêles

    L’éblouissant me porte

    Moi

    Porteuse d’ombre

    Encore une fois l’abeille

    Tant aimée

    Surpasse à la danse le jour

    Le monde est si tranquille

    Cueilli

    Sous le feuillage de l’éternité

    Asseyons-nous au milieu des airelles Simplement pour aimer leur dire Leur beau nom d’air qui ruisselle

    Les yeux des morts Dans l’ombre ont des iris Pour mes rocailles

    A vous qui n’éclairerez plus

    La terre flambeaux éteints je mendie

    Le feu

    Pourquoi craindrions-nous la nuit Puisqu’elle rend Vertigineux le rossignol

    Un trèfle frais

    Plein de galops flamboyants

    M’appelle

    Ah! laissez-moi vous rejoindre gazelles

    Laissez-moi

    Me perdre avec vous dans les sables

    Si j’erre si j’ai soif Je creuserai des puits Dans le ciel

    Et nous boirons ma vie nous boirons De cette eau Jusqu’à en mourir Continuer la lecture

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  • Le Bon Bouillon

    Le grand sorcier peut bien bonir pour les moujinques

    La paix ! Le pet ! pour le gnière aux tifs pointus.

    Les vingt-deux sont sonnés, vla les flics ! vla la trinque !

    C’est deux fois l’heure du bouillon pour le têtu.
    Car à Wagram, à la Popinque ou aux Vertus

    Il n´est pas un fauché pour endosser son drinke,

    Il faudrait être cloche ou fada ou tordu

    Pour mettre un seul linvé sur les hitlo-germinques.
    Hitler, mon patelin te porte au sinoqué.

    Tu l’as voulu, tu l’auras pas, tu vas raquer,

    Tu ne t’en iras pas en faisant Charlemagne.
    Car, frère mironton, si tu vas au pétard

    Tu peux te suicider, à la dure, au pétard,

    Mais je crois que plutôt tu en tiens pour le bagne. Continuer la lecture

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  • Endymion

    Endymion s’endort sur le mont solitaire,
    Lui que Phœbé la nuit visite avec mystère,
    Qu’elle adore en secret, un enfant, un pasteur.
    Il est timide et fier, il est discret comme elle ;
    Un charme grave au choix d’une amante immortelle
    A désigné son front rêveur.

    C’est lui qu’elle cherchait sur la vaste bruyère
    Quand, sortant du nuage où tremblait sa lumière,
    Elle jetait au loin un regard calme et pur,
    Quand elle abandonnait jusqu’à son dernier voile,
    Tandis qu’à ses côtés une pensive étoile
    Scintillait dans l’éther obscur.

    Ô Phœbé ! le vallon, les bois et la colline
    Dorment enveloppés dans ta pâleur divine ;
    À peine au pied des monts flotte un léger brouillard.
    Si l’air a des soupirs, ils ne sont point sensibles ;
    Le lac dans le lointain berce ses eaux paisibles
    Qui s’argentent sous ton regard.

    Non, ton amour n’a pas cette ardeur qui consume.
    Si quelquefois, le soir, quand ton flambeau s’allume,
    Ton amant te contemple avant de s’endormir,
    Nul éclat qui l’aveugle, aucun feu qui l’embrase ;
    Rien ne trouble sa paix ni son heureuse extase ;
    Tu l’éclaires sans l’éblouir.

    Tu n’as pour le baiser que ton rayon timide,
    Qui vers lui mollement glisse dans l’air humide,
    Et sur sa lèvre pâle expire sans témoin.
    Jamais le beau pasteur, objet de ta tendresse,
    Ne te rendra, Phœbé, ta furtive caresse,
    Qu’il reçoit, mais qu’il ne sent point.

    Il va dormir ainsi sous la voûte étoilée
    Jusqu’à l’heure où la nuit, frissonnante et voilée,
    Disparaîtra des cieux t’entraînant sur ses pas.
    Peut-être en s’éveillant te verra-t-il encore
    Qui, t’effaçant devant les rougeurs de l’aurore,
    Dans ta fuite lui souriras. Continuer la lecture

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  • Allez en paix

    Allez en paix, mon cher tourment,
    Vous m’avez assez alarmée,
    Assez émue, assez charmée…
    Allez au loin, mon cher tourment,
    Hélas ! mon invisible aimant !

