Poésie, poètes, ressources et plus

  • Satyre XV

    (Fragment)

    Ouy, j’escry rarement, et me plais de le faire ;
    Non pas que la paresse en moy soit ordinaire,
    Mais si tost que je prens la plume à ce dessein,
    Je croy prendre en galere une rame en la main ;
    Je sens, au second vers que la Muse me dicte,
    Que contre sa fureur ma raison se despite.

    Or si par fois j’escry suivant mon ascendant,
    Je vous jure, encor estce à mon corps deffendant.
    L’astre qui de naissance à la Muse me lie
    Me fait rompre la teste après ceste folie,
    Que je recongnois bien ; mais pourtant, malgré moy,
    Il faut que mon humeur fasse joug à sa loy ;
    Que je demande en moy ce que je me desnie,
    De mon âme et du Ciel estrange tyrannie !
    Et qui pis est, ce mal, qui m’afflige au mourir,
    S’obstine aux recipez et ne se veut guarir ;
    Plus on drogue ce mal et tant plus il s’empire ;
    Il n’est point d’elebore assez en Anticire ;
    Revesche, à mes raisons, il se rend plus mutin,
    Et ma philosophie y perd tout son latin.
    Or pour estre incurable, il n’est pas necessaire,
    Patient en mon mal, que je m’y doive plaire ;
    Au contraire, il m’en fasche et m’en desplais si fort,
    Que durant mon accez je voudrois estre mort :
    Car lors qu’on me regarde et qu’on me juge un poëte,
    Et qui par consequent a la teste malfaite,
    Confus en mon esprit, je suis plus désolé,
    Que si j’estois maraut, ou ladre ou verollé.

    Encor si le transport dont mon ame est saisie
    Avoit quelque respect durant ma frenaisie ;
    Qu’il se reglast selon les lieux moins importans,
    Ou qu’il fist choix des jours, des hommes ou du temps,
    Et que lors que l’hyver me renferme en la chambre,
    Aux jours les plus glacez de l’engourdy novembre,
    Apollon m’obsedast, j’aurois en mon malheur
    Quelque contentement à flater ma douleur.

    Mais aux jours les plus beaux de la saison nouvelle,
    Que Zephire en ses rets surprend Flore la belle,
    Que dans l’air les oyseaux, les poissons en la mer,
    Se pleignent doucement du mal qui vient d’aymer ;
    Ou bien lors que Cerès de fourment se couronne,
    Ou que Bacchus souspire, amoureux de Pomone ;
    Ou lors que le saffran, la derniere des fleurs,
    Dore le scorpion de ses belles couleurs,
    C’est alors que la verve insolemment m’outrage,
    Que la raison forcée obeyt à la rage,
    Et que, sans nul respect des hommes ou du lieu,
    Il faut que j’obeisse aux fureurs de ce Dieu ;
    Comme en ces derniers jours, les plus beaux de l’année,
    Que Cibelle est partout de fruicts environnée,
    Que le paysant recueille, emplissant à milliers
    Greniers, granges, chartis, et caves et celiers,
    Et que Junon, riant d’une douce influence,
    Rend son oeil favorable aux champs qu’on ensemence ;
    Que je me resoudois, loing du bruit de Paris
    Et du soing de la Cour ou de ses favoris,
    M’esgayer au repos que la campagne donne,
    Et sans parler curé, doyen, chantre ou Sorbonne,
    D’un bon mot faire rire, en si belle saison,
    Vous, vos chiens et vos chats et toute la maison,
    Et là, dedans ces champs que la riviere d’Oyse
    Sur des arenes d’or en ses bors se degoyse,
    (Sejour jadis si doux à ce Roy qui deux fois
    Donna Sydon en proye à ses peuples françois)
    Faire meint soubresaut, libre de corps et d’ame,
    Et, froid aux appetis d’une amoureuse flame,
    Estre vuide d’amour comme d’ambition,
    Des gallands de ce temps, horrible passion.

