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  • La Muse Héroïque

    ODE RÉCITÉE À LA COMÉDIE FRANÇAISE PAR MADEMOISELLE RACHEL
    La Muse.

    Peuple, écoute la voix de la Muse héroïque.

    Pensive et recueillie et tout émue encor,

    Je viens chanter Corneille, et sur son front stoïque

    Étendre cette main qui tient des sceptres d’or.
    Car son esprit vivant dans ma veine circule,

    Et de l’éternité montrant déjà le sceau,

    Le jour où je naquis Déesse, comme Hercule

    J’étouffai les serpents autour de mon berceau.
    De sa tête vouée aux sublimes délires,

    Calme, je m’élançai telle que tu me vois,

    Et déjà, pour dompter les clairons et les lyres,

    Portant les ouragans épiques dans ma voix.
    O Français, devant vous, sur ce même théâtre

    Où les penseurs, à qui j’enseigne ma fierté,

    Chantent en vers divins leur poëme, idolâtre

    De l’honneur, du devoir et de la liberté ;
    Sur cette même scène où, tendre et familière,

    Et me tendant ses mains en m’appelant sa sœur,

    La grande Comédie, amante de Molière,

    A démasqué le vice et fait voir sa noirceur ;
    Sur ce champ de bataille où notre voix profonde,

    Ressuscitant les morts dans la nuit du tombeau,

    Évoque, pour servir d’enseignement au monde,

    L’Histoire secouant son glaive et son flambeau ;
    Dans ce souverain temple ouvert à la pensée,

    Nos devanciers cherchaient encor leur talisman,

    Et, dans leur fiction froidement insensée,

    Égaraient au hasard des héros de roman.
    Jeux bouffons sans gaieté, drames sans épouvante,

    Leur fantaisie en vain s’agitait : pas un cri

    Sorti d’une poitrine émue et bien vivante !

    Et celle qui nous jette un sourire attendri,
    La Vérité, vers qui notre désir s’élance,

    Levant ses yeux d’azur vers le ciel étoilé,

    Honteuse, et s’accusant de garder le silence,

    Sanglotait tristement sur son miroir voilé.
    Enfin je suis venue, apportant la lumière.

    Un soir… ô grande voix du peuple ! ô souvenir

    Toujours éblouissant de ma grandeur première,

    Que se rappelleront les peuples à venir !
    Regardez, c’est l’Espagne amoureuse ! Quelle âme

    A tant de passion oppose la vertu ?

    Toi qui mets tes deux mains sur ton sein plein de flamme

    Pour garder avant tout l’honneur, qui donc es-tu ?
    Quel heureux charme a pris cette salle étonnée !

    D’où venez-vous, effroi, pitié, vous, tendres pleurs,

    Émotion ? Le Cid a paru, je suis née !

    Le ciel s’ouvre, battez des mains, jetez des fleurs !
    Au gré de mon poëte, espagnole et romaine,

    J’éveille les guerriers de leur sommeil jaloux.

    Je m’appelle Camille, Émilie et Chimène :

    Famille de héros, nous voici, levez-vous !
    Rodrigue, ta maison veut un fils digne d’elle !

    Ton cœur saigne ; qu’importe, ô soldat sans effroi ?

    Qu’il saigne, et sers d’un cœur également fidèle

    Ton père et ton pays, ta maîtresse et ton roi !
    Toi, Rome te regarde, immole-lui ta race !

    Va combattre ton frère ! et toi, vieil empereur,

    Efface pour jamais la victoire d’Horace,

    Aux pieds de la clémence immole ta fureur !
    Toi, Polyeucte, viens, nouveau-né du baptême !

    Ne songe en t’inclinant, humble, dans le saint lieu,

    Qu’à prendre ta patrie avec tout ce qui t’aime,

    Pour faire un holocauste à mettre aux pieds de Dieu !
    Et, plus nous avancions vers les horizons vastes,

    Austères, et toujours pour le bien travaillant,

    Chacun, en écoutant nos voix enthousiastes,

    Se sentait devenir meilleur et plus vaillant.
    Oui, telle fut notre œuvre, ô mon père, ô Corneille !

    Et maintenant, où sont les pâles envieux ?

    Qu’importent aujourd’hui les douleurs de la veille,

    Et ceux qui te mordaient, lion devenu vieux ?
    Qu’importe si jadis, lorsque l’âge sinistre

    Jetait sur toi son ombre et te glaçait enfin,

    Toi dont César-Auguste aurait fait un ministre,

    Tu t’écriais un jour : L’auteur du Cid a faim !
    Les siècles t’ont vengé, Titan rival d’Eschyle,

    Et, lorsqu’ils nommeront tous les victorieux,

    Se rappelleront moins la crinière d’Achille

    Que tes souliers de pauvre et leurs trous glorieux.
    Et moi, pieusement, d’une main ferme et juste,

    En disant à nos fils : Comme lui vous vaincrez,

    J’ai caché tes haillons sous une pourpre auguste,

    Et couvert tes cheveux de ces rameaux sacrés !
    le 6 janvier 1854 Continuer la lecture

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  • Ceux qui meurent et Ceux qui combattent – IV. Une Nuit blanche

    La ville, mer immense, avec ses bruits sans nombre,

    A sur les flots du jour replié ses flots d’ombre,

    Et la Nuit secouant son front plein de parfums,

    Inonde le ciel pur de ses longs cheveux bruns.

    Moi, pensif, accoudé sur la table, j’écoute

    Cette haleine du soir que je recueille toute.

    Plus rien ! ma lampe seule, en mon réduit obscur

    De son pâle reflet inondant le vieux mur,

    Dit tout bas qu’au milieu du sommeil de la terre

    Travaille une pensée étrange et solitaire.

    Et cependant en proie à mille visions,

    Mon esprit hésitant s’emplit d’illusions,

    Et mes doigts engourdis laissent tomber ma plume.

    C’est le sommeil qui vient. Non, mon regard s’allume,

    Et, comme avec terreur, ma chair a frissonné.

    Quel est ce bruit lointain ? Ah ! l’horloge a sonné !

    Et la page est encor vierge. Mon corps débile

    Se débat sous le feu d’une fièvre stérile.

    J’attends en vain l’idée et l’inspiration.