    Votre nom seul suffira bien
    Pour me retenir asservie ;
    Il est alentour de ma vie
    Roulé comme un ardent lien :
    Ce nom vous remplacera bien.

    Ah ! je crois que sans le savoir
    J’ai fait un malheur sur la terre ;
    Et vous, mon juge involontaire,
    Vous êtes donc venu me voir
    Pour me punir, sans le savoir ?

    D’abord ce fut musique et feu,
    Rires d’enfants, danses rêvées ;
    Puis les larmes sont arrivées
    Avec les peurs, les nuits de feu…
    Adieu danses, musique et jeu !

    Sauvezvous par le beau chemin
    Où plane l’hirondelle heureuse :
    C’est la poésie amoureuse :
    Pour ne pas la perdre en chemin
    De mon coeur ôtez votre main.

    Dans votre prière tout bas,
    Le soir, laissez entrer mes larmes ;
    Contre vous elles n’ont point d’armes.
    Dans vos discours n’en parlez pas !
    Devant Dieu pensezy tout bas.

    Poésies inédites Continuer la lecture

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  • Au vent

    Jersey Guernesey par temps sombre et illustre Restituent au flot deux coupes débordant de mélodie L’une dont le nom est sur toutes les lèvres L’autre qui n’a été en rien profanée Et celle-ci découvre un coin de tableau anodin familial Sous la lampe un adolescent fait la lecture à une dame âgée Mais quelle ferveur de part et d’autre quels transports en lui Pour peu qu’elle ait été l’amie de Fabre d’Olivet Et qu’il soit appelé à se parer du nom de Saint-Yves d’Alveydre Et le poulpe dans son repaire cristallin Le cède en volutes et en tintements A l’alphabet hébreu ‘, je sais ce qu’étaient les directions poétiques d’hier 1. Tant de vraie grandeur oui en dépit de ce que peut [avoir d’indisposant Un côté du personnage extérieur du marquis Cette réserve aussi bien vaut pour le Montreur de poulpe [fâcheux attirail Son rocher ses tables tournantes il se sentit saisir par le pied Mais je passe outre plus que jamais assez du goût Elles ne valent plus pour aujourd’hui Les chansonnettes vont mourir de leur belle mort Je vous engage à vous couvrir avant de sortir Il vaudra mieux ne plus se contenter du brouet Mijoté en mesure dans les chambres clignotantes Pendant que la justice est rendue par trois quartiers de bœuf Une fois pour toutes la poésie doit resurgir des ruines Dans les atours et la gloire d’Esclarmonde Et revendiquer bien haut la part d’Esclarmonde Car il ne peut y avoir de paix pour l’âme d’Esclarmonde Dans nos cœurs et meurent les mots qui ne sont de bons rivets au sabot du cheval d’Esclarmonde Devant le précipice où l’edelweiss garde le souffle d’Esclarmonde La vision nocturne a été quelque chose il s’agit Maintenant de l’étendre du physique au moral Où son empire sera sans limites Les images m’ont plu c’était l’art A tort décrié de brûler la chandelle par les deux bouts Mais tout est bien plus de mèche les complicités sont autrement dramatiques et savantes Comme on verra je viens de voir un masque esquimau C’est une tête de renne grise sous la neige De conception réaliste à cela près qu’entre l’oreille et l’œil droits s’embusque le chasseur minuscule et rose tel qu’il est censé apparaître à la bête dans le lointain Mais emmanchée de cèdre et d’un métal sans alliage La lame merveilleuse Découpée ondée sur un dos égyptien Dans le reflet du quatorzième siècle de notre ère L’exprimera seule Par une des figures animées du tarot des jours à venir La main dans l’acte de prendre en même temps que de lâcher Plus preste qu’au jeu de la mourre Et de l’amour Continuer la lecture

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  • La nuit d’octobre

    Le poète

    Le mal dont j’ai souffert s’est enfui comme un rêve.
    Je n’en puis comparer le lointain souvenir
    Qu’à ces brouillards légers que l’aurore soulève,
    Et qu’avec la rosée on voit s’évanouir.