    Mais à d’autres revers ma fortune est tournée.
    Dès le jour que Phoebus nous monstre la journée,
    Comme un hiboux qui luit la lumiere et le jour,
    Je me lève, et m’en vay dans le plus creux sejour
    Que Royaumont recelle en ses forets secrettes,
    Des renards et des loups les ombreuses retraittes.
    Et là, malgré mes dents rongeant et ravassant,
    Polissant les nouveaux, les vieux rapetassant,
    Dedans la Cour, peutestre, on leur fera la moue ;
    Ou s’ils sont, à leur gré, bien faits et bien polis,
    J’auray pour recompense : ‘ Ils sont vrayment jolis. ‘
    Mais moy, qui ne me reigle aux jugemens des hommes
    Qui dedans et dehors cognoy ce que nous sommes ;
    Comme, le plus souvent, ceux qui sçavent le moings
    Sont temerairement et juges et tesmoings,
    Pour blasme ou pour louange ou pour froide parole
    Je ne fay de leger banqueroute à l’escolle
    Du bon homme Empedocle, où son discours m’apprend
    Qu’en ce monde il n’est rien d’admirable et de grand
    Que l’esprit desdaignant une chose bien grande,
    Et qui, Roy de soymesme, à soymesme commande… Continuer la lecture

    Notez

  • La philosophie

    À propos de Hegel.

    « Jacques d’Hondt, qui a écrit deux livres remarquables sur la philosophie de Hegel, vient d’en publier deux autres qui constituent une sorte d’enquête sur sa vie, ses amitiés, ses lectures, sur ses « fréquentations « , au sens complet du terme : Hegel secret et Hegel en son temps. // ne cherche aucunement â expliquer, mais â éclairer ses œuvres par son existence. Hegel a souffert d’une grande injustice. On a vu en lui le type du professeur, du fonctionnaire discipliné, l’admirateur sans réserve de l’État prussien. Avec autant de perspicacité que d’érudition d’Hondt fait connaître l’homme anxieux, le citoyen rétif, l’ami des persécutés. Certes, quand il s’agit d’un philosophe, on ne saurait se fier à l’adage : dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es! Mais en changeant l’éclairage sur l’homme, on éclaire aussi différemment l’œuvre. La  » vie cachée  » de Hegel fut celle d’un libéral fiché par la police. Il a dialogué avec les girondins français, les illuminés allemands et les francs-maçons internationalistes. Sans vouloir en tirer plus qu’il ne convient, l’auteur montre que la Phénoménologie retrace un itinéraire de la conscience qui rappelle les séances d’initiation maçonnique, un parcours de néophyte dans la loge théâtralement aménagée – comparaison qui est de Hegel lui-même.  » Raison et liberté restent notre mot d’ordre, et notre point de ralliement l’Église universelle « , écrivait-il à Schelling. Toute la pensée hégélienne, jusque dans sa maturité, enfonce des racines nombreuses et vigoureuses dans la Révolution française.
    Tel n’est aucunement l’objet de l’ouvrage dense et clair de Châtelet. En moins de 200 pages, il réussit la gageure de nous faire participer à la construction comprékensive du système hégélien.

    La conscience se faisant esprit, c’est la Phénoménologie.
    L’esprit enfin s’exprime essentiellement dans la création artistique, la vie religieuse et la réflexion philosophique. L’art est son premier moment. Cest l’esprit dans son expression sensible, donnant des idées les plus élevées une représentation concrète qui nous les rend accessibles. La religion est la vérité de l’art. Le devenir des religions est le devenir même de l’esprit en son immédiateté. La mutation décisive s’opère lorsqu’on passe des religions déterminées,  » ethniques « , au christianisme. Avec l’incarnation, l’opposition abstraite de la finitude et de l’infini s’abolit. La philosophie est la vérité de la religion comme la religion est la vérité de l’art. Toutes les productions humaines sont ainsi situées, rendues intelligibles, transparentes. La philosophie, d’ailleurs, n’a pu se réaliser comme savoir absolu, c’est-à-dire prendre pleine conscience d’elle-même comme dit de l’esprit qu’au moment où l’esprit se réalise objectivement, si l’on peut dire. Cette réalisation c’est l’État. Certes l’État moderne, napoléonien ou prussien, n’est pas encore l’État mondial qui clôt l’histoire. L’État universel est à venir. Mais on connaît son essence, ce qui permet â la philosophie de s’achever. Avec la fondation de l’État, dit Châtelet, le savoir absolu sait de quoi au fond il est savoir : de la formation de l’humanité par ellemême, du cheminement dramatique de l’esprit se construisant dans le fracas des guerres et les tragédies quotidiennes du travail. L’État moderne achève l’histoire universelle comme la science conclut la pensée. »