    Comme tu me mentais, splendide vision

    Qui venais me bercer d’une espérance vaine !

    Être impuissant ! n’avoir que du sang dans la veine !

    Avoir voulu d’un mot définir l’univers,

    Et ne pouvoir trouver l’arrangement d’un vers !

    Me suis-je donc mépris ? Dans mon cœur qui ruisselle

    Dieu n’avait-il pas mis la sublime étincelle ?

    Oh ! si, je me souviens. En mes désirs sans frein,

    Enfant, j’ai vu de près les colosses d’airain ;

    Je cherchais dans la forme ardemment fécondée

    Le moule harmonieux de toute large idée ;

    J’allais aux géants grecs demander tour à tour

    Quelle grâce polie ou quel rude contour

    Fait vivre pour les yeux la synthèse éternelle.

    Esprit épouvanté, je me perdais en elle,

    Tâchant de distinguer dans quels vastes accords

    Se fondent les splendeurs des âmes et des corps,

    Et méditant déjà comment notre génie

    Impose une enveloppe à la chose infinie.

    Hélas ! amants d’un soir, en vain nous enlaçons

    La morne Galatée et ses divins glaçons.

    Pourquoi m’as-tu quitté, Muse blanche ? Ô ma lyre !

    Quel ouragan t’a pris ton suave délire ?

    Quelle foudre a brisé votre prisme éclatant,

    Ô mes illusions de jeunesse ? Pourtant

    J’aime encor les longs bruits, le ciel bleu, le vieil arbre,

    Les lointains discordants, et ma strophe de marbre

    Sait encor rajeunir la grande Antiquité.

    Ô Muse que j’aimais, pourquoi m’as-tu quitté ?

    Pourquoi ne plus venir sur ma table connue

    Avec tes bras nerveux t’accouder chaste et nue ?

    Jetons les yeux sur nous, vieillards anticipés,

    Cœurs souillés au berceau, parleurs inoccupés !

    Ce qui nous perdra tous, ce qui corrode l’âme,

    Ce qui dans nos cœurs même éteint l’ardente flamme,

    C’est notre lâche orgueil, spectre qui devant nous

    Illumine les fronts de la foule à genoux ;

    Le poison qui décime en un jour nos phalanges,

    C’est ce désir de gloire et de vaines louanges

    Qui fait bouillir le sang vers le cœur refoulé.

    Oh ! nous avons l’orgueil superbement enflé,

    Nous autres ! travailleurs qui voulons le salaire

    Avant l’œuvre, et montrons une sainte colère

    Pour saisir les lauriers avant la lutte ! Enfants

    Qui, le cigare en main, nous rêvons triomphants,

    Vierges encor du glaive et du champ de bataille !

    Nains au front dédaigneux qui haussons notre taille

    Sur les calculs étroits de notre ambition,

    Qui, blasés sans avoir connu la passion,

    Croyons sentir en nous cette verve stridente

    Que l’enfer avait mis dans la plume du Dante,

    Ou le doute fatal qui réveillait Byron,

    Comme un cheval fouetté par le vent du clairon !

    Devant nous ont passé quelques sombres génies

    Qui vous jetaient aux vents, farouches harmonies

    Dont nous psalmodions une note au hasard !

    Tout fiers d’avoir produit un pastiche bâtard,

    D’avoir éparpillé quelques syllabes fortes,

    Fous, ivres, éperdus, nous assiégeons les portes

    Des Panthéons bâtis pour la postérité !

    C’est un aveuglement risible en vérité !

    Quand nous aurons longtemps sur les livres antiques

    Interrogé le sens des choses prophétiques,

    Lu sur les marbres saints d’Égine et de Paros

    Le sort des Dieux, jouet mystérieux d’Éros ;

    Dans le livre du monde, à la page où nous sommes,

    Quand nous épellerons le noir secret des hommes ;

    Quand nous aurons usé sans relâche nos fronts

    Sous l’étude, et non pas sous de justes affronts,

    Ô lutteurs, nous pourrons de notre voix profonde

    Dire au monde : C’est nous, et remuer le monde.

    Mais jusque-là, sans trêve, aux Zoïles méchants

    Voilant avec amour l’ébauche de nos chants,

    Étreignons la nature, et mesurons sans crainte

    Ce bas-relief géant dont nous prenons l’empreinte ! Continuer la lecture

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  • Battez, tambours de Santerre !