    La muse

    Qu’aviez-vous donc, ô mon poète !
    Et quelle est la peine secrète
    Qui de moi vous a séparé ?
    Hélas ! je m’en ressens encore.
    Quel est donc ce mal que j’ignore
    Et dont j’ai si longtemps pleuré ?

    Le poète

    C’était un mal vulgaire et bien connu des hommes ;
    Mais, lorsque nous avons quelque ennui dans le coeur,
    Nous nous imaginons, pauvres fous que nous sommes,
    Que personne avant nous n’a senti la douleur.

    La muse

    Il n’est de vulgaire chagrin
    Que celui d’une âme vulgaire.
    Ami, que ce triste mystère
    S’échappe aujourd’hui de ton sein.
    Crois-moi, parle avec confiance ;
    Le sévère dieu du silence
    Est un des frères de la Mort ;
    En se plaignant on se console,
    Et quelquefois une parole
    Nous a délivrés d’un remord.

    Le poète

    S’il fallait maintenant parler de ma souffrance,
    Je ne sais trop quel nom elle devrait porter,
    Si c’est amour, folie, orgueil, expérience,
    Ni si personne au monde en pourrait profiter.
    Je veux bien toutefois t’en raconter l’histoire,
    Puisque nous voilà seuls, assis près du foyer.
    Prends cette lyre, approche, et laisse ma mémoire
    Au son de tes accords doucement s’éveiller.

    La muse

    Avant de me dire ta peine,
    Ô poète ! en es-tu guéri ?
    Songe qu’il t’en faut aujourd’hui
    Parler sans amour et sans haine.
    S’il te souvient que j’ai reçu
    Le doux nom de consolatrice,
    Ne fais pas de moi la complice
    Des passions qui t’ont perdu,

    Le poète

    Je suis si bien guéri de cette maladie,
    Que j’en doute parfois lorsque j’y veux songer ;
    Et quand je pense aux lieux où j’ai risqué ma vie,
    J’y crois voir à ma place un visage étranger.
    Muse, sois donc sans crainte ; au souffle qui t’inspire
    Nous pouvons sans péril tous deux nous confier.
    Il est doux de pleurer, il est doux de sourire
    Au souvenir des maux qu’on pourrait oublier.

    La muse

    Comme une mère vigilante
    Au berceau d’un fils bien-aimé,
    Ainsi je me penche tremblante
    Sur ce coeur qui m’était fermé.
    Parle, ami, – ma lyre attentive
    D’une note faible et plaintive
    Suit déjà l’accent de ta voix,
    Et dans un rayon de lumière,
    Comme une vision légère,
    Passent les ombres d’autrefois.

    Le poète

    Jours de travail ! seuls jours où j’ai vécu !
    Ô trois fois chère solitude !
    Dieu soit loué, j’y suis donc revenu,
    À ce vieux cabinet d’étude !
    Pauvre réduit, murs tant de fois déserts,
    Fauteuils poudreux, lampe fidèle,
    Ô mon palais, mon petit univers,
    Et toi, Muse, ô jeune immortelle,
    Dieu soit loué, nous allons donc chanter !
    Oui, je veux vous ouvrir mon âme,
    Vous saurez tout, et je vais vous conter
    Le mal que peut faire une femme ;
    Car c’en est une, ô mes pauvres amis
    (Hélas ! vous le saviez peut-être),
    C’est une femme à qui je fus soumis,
    Comme le serf l’est à son maître.
    Joug détesté ! c’est par là que mon coeur
    Perdit sa force et sa jeunesse ;
    Et cependant, auprès de ma maîtresse,
    J’avais entrevu le bonheur.
    Près du ruisseau, quand nous marchions ensemble,
    Le soir, sur le sable argentin,
    Quand devant nous le blanc spectre du tremble
    De loin nous montrait le chemin ;
    Je vois encore, aux rayons de la lune,
    Ce beau corps plier dans mes bras…
    N’en parlons plus… – je ne prévoyais pas
    Où me conduirait la Fortune.
    Sans doute alors la colère des dieux
    Avait besoin d’une victime ;
    Car elle m’a puni comme d’un crime
    D’avoir essayé d’être heureux.