    Ils parlent entre eux comme ils écrivent
    entre les lignes
    les uns ont un abîme et les autres
    un trou, un mur, un fossé, une impasse. Continuer la lecture

    Notez

  • La retraite

    Aux bords de ton lac enchanté,
    Loin des sots préjugés que l’erreur déifie,
    Couvert du bouclier de ta philosophie,
    Le temps n’emporte rien de ta félicité ;
    Ton matin fut brillant ; et ma jeunesse envie
    L’azur calme et serein du beau soir de ta vie !

    Ce qu’on appelle nos beaux jours
    N’est qu’un éclair brillant dans une nuit d’orage,
    Et rien, excepté nos amours,
    N’y mérite un regret du sage ;
    Mais, que disje ? on aime à tout âge :
    Ce feu durable et doux, dans l’âme renfermé,
    Donne plus de chaleur en jetant moins de flamme ;
    C’est le souffle divin dont tout l’homme est formé,
    Il ne s’éteint qu’avec son âme.

    Etendre son esprit, resserrer ses désirs,
    C’est là ce grand secret ignoré du vulgaire :
    Tu le connais, ami ; cet heureux coin de terre
    Renferme tes amours, tes goûts et tes plaisirs ;
    Tes voeux ne passent point ton champêtre domaine,
    Mais ton esprit plus vaste étend son horizon,
    Et, du monde embrassant la scène,
    Le flambeau de l’étude éclaire ta raison.

    Tu vois qu’aux bords du Tibre, et du Nil et du Gange,
    En tous lieux, en tous temps, sous des masques divers,
    L’homme partout est l’homme, et qu’en cet univers,
    Dans un ordre éternel tout passe et rien ne change ;
    Tu vois les nations s’éclipser tour à tour
    Comme les astres dans l’espace,
    De mains en mains le sceptre passe,
    Chaque peuple a son siècle, et chaque homme a son jour ;
    Sujets à cette loi suprême,
    Empire, gloire, liberté,
    Tout est par le temps emporté,
    Le temps emporta les dieux même
    De la crédule antiquité,
    Et ce que des mortels dans leur orgueil extrême
    Osaient nommer la vérité.

    Au milieu de ce grand nuage,
    Répondsmoi : que fera le sage
    Toujours entre le doute et l’erreur combattu ?
    Content du peu de jours qu’il saisit au passage,
    Il se hâte d’en faire usage
    Pour le bonheur et la vertu.

    J’ai vu ce sage heureux ; dans ses belles demeures
    J’ai goûté l’hospitalité,
    A l’ombre du jardin que ses mains ont planté,
    Aux doux sons de sa lyre il endormait les heures
    En chantant sa félicité.
    Soyez touché, grand Dieu, de sa reconnaissance.
    Il ne vous lasse point d’un inutile voeu ;
    Gardezlui seulement sa rustique opulence,
    Donnez tout à celui qui vous demande peu.
    Des doux objets de sa tendresse
    Qu’à son riant foyer toujours environné,
    Sa femme et ses enfants couronnent sa vieillesse,
    Comme de ses fruits mûrs un arbre est couronné.
    Que sous l’or des épis ses collines jaunissent ;
    Qu’au pied de son rocher son lac soit toujours pur ;
    Que de ses beaux jasmins les ombres s’épaississent ;
    Que son soleil soit doux, que son ciel soit d’azur,
    Et que pour l’étranger toujours ses vins mûrissent.

    Pour moi, loin de ce port de la félicité,
    Hélas ! par la jeunesse et l’espoir emporté,
    Je vais tenter encore et les flots et l’orage ;
    Mais, ballotté par l’onde et fatigué du vent,
    Au pied de ton rocher sauvage,
    Ami, je reviendrai souvent
    Rattacher, vers le soir, ma barque à ton rivage.