    Le 21 janvier s’achevait. Louis XVI gravissait les marches de l’échafaud.
    Au moment où Corsaire Sanglot débouchait sur la place par la rue Royale et qu’il remarquait, avec satisfaction, qu’on avait remplacé le magnifique obélisque par l’adorable guillotine, une compagnie de tambours avec leurs baudriers blancs en peau s’alignait contre le mur de la terrasse des Tuileries, tandis que Jean Santerre, son commandant, monté sur un cheval courtaud, pourvu d’une abondante crinière, contemplait le spectacle de la foule massée autour de l’appareil justicier, regardant Louis XVI monter les degrés comme un automate et guettant les moindres gestes du bourreau et des aides qui devaient, d’un acte pourtant simple, transformer le 21 janvier en l’une des plus mémorables journées génératrices d’enthousiasmes, de celles dont l’anniversaire ne célèbre pas le souvenir mais rappelle aux vivants que c’est là un des noms de l’éternité et que le soir de ce jour n’est pas encore terminé, en dépit des almanachs et des changements factices de millésime.
    Un roulement de tambours annonça au Corsaire Sanglot que le roi ayant voulu parler, il s’était trouvé un cœur passionné pour faire couvrir sa voix du bruit grave de ces primitifs instruments. Corsaire Sanglot savait comment mourir. Il en avait fixé le jour et l’heure, à trente-neuf ans moins un mois, un jour de juin à l’aube. Il ne savait pas exactement comment il mourrait. Il lui semblait pourtant deviner que ce serait des suites d’une blessure, sinon de mort violente, au Champ-de-Mars. Sous le ciel de papier d’étain qui dévoile à peine la tour Eiffel, les ombres de ses assassins s’enfuient vers la Seine et le souvenir d’une femme adorée se mêle au sens de l’agonie. Il meurt, lui semble-t-il, dans ce paysage qui est l’une des sept merveilles du monde moderne ou bien, le lendemain, dans un lit rêche, les vitres d’un atelier pâlissant au-dessus de sa tête et les premiers ouvriers se dirigeant vers le métro, martelant d’un pas sec le trottoir matinal. À ce moment peut-être, boulevard Diderot, exécutera-t-on un assassin entre un procureur à chapeau haut de forme et un docteur nu-tête. Le frissonnement humide des arbres sera la dernière manifestation pour le condamné et pour lui, de l’univers matériel. Après quoi, sans doute à la même minute, eux, frères inconnus l’un à l’autre, ils seront la proie de leur rêve. Que nul autre que lui n’ouvre la bouche à cet instant suprême. Il lui appartiendra de commander l’ultime roulement de tambours et de clore sur un mystère intégral cette bouche de chair séduisante, tendre et cruelle, ces yeux plus beaux encore à l’instant de l’amour. Une forêt de sapins se dresse dans la pensée de Corsaire Sanglot. Caché par leurs troncs et leurs aiguilles, il assiste aux guillotinades de la Terreur. Et c’est la procession des admirables et des méprisables. Le bourreau, d’un geste renouvelé et toujours identique à lui-même, soulève des têtes tranchées. Têtes d’aristocrates ridicules, têtes d’amoureux pleines de leur amour, têtes de femmes qu’il est héroïque de condamner. Mais, amour ou haine, pouvaient-elles inspirer d’autres actes. Une montgolfière de papier passe légèrement au-dessus du théâtre révolutionnaire. Le marquis de Sade met son visage près de celui de Robespierre. Leurs deux profils se détachent sur la lunette rouge de la guillotine et Corsaire Sanglot admire cette médaille d’une minute.
    Charenton ! Charenton ! paisible banlieue troublée parfois par les batailles de maquereaux et les noyades solitaires, tu héberges maintenant le pacifique pêcheur à la ligne, celui, espèce quasi disparue, qui porte encore le chapeau de paille en entonnoir avec un petit drapeau au sommet. Les cris des fous ne retentissent plus dans ton asile désaffecté. Le marquis de Sade n’y porterait plus l’indépendance de son esprit, lui, héros de l’amour et du cœur et de la liberté, héros parfait pour qui la mort n’a que douceur. Membre de la section des piques, nous déplorons le départ de ce citoyen éclairé et éloquent. Les paroles qu’il sut trouver pour exalter parmi nous la mémoire de l’Ami du peuple retentissent encore dans nos mémoires républicaines. Né dans les rangs des aristocrates, le citoyen Sade a pourtant souffert pour la liberté ! On a vu le ci-devant régime poursuivre ce courageux pamphlétaire devant qui le vice ne trouvait aucun voile. Il a dépeint les mœurs corrompues des aristocrates et ceux-ci l’ont poursuivi de leur haine. Nous l’avons vu enfin aux premiers jours de juillet attirer la sainte colère du peuple sur la Bastille. On peut, on doit, pour la justice, reconnaître qu’il fut l’instigateur de la journée du 14 juillet où naquit la liberté ! Il ne profita cependant pas de l’œuvre à laquelle il avait travaillé et ne fut libéré que trois mois plus tard de la prison où le tyran, ayant voulu le soustraire à la reconnaissance populaire, il était encore enfermé. On le vit alors s’adonner au bien et au salut public. Maintenant, les tambours impitoyables de Santerre ont retenti pour lui. Saluons sans rancune cette mort qui l’arrache à notre admiration et au service de la Révolution. Sans doute y trouvera-t-il le repos que son inquiétude, son angoisse et sa passion ne lui auraient jamais permis ici-bas. Et que l’Être suprême, la déesse Raison dans les bras desquels il s’endort, le consolent des peines qu’il a subies sur terre pour le triomphe de la justice. La République, désormais assez forte, transmettra son exemple à ses enfants et accueillera sa mémoire dans ses glorieuses annales.
    Délire, tu n’as pas salué la mort lucide du marquis. La tyrannie a repris son empire sur l’esprit et il est mort pendant quatorze ans au roulement monotone des tambours de l’Empire.
    Tombeaux, tombeaux ! Dressés sur un récif de Saint-Malo parmi l’écume ou bien creusés dans une forêt vierge par des enfants perdus, tombeaux de granit, tombeaux garnis de buis ou de couronnes en perles et fil de fer, tombeaux froids des panthéons, tombeaux violés non loin des pyramides et qui frémissez de foi et d’âmes, tombeaux naturels, façonnés dans la lave brûlante des volcans en éruption ou dans l’eau calme des profondeurs de la mer, tombeaux, vous êtes de ridicules témoins de la petitesse humaine. On n’a jamais mis que des morts dans les tombeaux, des morts matériellement et tant pis pour ceux-là qui attachent indissolublement leur âme méprisable à une méprisable carcasse.
    Mais toi, enfin, je te salue, toi dont l’existence doue mes jours d’une joie surnaturelle. Je t’ai aimé rien qu’à ton nom. J’ai suivi le chemin que traçait ton ombre dans un désert mélancolique où, derrière moi, j’ai laissé tous mes amis. Et voici maintenant que je te retrouve alors que je croyais t’avoir fui et le soleil accablant de la solitude morale éclaire à nouveau ton visage et ton corps.
    Adieu, monde ! et s’il faut te suivre jusqu’au gouffre, je te suivrai ! Durant des nuits et des nuits je contemplerai tes yeux brillants dans l’obscurité, ton visage à peine éclairé mais visible dans la nuit claire de Paris, grâce à la réverbération dans les chambres des lampadaires électriques. Tes yeux si tendres, humides et attendrissants, je les contemplerai jusqu’à l’aube blanche qui, réveillant les condamnés à mort du doigt d’un fantôme à chapeau haut de forme, nous rappellera que l’heure est passée des contemplations et qu’il faut rire et parler et subir non l’accablant et consolant soleil de midi sur les plages désertes, face au ciel étourdissant parcouru par des nuages folâtres, mais la dure loi de contrainte, le bagne de l’élégance, la pseudo-discipline des relations de la vie et les dangers inexprimables de la fragmentation du rêve par l’existence utilitaire.
    Et s’il faut te suivre jusqu’au gouffre, je te suivrai !
    Tu n’es pas la passante, mais celle qui demeure. La notion d’éternité est liée à mon amour pour toi. Non, tu n’es pas la passante ni le pilote étrange qui guide l’aventurier à travers le dédale du désir. Tu m’as ouvert le pays même de la passion. Je me perds dans ta pensée plus sûrement que dans un désert. Et encore n’ai-je pas confronté, à l’heure où j’écris ces lignes, ton image en moi à ta « réalité ». Tu n’es pas la passante, mais la perpétuelle amante et que tu le veuilles ou non. Joie douloureuse de la passion révélée par ta rencontre. Je souffre mais ma souffrance m’est chère et si j’ai quelque estime pour moi, c’est pour t’avoir heurtée dans ma course à l’aveugle vers des horizons mobiles. Continuer la lecture