    La muse

    L’image d’un doux souvenir
    Vient de s’offrir à ta pensée.
    Sur la trace qu’il a laissée
    Pourquoi crains-tu de revenir ?
    Est-ce faire un récit fidèle
    Que de renier ses beaux jours ?
    Si ta fortune fut cruelle,
    Jeune homme, fais du moins comme elle,
    Souris à tes premiers amours.

    Le poète

    Non, – c’est à mes malheurs que je prétends sourire.
    Muse, je te l’ai dit : je veux, sans passion,
    Te conter mes ennuis, mes rêves, mon délire,
    Et t’en dire le temps, l’heure et l’occasion.
    C’était, il m’en souvient, par une nuit d’automne,
    Triste et froide, à peu près semblable à celle-ci ;
    Le murmure du vent, de son bruit monotone,
    Dans mon cerveau lassé berçait mon noir souci.
    J’étais à la fenêtre, attendant ma maîtresse ;
    Et, tout en écoutant dans cette obscurité,
    Je me sentais dans l’âme une telle détresse
    Qu’il me vint le soupçon d’une infidélité.
    La rue où je logeais était sombre et déserte ;
    Quelques ombres passaient, un falot à la main ;
    Quand la bise sifflait dans la porte entr’ouverte,
    On entendait de loin comme un soupir humain.
    Je ne sais, à vrai dire, à quel fâcheux présage
    Mon esprit inquiet alors s’abandonna.
    Je rappelais en vain un reste de courage,
    Et me sentis frémir lorsque l’heure sonna.
    Elle ne venait pas. Seul, la tête baissée,
    Je regardai longtemps les murs et le chemin,
    Et je ne t’ai pas dit quelle ardeur insensée
    Cette inconstante femme allumait en mon sein ;
    Je n’aimais qu’elle au monde, et vivre un jour sans elle
    Me semblait un destin plus affreux que la mort.
    Je me souviens pourtant qu’en cette nuit cruelle
    Pour briser mon lien je fis un long effort.
    Je la nommai cent fois perfide et déloyale,
    Je comptai tous les maux qu’elle m’avait causés.
    Hélas ! au souvenir de sa beauté fatale,
    Quels maux et quels chagrins n’étaient pas apaisés !
    Le jour parut enfin. – Las d’une vaine attente,
    Sur le bord du balcon je m’étais assoupi ;
    Je rouvris la paupière à l’aurore naissante,
    Et je laissai flotter mon regard ébloui.
    Tout à coup, au détour de l’étroite ruelle,
    J’entends sur le gravier marcher à petit bruit…
    Grand Dieu ! préservez-moi ! je l’aperçois, c’est elle ;
    Elle entre. – D’où viens-tu ? Qu’as-tu fait cette nuit ?
    Réponds, que me veux-tu ? qui t’amène à cette heure ?
    Ce beau corps, jusqu’au jour, où s’est-il étendu ?
    Tandis qu’à ce balcon, seul, je veille et je pleure,
    En quel lieu, dans quel lit, à qui souriais-tu ?
    Perfide ! audacieuse ! est-il encor possible
    Que tu viennes offrir ta bouche à mes baisers ?
    Que demandes-tu donc ? par quelle soif horrible
    Oses-tu m’attirer dans tes bras épuisés ?
    Va-t’en, retire-toi, spectre de ma maîtresse !
    Rentre dans ton tombeau, si tu t’en es levé ;
    Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,
    Et, quand je pense à toi, croire que j’ai rêvé !

    La muse

    Apaise-toi, je t’en conjure ;
    Tes paroles m’ont fait frémir.
    Ô mon bien-aimé ! ta blessure
    Est encor prête à se rouvrir.
    Hélas ! elle est donc bien profonde ?
    Et les misères de ce monde
    Sont si lentes à s’effacer !
    Oublie, enfant, et de ton âme
    Chasse le nom de cette femme,
    Que je ne veux pas prononcer.