    Méditations poétiques Continuer la lecture

    Notez

  • Scientifique

    Lentement, vers la fin du jour,

    Une voix murmurait dans l’ombre:

    Amour! Amour! Amour! Amour!

    Au milieu de la forêt sombre.
    Quelqu’un disait: L’essentiel

    N’est pas la gloire et sa fumée.

    Non, le vrai, c’est de voir le ciel

    Dans les yeux de la bien-aimée.
    Une bouche peut s’embraser

    Lorsqu’une autre bouche s’y pose.

    On voit dans le divin baiser

    L’éblouissement d’une rose.
    La haie en fleur, l’étang dormant

    Ont le souffle qui vous enivre.

    Pour être heureux tout bêtement,

    Il suffit de se laisser vivre.
    Écoute l’yeuse et le pin!

    Bon laboureur, chéris ta femme

    Et baise-la comme du pain,

    Tandis que le bon air t’affame.
    Quant aux hors-d’oeuvre superflus,

    Ami, bien fol est qui s’y fie.

    Et l’on ne trouve rien de plus

    Dans toute la philosophie. –
    Ainsi parlait, génie, esprit,

    Je ne sais qui, dans l’ombre noire,

    Au bois où l’églantier fleurit

    Près de l’étang glacé de moire.
    J’écoutais, regardant les cieux

    Où s’allume la chrysoprase,

    Et je marchais, silencieux,

    D’un pas léger, sur l’herbe rase.
    Je trouvais les instants bien courts,

    Dans la grande forêt magique,

    Et je dis: Quel est ce discours

    Si raisonnable et si logique? –
    Et tandis que tombait la nuit,

    Écartant le houx et la ronce,

    Je marchais sans faire de bruit,

    Car j’attendais une réponse.
    Les oiseaux, chers petits bandits,

    Mettaient les branches au pillage.

    Bientôt, près de moi, j’entendis

    Un froissement dans le feuillage.
    Pâle dans le fluide azur,

    Ame que le bruit importune,

    Avec son blanc visage pur

    Apparaissait la douce lune;
    Et, choeurs envolés, se nouant

    Parmi les zéphyrs qui soupirent,

    Je vis des Nymphes se jouant,

    Blanches figures, qui me dirent:
    Oui, tu peux t’instruire, en effet,

    Au bruit de la brise et des ailes.

    Quel est ce discours tout à fait

    Sage? continuèrent-elles,
    En jetant leurs cheveux flottants

    Sur leurs tuniques sans agrafes:

    C’est la chère voix du Printemps

    Qui parle dans nos phonographes!
    17 septembre 1889. Continuer la lecture

    Notez

  • Prologue

    De la pensée aux mots,

    un monde.
    Dès qu’ils viennent en gros,

    la ronde.
    De la phrase à la phrase,

    la stance.
    Des couplets qui s’embrasent,

    la danse.
    Du chagrin à l’oubli,

    un antre.
    Sous toute philosophie,

    le ventre.
    Des coulisses aux décors,

    un voile.
    Du trépas à la mort,

    un râle.
    De la graine à l’épi,

    un germe.
    Du néant à la vie,

    le sperme.
    Du mineur au ministre,

    un rang.
    Et du lord jusqu’au cuistre,

    un temps.
    Du génie au crétin,

    un gène.
    Du raté au malin,

    la veine.
    Du gendarme au voleur,

    un rôle.
    En tout un, son tricheur,

    son drôle.
    Du vice à la vertu,

    un tour.
    De la mode au rebut,

    un jour.
    De ta main à la mienne,

    un choix.
    De l’amour à la haine,

    un pas.
    De la phrase à la phrase,

    la stance.
    Des couplets qui s’embrasent,

    la danse !
    1997 Continuer la lecture

    Notez

  • Sur la naissance du comte de Paris

    De tant de jours de deuil, de crainte et d’espérance,
    De tant d’efforts perdus, de tant de maux soufferts,
    En es-tu lasse enfin, pauvre terre de France,
    Et de tes vieux enfants l’éternelle inconstance
    Laissera-telle un jour le calme à l’univers ?