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  • Satire II

    …Aussi, lors que l’on voit un homme par la rue
    Dont le rabat est sale et la chausse rompue,
    Ses grègues aux genoux, au coude son pourpoint,
    Qui soit de pauvre mine et qui soit mal en point,
    Sans demander son nom on le peut reconnaître ;
    Car si ce n’est un poète au moins il le veut être. […]

    Or laissant tout ceci, retourne à nos moutons,
    Muse, et sans varier disnous quelques sornettes
    De tes enfants bâtards, ces tiercelets de poètes,
    Qui par les carrefours vont leurs vers grimaçant,
    Qui par leurs actions font rire les passants,
    Et quand la faim les poind, se prenant sur le vôtre,
    Comme les étourneaux ils s’affament l’un l’autre.

    Cependant sans souliers, ceinture ni cordon,
    L’oeil farouche et troublé, l’esprit à l’abandon,
    Vous viennent accoster comme personnes ivres,
    Et disent pour bonjour : ‘ Monsieur, je fais des livres,
    On les vend au Palais, et les doctes du temps,
    A les lire amusés, n’ont autre passetemps ‘.
    De là, sans vous laisser, importuns, ils vous suivent,
    Vous alourdent de vers, d’allégresse vous privent,
    Vous parlent de fortune, et qu’il faut acquérir
    Du crédit, de l’honneur, avant que de mourir ;
    Mais que, pour leur respect, l’ingrat siècle où nous sommes
    Au prix de la vertu n’estime point les hommes ;
    Que Ronsard, du Bellay, vivants ont eu du bien,
    Et que c’est honte au Roy de ne leur donner rien.
    Puis, sans qu’on les convie, ainsi que vénérables,
    S’assient en prélats les premiers à vos tables,
    Où le caquet leur manque, et des dents discourant,
    Semblent avoir des yeux regret au demeurant.

    Or la table levée, ils curent la mâchoire ;
    Après grâces Dieu bu ils demandent à boire,
    Vous font un sot discours, puis au partir de là,
    Vous disent : ‘ Mais, Monsieur, me donnezvous cela ‘ ?
    C’est toujours le refrain qu’ils font à leur ballade.
    Pour moi, je n’en vois point que je n’en sois malade ;
    J’en perds le sentiment, du corps tout mutilé,
    Et durant quelques jours j’en demeure opilé.

    Un autre, renfrogné, rêveur, mélancolique,
    Grimaçant son discours, semble avoir la colique,
    Suant, crachant, toussant, pensant venir au point,
    Parle si finement que l’on ne l’entend point.

    Un autre, ambitieux, pour les vers qu’il compose,
    Quelque bon bénéfice en l’esprit se propose,
    Et dessus un cheval comme un singe attaché,
    Méditant un sonnet, médite un évêché.

    Si quelqu’un, comme moi, leurs ouvrages n’estime,
    Il est lourd, ignorant, il n’aime point la rime ;
    Difficile, hargneux, de leur vertu jaloux,
    Contraire en jugement au commun bruit de tous
    Que leur gloire il dérobe avec ses artifices.
    Les dames cependant se fondent en délices
    Lisant leurs beaux écrits, et de jour et de nuit
    Les ont au cabinet sous le chevet du lit ;
    Que, portés à l’église, ils valent des matines,
    Tant, selon leurs discours, leurs oeuvres sont divines.

    Encore, après cela, ils sont enfants des Cieux,
    Ils font journellement carrousse avecq’ les Dieux :
    Compagnons de Minerve et confits en science,
    Un chacun d’eux pense être une lumière en France.

    Ronsard, faism’en raison, et vous autres, esprits.
    Que, pour être vivants, en mes vers je n’écris ;
    Pouvezvous endurer que ces rauques cigales
    Égalent leurs chansons à vos oeuvres royales,
    Ayant votre beau nom lâchement démenti ?
    Ha ! c’est que votre siècle est en tout perverti.
    Mais pourtant, quel esprit, entre tant d’insolence,
    Sait trier le savoir d’avecque l’ignorance,
    Le naturel de l’art, et d’un oeil avisé
    Voit qui de Calliope est plus favorisé ?

    Juste postérité, à témoin je t’appelle,
    Toi qui sans passion maintiens l’oeuvre immortelle,
    Et qui, selon l’esprit, la grâce et le savoir,
    De race en race au peuple un ouvrage fais voir ;
    Venge cette querelle, et justement sépare
    Du cygne d’Apollon la corneille barbare,
    Qui croassant par tout d’un orgueil effronté,
    Ne couche de rien moins que l’immortalité. Continuer la lecture

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  • La nuit d’octobre

    Le poète

    Le mal dont j’ai souffert s’est enfui comme un rêve.
    Je n’en puis comparer le lointain souvenir
    Qu’à ces brouillards légers que l’aurore soulève,
    Et qu’avec la rosée on voit s’évanouir.

    La muse

    Qu’aviez-vous donc, ô mon poète !
    Et quelle est la peine secrète
    Qui de moi vous a séparé ?
    Hélas ! je m’en ressens encore.
    Quel est donc ce mal que j’ignore
    Et dont j’ai si longtemps pleuré ?

    Le poète

    C’était un mal vulgaire et bien connu des hommes ;
    Mais, lorsque nous avons quelque ennui dans le coeur,
    Nous nous imaginons, pauvres fous que nous sommes,
    Que personne avant nous n’a senti la douleur.