    Le poète

    Honte à toi qui la première
    M’as appris la trahison,
    Et d’horreur et de colère
    M’as fait perdre la raison !
    Honte à toi, femme à l’oeil sombre,
    Dont les funestes amours
    Ont enseveli dans l’ombre
    Mon printemps et mes beaux jours !
    C’est ta voix, c’est ton sourire,
    C’est ton regard corrupteur,
    Qui m’ont appris à maudire
    Jusqu’au semblant du bonheur ;
    C’est ta jeunesse et tes charmes
    Qui m’ont fait désespérer,
    Et si je doute des larmes,
    C’est que je t’ai vu pleurer.
    Honte à toi, j’étais encore
    Aussi simple qu’un enfant ;
    Comme une fleur à l’aurore,
    Mon coeur s’ouvrait en t’aimant.
    Certes, ce coeur sans défense
    Put sans peine être abusé ;
    Mais lui laisser l’innocence
    Était encor plus aisé.
    Honte à toi ! tu fus la mère
    De mes premières douleurs,
    Et tu fis de ma paupière
    Jaillir la source des pleurs !
    Elle coule, sois-en sûre,
    Et rien ne la tarira ;
    Elle sort d’une blessure
    Qui jamais ne guérira ;
    Mais dans cette source amère
    Du moins je me laverai,
    Et j’y laisserai, j’espère,
    Ton souvenir abhorré !

    La muse

    Poète, c’est assez. Auprès d’une infidèle,
    Quand ton illusion n’aurait duré qu’un jour,
    N’outrage pas ce jour lorsque tu parles d’elle ;
    Si tu veux être aimé, respecte ton amour.
    Si l’effort est trop grand pour la faiblesse humaine
    De pardonner les maux qui nous viennent d’autrui,
    Épargne-toi du moins le tourment de la haine ;
    À défaut du pardon, laisse venir l’oubli.
    Les morts dorment en paix dans le sein de la terre :
    Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints.
    Ces reliques du coeur ont aussi leur poussière ;
    Sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains.
    Pourquoi, dans ce récit d’une vive souffrance,
    Ne veux-tu voir qu’un rêve et qu’un amour trompé ?
    Est-ce donc sans motif qu’agit la Providence
    Et crois-tu donc distrait le Dieu qui t’a frappé ?
    Le coup dont tu te plains t’a préservé peut-être,
    Enfant ; car c’est par là que ton coeur s’est ouvert.
    L’homme est un apprenti, la douleur est son maître,
    Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert.
    C’est une dure loi, mais une loi suprême,
    Vieille comme le monde et la fatalité,
    Qu’il nous faut du malheur recevoir le baptême,
    Et qu’à ce triste prix tout doit être acheté.
    Les moissons pour mûrir ont besoin de rosée ;
    Pour vivre et pour sentir l’homme a besoin des pleurs ;
    La joie a pour symbole une plante brisée,
    Humide encor de pluie et couverte de fleurs.
    Ne te disais-tu pas guéri de ta folie ?
    N’es-tu pas jeune, heureux, partout le bienvenu ?
    Et ces plaisirs légers qui font aimer la vie,
    Si tu n’avais pleuré, quel cas en ferais-tu ?
    Lorsqu’au déclin du jour, assis sur la bruyère,
    Avec un vieil ami tu bois en liberté,
    Dis-moi, d’aussi bon coeur lèverais-tu ton verre,
    Si tu n’avais senti le prix de la gaîté ?
    Aimerais-tu les fleurs, les prés et la verdure,
    Les sonnets de Pétrarque et le chant des oiseaux,
    Michel-Ange et les arts, Shakspeare et la nature,
    Si tu n’y retrouvais quelques anciens sanglots ?
    Comprendrais-tu des cieux l’ineffable harmonie,
    Le silence des nuits, le murmure des flots,
    Si quelque part là-bas la fièvre et l’insomnie
    Ne t’avaient fait songer à l’éternel repos ?
    N’as-tu pas maintenant une belle maîtresse ?
    Et, lorsqu’en t’endormant tu lui serres la main,
    Le lointain souvenir des maux de ta jeunesse
    Ne rend-il pas plus doux son sourire divin ?
    N’allez-vous pas aussi vous promener ensemble
    Au fond des bois fleuris, sur le sable argentin ?
    Et, dans ce vert palais, le blanc spectre du tremble
    Ne sait-il plus, le soir, vous montrer le chemin ?
    Ne vois-tu pas alors, aux rayons de la lune,
    Plier comme autrefois un beau corps dans tes bras,
    Et si dans le sentier tu trouvais la Fortune,
    Derrière elle, en chantant, ne marcherais-tu pas ?
    De quoi te plains-tu donc ? L’immortelle espérance
    S’est retrempée en toi sous la main du malheur.
    Pourquoi veux-tu haïr ta jeune expérience,
    Et détester un mal qui t’a rendu meilleur ?
    Ô mon enfant ! plains-la, cette belle infidèle,
    Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux ;
    Plains-la ! c’est une femme, et Dieu t’a fait, près d’elle,
    Deviner, en souffrant, le secret des heureux.
    Sa tâche fut pénible ; elle t’aimait peut-être ;
    Mais le destin voulait qu’elle brisât ton coeur.
    Elle savait la vie, et te l’a fait connaître ;
    Une autre a recueilli le fruit de ta douleur.
    Plains-la ! son triste amour a passé comme un songe ;
    Elle a vu ta blessure et n’a pu la fermer.
    Dans ses larmes, crois-moi, tout n’était pas mensonge.
    Quand tout l’aurait été, plains-la ! tu sais aimer.

    Le poète

    Tu dis vrai : la haine est impie,
    Et c’est un frisson plein d’horreur
    Quand cette vipère assoupie
    Se déroule dans notre coeur.
    Écoute-moi donc, ô déesse !
    Et sois témoin de mon serment :
    Par les yeux bleus de ma maîtresse,
    Et par l’azur du firmament ;
    Par cette étincelle brillante
    Qui de Vénus porte le nom,
    Et, comme une perle tremblante,
    Scintille au loin sur l’horizon ;
    Par la grandeur de la nature,
    Par la bonté du Créateur,
    Par la clarté tranquille et pure
    De l’astre cher au voyageur.
    Par les herbes de la prairie,
    Par les forêts, par les prés verts,
    Par la puissance de la vie,
    Par la sève de l’univers,
    Je te bannis de ma mémoire,
    Reste d’un amour insensé,
    Mystérieuse et sombre histoire
    Qui dormiras dans le passé !
    Et toi qui, jadis, d’une amie
    Portas la forme et le doux nom,
    L’instant suprême où je t’oublie
    Doit être celui du pardon.
    Pardonnons-nous ; – je romps le charme
    Qui nous unissait devant Dieu.
    Avec une dernière larme
    Reçois un éternel adieu.
    – Et maintenant, blonde rêveuse,
    Maintenant, Muse, à nos amours !
    Dis-moi quelque chanson joyeuse,
    Comme au premier temps des beaux jours.
    Déjà la pelouse embaumée
    Sent les approches du matin ;
    Viens éveiller ma bien-aimée,
    Et cueillir les fleurs du jardin.
    Viens voir la nature immortelle
    Sortir des voiles du sommeil ;
    Nous allons renaître avec elle
    Au premier rayon du soleil ! Continuer la lecture

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  • Trois ans après

    Il est temps que je me repose ;
    Je suis terrassé par le sort.
    Ne me parlez pas d’autre chose
    Que des ténèbres où l’on dort !

    Que veuton que je recommence ?
    Je ne demande désormais
    A la création immense
    Qu’un peu de silence et de paix !

    Pourquoi m’appelezvous encore ?
    J’ai fait ma tâche et mon devoir.
    Qui travaillait avant l’aurore,
    Peut s’en aller avant le soir.

    A vingt ans, deuil et solitude !
    Mes yeux, baissés vers le gazon,
    Perdirent la douce habitude
    De voir ma mère à la maison.

    Elle nous quitta pour la tombe ;
    Et vous savez bien qu’aujourd’hui
    Je cherche, en cette nuit qui tombe,
    Un autre ange qui s’est enfui !

    Vous savez que je désespère,
    Que ma force en vain se défend,
    Et que je souffre comme père,
    Moi qui souffris tant comme enfant !

    Mon oeuvre n’est pas terminée,
    Ditesvous. Comme Adam banni,
    Je regarde ma destinée,
    Et je vois bien que j’ai fini.

    L’humble enfant que Dieu m’a ravie
    Rien qu’en m’aimant savait m’aider ;
    C’était le bonheur de ma vie
    De voir ses yeux me regarder.

    Si ce Dieu n’a pas voulu clore
    L’oeuvre qu’il me fit commencer,
    S’il veut que je travaille encore,
    Il n’avait qu’à me la laisser !