    La muse

    Il n’est de vulgaire chagrin
    Que celui d’une âme vulgaire.
    Ami, que ce triste mystère
    S’échappe aujourd’hui de ton sein.
    Crois-moi, parle avec confiance ;
    Le sévère dieu du silence
    Est un des frères de la Mort ;
    En se plaignant on se console,
    Et quelquefois une parole
    Nous a délivrés d’un remord.

    Le poète

    S’il fallait maintenant parler de ma souffrance,
    Je ne sais trop quel nom elle devrait porter,
    Si c’est amour, folie, orgueil, expérience,
    Ni si personne au monde en pourrait profiter.
    Je veux bien toutefois t’en raconter l’histoire,
    Puisque nous voilà seuls, assis près du foyer.
    Prends cette lyre, approche, et laisse ma mémoire
    Au son de tes accords doucement s’éveiller.

    La muse

    Avant de me dire ta peine,
    Ô poète ! en es-tu guéri ?
    Songe qu’il t’en faut aujourd’hui
    Parler sans amour et sans haine.
    S’il te souvient que j’ai reçu
    Le doux nom de consolatrice,
    Ne fais pas de moi la complice
    Des passions qui t’ont perdu,

    Le poète

    Je suis si bien guéri de cette maladie,
    Que j’en doute parfois lorsque j’y veux songer ;
    Et quand je pense aux lieux où j’ai risqué ma vie,
    J’y crois voir à ma place un visage étranger.
    Muse, sois donc sans crainte ; au souffle qui t’inspire
    Nous pouvons sans péril tous deux nous confier.
    Il est doux de pleurer, il est doux de sourire
    Au souvenir des maux qu’on pourrait oublier.

    La muse

    Comme une mère vigilante
    Au berceau d’un fils bien-aimé,
    Ainsi je me penche tremblante
    Sur ce coeur qui m’était fermé.
    Parle, ami, – ma lyre attentive
    D’une note faible et plaintive
    Suit déjà l’accent de ta voix,
    Et dans un rayon de lumière,
    Comme une vision légère,
    Passent les ombres d’autrefois.

    Le poète

    Jours de travail ! seuls jours où j’ai vécu !
    Ô trois fois chère solitude !
    Dieu soit loué, j’y suis donc revenu,
    À ce vieux cabinet d’étude !
    Pauvre réduit, murs tant de fois déserts,
    Fauteuils poudreux, lampe fidèle,
    Ô mon palais, mon petit univers,
    Et toi, Muse, ô jeune immortelle,
    Dieu soit loué, nous allons donc chanter !
    Oui, je veux vous ouvrir mon âme,
    Vous saurez tout, et je vais vous conter
    Le mal que peut faire une femme ;
    Car c’en est une, ô mes pauvres amis
    (Hélas ! vous le saviez peut-être),
    C’est une femme à qui je fus soumis,
    Comme le serf l’est à son maître.
    Joug détesté ! c’est par là que mon coeur
    Perdit sa force et sa jeunesse ;
    Et cependant, auprès de ma maîtresse,
    J’avais entrevu le bonheur.
    Près du ruisseau, quand nous marchions ensemble,
    Le soir, sur le sable argentin,
    Quand devant nous le blanc spectre du tremble
    De loin nous montrait le chemin ;
    Je vois encore, aux rayons de la lune,
    Ce beau corps plier dans mes bras…
    N’en parlons plus… – je ne prévoyais pas
    Où me conduirait la Fortune.
    Sans doute alors la colère des dieux
    Avait besoin d’une victime ;
    Car elle m’a puni comme d’un crime
    D’avoir essayé d’être heureux.

    La muse

    L’image d’un doux souvenir
    Vient de s’offrir à ta pensée.
    Sur la trace qu’il a laissée
    Pourquoi crains-tu de revenir ?
    Est-ce faire un récit fidèle
    Que de renier ses beaux jours ?
    Si ta fortune fut cruelle,
    Jeune homme, fais du moins comme elle,
    Souris à tes premiers amours.

    Le poète

    Non, – c’est à mes malheurs que je prétends sourire.
    Muse, je te l’ai dit : je veux, sans passion,
    Te conter mes ennuis, mes rêves, mon délire,
    Et t’en dire le temps, l’heure et l’occasion.
    C’était, il m’en souvient, par une nuit d’automne,
    Triste et froide, à peu près semblable à celle-ci ;
    Le murmure du vent, de son bruit monotone,
    Dans mon cerveau lassé berçait mon noir souci.
    J’étais à la fenêtre, attendant ma maîtresse ;
    Et, tout en écoutant dans cette obscurité,
    Je me sentais dans l’âme une telle détresse
    Qu’il me vint le soupçon d’une infidélité.
    La rue où je logeais était sombre et déserte ;
    Quelques ombres passaient, un falot à la main ;
    Quand la bise sifflait dans la porte entr’ouverte,
    On entendait de loin comme un soupir humain.
    Je ne sais, à vrai dire, à quel fâcheux présage
    Mon esprit inquiet alors s’abandonna.
    Je rappelais en vain un reste de courage,
    Et me sentis frémir lorsque l’heure sonna.
    Elle ne venait pas. Seul, la tête baissée,
    Je regardai longtemps les murs et le chemin,
    Et je ne t’ai pas dit quelle ardeur insensée
    Cette inconstante femme allumait en mon sein ;
    Je n’aimais qu’elle au monde, et vivre un jour sans elle
    Me semblait un destin plus affreux que la mort.
    Je me souviens pourtant qu’en cette nuit cruelle
    Pour briser mon lien je fis un long effort.
    Je la nommai cent fois perfide et déloyale,
    Je comptai tous les maux qu’elle m’avait causés.
    Hélas ! au souvenir de sa beauté fatale,
    Quels maux et quels chagrins n’étaient pas apaisés !
    Le jour parut enfin. – Las d’une vaine attente,
    Sur le bord du balcon je m’étais assoupi ;
    Je rouvris la paupière à l’aurore naissante,
    Et je laissai flotter mon regard ébloui.
    Tout à coup, au détour de l’étroite ruelle,
    J’entends sur le gravier marcher à petit bruit…
    Grand Dieu ! préservez-moi ! je l’aperçois, c’est elle ;
    Elle entre. – D’où viens-tu ? Qu’as-tu fait cette nuit ?
    Réponds, que me veux-tu ? qui t’amène à cette heure ?
    Ce beau corps, jusqu’au jour, où s’est-il étendu ?
    Tandis qu’à ce balcon, seul, je veille et je pleure,
    En quel lieu, dans quel lit, à qui souriais-tu ?
    Perfide ! audacieuse ! est-il encor possible
    Que tu viennes offrir ta bouche à mes baisers ?
    Que demandes-tu donc ? par quelle soif horrible
    Oses-tu m’attirer dans tes bras épuisés ?
    Va-t’en, retire-toi, spectre de ma maîtresse !
    Rentre dans ton tombeau, si tu t’en es levé ;
    Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,
    Et, quand je pense à toi, croire que j’ai rêvé !

    La muse

    Apaise-toi, je t’en conjure ;
    Tes paroles m’ont fait frémir.
    Ô mon bien-aimé ! ta blessure
    Est encor prête à se rouvrir.
    Hélas ! elle est donc bien profonde ?
    Et les misères de ce monde
    Sont si lentes à s’effacer !
    Oublie, enfant, et de ton âme
    Chasse le nom de cette femme,
    Que je ne veux pas prononcer.

    Le poète

    Honte à toi qui la première
    M’as appris la trahison,
    Et d’horreur et de colère
    M’as fait perdre la raison !
    Honte à toi, femme à l’oeil sombre,
    Dont les funestes amours
    Ont enseveli dans l’ombre
    Mon printemps et mes beaux jours !
    C’est ta voix, c’est ton sourire,
    C’est ton regard corrupteur,
    Qui m’ont appris à maudire
    Jusqu’au semblant du bonheur ;
    C’est ta jeunesse et tes charmes
    Qui m’ont fait désespérer,
    Et si je doute des larmes,
    C’est que je t’ai vu pleurer.
    Honte à toi, j’étais encore
    Aussi simple qu’un enfant ;
    Comme une fleur à l’aurore,
    Mon coeur s’ouvrait en t’aimant.
    Certes, ce coeur sans défense
    Put sans peine être abusé ;
    Mais lui laisser l’innocence
    Était encor plus aisé.
    Honte à toi ! tu fus la mère
    De mes premières douleurs,
    Et tu fis de ma paupière
    Jaillir la source des pleurs !
    Elle coule, sois-en sûre,
    Et rien ne la tarira ;
    Elle sort d’une blessure
    Qui jamais ne guérira ;
    Mais dans cette source amère
    Du moins je me laverai,
    Et j’y laisserai, j’espère,
    Ton souvenir abhorré !

    La muse

    Poète, c’est assez. Auprès d’une infidèle,
    Quand ton illusion n’aurait duré qu’un jour,
    N’outrage pas ce jour lorsque tu parles d’elle ;
    Si tu veux être aimé, respecte ton amour.
    Si l’effort est trop grand pour la faiblesse humaine
    De pardonner les maux qui nous viennent d’autrui,
    Épargne-toi du moins le tourment de la haine ;
    À défaut du pardon, laisse venir l’oubli.
    Les morts dorment en paix dans le sein de la terre :
    Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints.
    Ces reliques du coeur ont aussi leur poussière ;
    Sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains.
    Pourquoi, dans ce récit d’une vive souffrance,
    Ne veux-tu voir qu’un rêve et qu’un amour trompé ?
    Est-ce donc sans motif qu’agit la Providence
    Et crois-tu donc distrait le Dieu qui t’a frappé ?
    Le coup dont tu te plains t’a préservé peut-être,
    Enfant ; car c’est par là que ton coeur s’est ouvert.
    L’homme est un apprenti, la douleur est son maître,
    Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert.
    C’est une dure loi, mais une loi suprême,
    Vieille comme le monde et la fatalité,
    Qu’il nous faut du malheur recevoir le baptême,
    Et qu’à ce triste prix tout doit être acheté.
    Les moissons pour mûrir ont besoin de rosée ;
    Pour vivre et pour sentir l’homme a besoin des pleurs ;
    La joie a pour symbole une plante brisée,
    Humide encor de pluie et couverte de fleurs.
    Ne te disais-tu pas guéri de ta folie ?
    N’es-tu pas jeune, heureux, partout le bienvenu ?
    Et ces plaisirs légers qui font aimer la vie,
    Si tu n’avais pleuré, quel cas en ferais-tu ?
    Lorsqu’au déclin du jour, assis sur la bruyère,
    Avec un vieil ami tu bois en liberté,
    Dis-moi, d’aussi bon coeur lèverais-tu ton verre,
    Si tu n’avais senti le prix de la gaîté ?
    Aimerais-tu les fleurs, les prés et la verdure,
    Les sonnets de Pétrarque et le chant des oiseaux,
    Michel-Ange et les arts, Shakspeare et la nature,
    Si tu n’y retrouvais quelques anciens sanglots ?
    Comprendrais-tu des cieux l’ineffable harmonie,
    Le silence des nuits, le murmure des flots,
    Si quelque part là-bas la fièvre et l’insomnie
    Ne t’avaient fait songer à l’éternel repos ?
    N’as-tu pas maintenant une belle maîtresse ?
    Et, lorsqu’en t’endormant tu lui serres la main,
    Le lointain souvenir des maux de ta jeunesse
    Ne rend-il pas plus doux son sourire divin ?
    N’allez-vous pas aussi vous promener ensemble
    Au fond des bois fleuris, sur le sable argentin ?
    Et, dans ce vert palais, le blanc spectre du tremble
    Ne sait-il plus, le soir, vous montrer le chemin ?
    Ne vois-tu pas alors, aux rayons de la lune,
    Plier comme autrefois un beau corps dans tes bras,
    Et si dans le sentier tu trouvais la Fortune,
    Derrière elle, en chantant, ne marcherais-tu pas ?
    De quoi te plains-tu donc ? L’immortelle espérance
    S’est retrempée en toi sous la main du malheur.
    Pourquoi veux-tu haïr ta jeune expérience,
    Et détester un mal qui t’a rendu meilleur ?
    Ô mon enfant ! plains-la, cette belle infidèle,
    Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux ;
    Plains-la ! c’est une femme, et Dieu t’a fait, près d’elle,
    Deviner, en souffrant, le secret des heureux.
    Sa tâche fut pénible ; elle t’aimait peut-être ;
    Mais le destin voulait qu’elle brisât ton coeur.
    Elle savait la vie, et te l’a fait connaître ;
    Une autre a recueilli le fruit de ta douleur.
    Plains-la ! son triste amour a passé comme un songe ;
    Elle a vu ta blessure et n’a pu la fermer.
    Dans ses larmes, crois-moi, tout n’était pas mensonge.
    Quand tout l’aurait été, plains-la ! tu sais aimer.