    Il n’avait qu’à me laisser vivre
    Avec ma fille à mes côtés,
    Dans cette extase où je m’enivre
    De mystérieuses clartés !

    Ces clartés, jour d’une autre sphère,
    Ô Dieu jaloux, tu nous les vends !
    Pourquoi m’astu pris la lumière
    Que j’avais parmi les vivants ?

    Astu donc pensé, fatal maître,
    Qu’à force de te contempler,
    Je ne voyais plus ce doux être,
    Et qu’il pouvait bien s’en aller ?

    T’estu dit que l’homme, vaine ombre,
    Hélas! perd son humanité
    A trop voir cette splendeur sombre
    Qu’on appelle la vérité ?

    Qu’on peut le frapper sans qu’il souffre,
    Que son coeur est mort dans l’ennui,
    Et qu’à force de voir le gouffre,
    Il n’a plus qu’un abîme en lui ?

    Qu’il va, stoïque, où tu l’envoies,
    Et que désormais, endurci,
    N’ayant plus icibas de joies,
    Il n’a plus de douleurs aussi ?

    Astu pensé qu’une âme tendre
    S’ouvre à toi pour se mieux fermer,
    Et que ceux qui veulent comprendre
    Finissent par ne plus aimer ?

    Ô Dieu ! vraiment, astu pu croire
    Que je préférais, sous les cieux,
    L’effrayant rayon de ta gloire
    Aux douces lueurs de ses yeux ?

    Si j’avais su tes lois moroses,
    Et qu’au même esprit enchanté
    Tu ne donnes point ces deux choses,
    Le bonheur et la vérité,

    Plutôt que de lever tes voiles,
    Et de chercher, coeur triste et pur,
    A te voir au fond des étoiles,
    Ô Dieu sombre d’un monde obscur,

    J’eusse aimé mieux, loin de ta face,
    Suivre, heureux, un étroit chemin,
    Et n’être qu’un homme qui passe
    Tenant son enfant par la main !

    Maintenant, je veux qu’on me laisse !
    J’ai fini ! le sort est vainqueur.
    Que vienton rallumer sans cesse
    Dans l’ombre qui m’emplit le coeur ?

    Vous qui me parlez, vous me dites
    Qu’il faut, rappelant ma raison,
    Guider les foules décrépites
    Vers les lueurs de l’horizon ;

    Qu’à l’heure où les peuples se lèvent
    Tout penseur suit un but profond ;
    Qu’il se doit à tous ceux qui rêvent,
    Qu’il se doit à tous ceux qui vont !

    Qu’une âme, qu’un feu pur anime,
    Doit hâter, avec sa clarté,
    L’épanouissement sublime
    De la future humanité ;

    Qu’il faut prendre part, coeurs fidèles,
    Sans redouter les océans,
    Aux fêtes des choses nouvelles,
    Aux combats des esprits géants !

    Vous voyez des pleurs sur ma joue,
    Et vous m’abordez mécontents,
    Comme par le bras on secoue
    Un homme qui dort trop longtemps.

    Mais songez à ce que vous faites !
    Hélas! cet ange au front si beau,
    Quand vous m’appelez à vos fêtes,
    Peutêtre a froid dans son tombeau.

    Peutêtre, livide et pâlie,
    Ditelle dans son lit étroit :
    «Estce que mon père m’oublie
    Et n’est plus là, que j’ai si froid ?»

    Quoi! lorsqu’à peine je résiste
    Aux choses dont je me souviens,
    Quand je suis brisé, las et triste,
    Quand je l’entends qui me dit : «Viens !»

    Quoi! vous voulez que je souhaite,
    Moi, plié par un coup soudain,
    La rumeur qui suit le poëte,
    Le bruit que fait le paladin!

    Vous voulez que j’aspire encore
    Aux triomphes doux et dorés !
    Que j’annonce aux dormeurs l’aurore !
    Que je crie : «Allez ! espérez !»

    Vous voulez que, dans la mêlée,
    Je rentre ardent parmi les forts,
    Les yeux à la voûte étoilée…
    Oh ! l’herbe épaisse où sont les morts !

    Les contemplations Continuer la lecture

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