    Le poète

    Tu dis vrai : la haine est impie,
    Et c’est un frisson plein d’horreur
    Quand cette vipère assoupie
    Se déroule dans notre coeur.
    Écoute-moi donc, ô déesse !
    Et sois témoin de mon serment :
    Par les yeux bleus de ma maîtresse,
    Et par l’azur du firmament ;
    Par cette étincelle brillante
    Qui de Vénus porte le nom,
    Et, comme une perle tremblante,
    Scintille au loin sur l’horizon ;
    Par la grandeur de la nature,
    Par la bonté du Créateur,
    Par la clarté tranquille et pure
    De l’astre cher au voyageur.
    Par les herbes de la prairie,
    Par les forêts, par les prés verts,
    Par la puissance de la vie,
    Par la sève de l’univers,
    Je te bannis de ma mémoire,
    Reste d’un amour insensé,
    Mystérieuse et sombre histoire
    Qui dormiras dans le passé !
    Et toi qui, jadis, d’une amie
    Portas la forme et le doux nom,
    L’instant suprême où je t’oublie
    Doit être celui du pardon.
    Pardonnons-nous ; – je romps le charme
    Qui nous unissait devant Dieu.
    Avec une dernière larme
    Reçois un éternel adieu.
    – Et maintenant, blonde rêveuse,
    Maintenant, Muse, à nos amours !
    Dis-moi quelque chanson joyeuse,
    Comme au premier temps des beaux jours.
    Déjà la pelouse embaumée
    Sent les approches du matin ;
    Viens éveiller ma bien-aimée,
    Et cueillir les fleurs du jardin.
    Viens voir la nature immortelle
    Sortir des voiles du sommeil ;
    Nous allons renaître avec elle
    Au premier rayon du soleil ! Continuer la lecture

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  • Lassitude

    De la douceur, de la douceur, de la douceur ! Calme un peu ces transports fébriles, ma charmante. Même au fort du déduit, parfois, vois-tu, l’amante Doit avoir l’abandon paisible de la sœur. Sois langoureuse, fais ta caresse endormante, Bien égaux tes soupirs et ton regard berceur. Va, l’étreinte jalouse et le spasme obsesseur Ne valent pas un long baiser, même qui mente ! Mais dans ton cher cœur d’or, me dis-tu, mon enfant, La fauve passion va sonnant l’oliphant Laisse-la trompetter à son aise, la gueuse ! Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main, Et fais-moi des serments que tu rompras demain, Et pleurons jusqu’au jour, ô petite fougueuse ! Continuer la lecture

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  • Impromptu

    (En réponse à la question : Qu’est-ce que la Poésie ?)

    Chasser tout souvenir et fixer sa pensée,
    Sur un bel axe d’or la tenir balancée,
    Incertaine, inquiète, immobile pourtant,
    Peut-être éterniser le rêve d’un instant ;
    Aimer le vrai, le beau, chercher leur harmonie ;
    Écouter dans son coeur l’écho de son génie ;
    Chanter, rire, pleurer, seul, sans but, au hasard ;
    D’un sourire, d’un mot, d’un soupir, d’un regard
    Faire un travail exquis, plein de crainte et de charme
    Faire une perle d’une larme :
    Du poète ici-bas voilà la passion,
    Voilà son bien, sa vie et son ambition. Continuer la lecture

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  • Soleils aux arrêts

    Un homme est en prison Il est noir les yeux habités de braise et de futur Il est grand adossé au volcan rusé de l’histoire L’arc-en-ciel pleut sur sa langue y dépose le limon des paroles qu’un peuple chante en dansant sur le seuil des mouroirs Il est trop grand pour sa cellule quand il s’allonge ses pieds sortent du judas et vont folâtrer sur les murailles Ses mains d’oiseau sans ailes se tendent vers les étoiles pour en recueillir le miel natif Un homme est en prison Il est blanc mais vraiment blanc avec sa barbe blanche de dieu en exil son nez d’aigle nomade son cœur blanc ses paumes blanches où la douleur a gravé des canaux gigantesques de désirs des routes en pleine jungle des lettres affolantes en calligraphie coufie une croix énigmatique un œil sans cils une charrue et des épis de blé un petit damier noir et blanc et une foule de hachures pour autant de naissances Un homme est en prison Il est de la couleur dont rêve le peintre et qu’il n’a jamais pu atteindre Il est d’un pays que même les poètes n’ont pas su rêver Les frontières mythique du sang ricochent sur le duvet de sa poitrine et tombent Il vient du Graal et du Tiers oublié de la planète des cales de voiliers négriers et des réserves de peuples originels à l’encan Il est arabe et juif palestinien et chilien Il est tous les hommes toutes les femmes le mutant des langues et des sexes le doux guerrier de la paix Il est la boussole du sourire dans les ténèbres Un homme est en prison Il est amoureux d’un amour à faire pâlir Qaïs et Laïla Abélard et Héloïse Dante et Béatrice Tout en lui est amour Il ne regarde pas les êtres il les caresse de sa pupille il ne soulève pas ne déplace pas ne dépose pas les choses il jette à leurs pieds des pétales de rosée et des fruits de passion La couche dure est son amante l’arbre son frère jumeau l’eau le liant de son sang Il est le promis des hirondelles de la brise des nuages l’amoureux transi de la nuit de la dolente aurore et de la houle rebelle Tout en lui est amour Un homme est en prison 11 n’a rien à ajouter ayant dit l’essentiel « Ce que tout cadavre devrait savoir » ce que les vivants n’écoutent que d’une seule oreille distraite, oh si distraite comme ceci : vivre, la belle affaire encore faut-il que ça serve à quelque chose ou ceci : « Si tu veux tracer ton sillon droit accroche ta charrue aux étoiles » ou encore ceci : inutile de chercher loin les tyrans ils sont sous votre peau sans oublier ceci : les hommes naissent esclaves et inégaux toute la question est qu’ils ne le demeurent pas Vous le voyez cet homme n’a rien à ajouter La prison où se trouve notre homme est ronde et carrée proche et lointaine Elle est d’hier et de demain souterraine et perdue dans les nuées Carnivore et végétarienne C’est une baraque près d’une mosquée dans un bidonville un palais de mauvais goût dressé sur des béquilles un immeuble en verre avec vue imprenable sur un camp d’extermination C’est une île flottante un hypermarché une pyramide renversée un train sans conducteur un tamis cachant le soleil des barreaux plantés dans le désert une porte fermée au nez de la mer un avion désaffecté un cerveau usé qui pue un labyrinthe dans la boule d’une voyante un fleuve qui tourne en rond une mouche arrachant ses pattes pour se dégager de la glu et surtout elle est en nous en nous Un homme est en prison Il n’est ni le meilleur de ses semblables ni le pire On peut dire qu’il connaît bien le bourreau qu’il a rencontré Dieu puis l’a perdu de vue Il a joué à cache-cache avec la mort escaladé le plus haut sommet du monde découvert le paradis en enfer et vice versa Il a trouvé la meilleure réponse à la question philosophique du suicide Il lit comme un talmudiste dans les rêves et se nourrit à la table du délire Il est le plus sensuel des saints Il rit, mais il rit comme ça n’est pas permis Un homme est en prison Subitement il découvre le vrai visage de la liberté cette chatte qui bouffe ses enfants ce scorpion qui se pique avec son dard lorsqu’il se sent encerclé La superbe ogresse l’amante qui tue pour faire revivre à prendre ou à laisser Et il fut preneur sans conteste de libertés astringentes humus d’une terre perdue dans l’a venir émeraude sans rivale à la cheville d’une gazelle maîtresse d’espéranto et de périples feuille vierge où seuls les enfants nés de la vague androgyne sont appelés à s’inscrire Liberté de risques bénis et périls de main coupée célébrant le sang dévastateur d’orage sur le désert parsemé de famine de séismes humains rien qu’humains vengeant toutes les morts iniques Un homme est en prison Il parle au mur au miroir des miroirs et lui raconte son histoire : Je suis né entre printemps et automne, lors de l’année du Tigre, dans une ville qu’on a depuis lors débaptisée sept fois Mon pays fait mal lorsqu’on prononce son nom mais bon sang quel soleil quel fruit à la bouche des hommes lorsqu’il sourit quelle folie du matin répandant l’extrême-onction du jasmin et de la cannelle Ce pays m’a tant donné et j’ai voulu lui rendre la pareille Il paraît que c’était la chose à ne pas faire « La passion est interdite. Circulez, circulez, clamaient les haut-parleurs. Faites le grand déménagement dans votre cœur. Fermez vos yeux, votre nez, vos gueules. Circulez. Il n’y a pas de cochons ici, gardez vos perles. Et gare, gare aux amants récalcitrants ! » Pouvais-je résister, ô miroir des miroirs ? Et me voilà dément authentifié enchaîné aux parois sourdes de tes reflets presque heureux de l’être car je n’ai pas failli à ma passion Un homme est en prison Il n’attend pas il n’a pas de temps à perdre D se fait peintre et poète et musicien Il invite le papillon des mots à la transe qui fait pousser des racines Il réfute le sobriquet des couleurs pour que le blanc de la toile libère ses démons tapis Il ravive le cri du silence pour orchestrer la symphonie du don Délivré du corps il marche il emprunte le chemin secret qui va de la blessure à l’âme de l’âme à la graine de la graine à la tige de la tige au bourgeon du bourgeon à la fragile orchidée de l’espoir de l’espoir à la lucidité de la lucidité aux larmes des larmes à la fureur de la fureur à l’amour de l’amour à cette étrange folie de croire malgré tout aux hommes À tout hasard souvenez-vous un homme est en prison Continuer la lecture

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  • A Ronsard

    Ô maître des charmeurs de l’oreille, ô Ronsard,
    J’admire tes vieux vers, et comment ton génie
    Aux lois d’un juste sens et d’une ample harmonie
    Sait dans le jeu des mots asservir le hasard.

    Mais, plus que ton beau verbe et plus que ton grand art,
    J’aime ta passion d’antique poésie
    Et cette téméraire et sainte fantaisie
    D’être un nouvel Orphée aux hommes nés trop tard.

    Ah ! Depuis que les cieux, les champs, les bois et l’onde
    N’avaient plus d’âme, un deuil assombrissait le monde,
    Car le monde sans lyre est comme inhabité !

    Tu viens, tu ressaisis la lyre, tu l’accordes,
    Et, fier, tu rajeunis la gloire des sept cordes,
    Et tu refais aux dieux une immortalité.

    Les vaines tendresses Continuer la lecture

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  • Conspiration

    les pierres leur furent sans mœlle prison d’escargots et passion de pagures les insectes au bâillon cervelle brûlée dans le creux des métaux. prirent en haine leur démon troquèrent contre muids fades sans toxines les pieuvres de leur sang et leurs tendres bras longs. dénoncèrent les pactes même les plus millénaires cependant que s’installa le crémeux sourire blanc. qui, qui donc envoyait le grand froid, loas ? celui du sexe, celui de l’arbre à pain et de la pierre et de la sève qui fut jadis rouissage de colibris ? en tout cas, je suis, moi, de la plus longue marche et je ne déteste pas qu’on se le redise j’ai noué contre la toute-puissante glaciation la conspiration avouée de l’ours noir et de l’albatros des Galapagos du manate et de l’agami trompette, de l’eau de mer et des cratères exarque des avalanches j’ai convoqué pour toutes utiles représailles pour le rebrousse-temps et le rebrousse-sang tous les réchauffeurs solaires rolliers et tisserins. quant au sang qui est de mèche nous prendrons par les bédières et nous passerons au col du Désastre – impudence et virulence – les mots lassos on a souvent vu une giclée d’eau vivante faire tomber la tête de la Bête. ■ Continuer la lecture

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