    Comprends-tu tes destins et sais-tu ton histoire ?
    Depuis un demi-siècle as-tu compté tes pas ?
    Est-ce assez de grandeur, de misère et de gloire,
    Et, sinon par pitié, pour ta propre mémoire,
    Par fatigue du moins t’arrêteras-tu pas ?

    Ne te souvient-il plus de ces temps d’épouvante
    Où de quatre-vingt-neuf résonna le tocsin ?
    N’était-ce pas hier, et la source sanglante
    Où Paris baptisa sa liberté naissante,
    La sens-tu pas encor qui coule de ton sein ?

    A-t-il rassasié ta fierté vagabonde,
    A-t-il pour les combats assouvi ton penchant,
    Cet homme audacieux qui traversa le monde,
    Pareil au laboureur qui traverse son champ,
    Armé du soc de fer qui déchire et féconde ?

    S’il te fallait alors des spectacles guerriers,
    Est-ce assez d’avoir vu l’Europe dévastée,
    De Memphis à Moscou la terre disputée,
    Et l’étranger deux fois assis à nos foyers,
    Secouant de ses pieds la neige ensanglantée ?

    S’il te faut aujourd’hui des éléments nouveaux,
    En est-ce assez pour toi d’avoir mis en lambeaux
    Tout ce qui porte un nom, gloire, philosophie,
    Religion, amour, liberté, tyrannie,
    D’avoir fouillé partout, jusque dans les tombeaux ?

    En est-ce assez pour toi des vaines théories,
    Sophismes monstrueux dont on nous a bercés,
    Spectres républicains sortis des temps passés,
    Abus de tous les droits, honteuses rêveries
    D’assassins en délire ou d’enfants insensés ?

    En est-ce assez pour toi d’avoir, en cinquante ans,
    Vu tomber Robespierre et passer Bonaparte,
    Charles dix pour l’exil partir en cheveux blancs,
    D’avoir imité Londres, Athènes, Rome et Sparte ;
    Et d’être enfin Français n’est-il pas bientôt temps ?

    Si ce n’est pas assez, prends ton glaive et ta lance.
    Réveille tes soldats, dresse tes échafauds ;
    En guerre ! et que demain le siècle recommence,
    Afin qu’un jour du moins le meurtre et la licence
    Repus de notre sang, nous laissent le repos !

    Mais, si Dieu n’a pas fait la souffrance inutile,
    Si des maux d’ici-bas quelque bien peut venir,
    Si l’orage apaisé rend le ciel plus tranquille,
    S’il est vrai qu’en tombant sur un terrain fertile
    Les larmes du passé fécondent l’avenir ;

    Sache donc profiter de ton expérience,
    Toi qu’une jeune reine, en ses touchants adieux,
    Appelait autrefois plaisant pays de France !
    Connais-toi donc toi-même, ose donc être heureux,
    Ose donc franchement bénir la Providence !

    Laisse dire à qui veut que ton grand cœur s’abat,
    Que la paix t’affaiblit, que tes forces s’épuisent :
    Ceux qui le croient le moins sont ceux qui te le disent.
    Ils te savent debout, ferme, et prête au combat ;
    Et, ne pouvant briser ta force, ils la divisent.

    Laisse-les s’agiter, ces gens à passion,
    De nos vieux harangueurs modernes parodies ;
    Laisse-les étaler leurs froides comédies,
    Et, les deux bras croisés, te prêcher l’action.
    Leur seule vérité, c’est leur ambition.

    Que t’importent des mots, des phrases ajustées ?
    As-tu vendu ton blé, ton bétail et ton vin ?
    Es-tu libre ? Les lois sont-elles respectées ?
    Crains-tu de voir ton champ pillé par le voisin ?
    Le maître a-t-il son toit, et l’ouvrier son pain ?

    Si nous avons cela, le reste est peu de chose.
    Il en faut plus pourtant ; à travers nos remparts,
    De l’univers jaloux pénètrent les regards.
    Paris remplit le monde, et, lorsqu’il se repose,
    Pour que sa gloire veille, il a besoin des arts.

    Où les vit-on fleurir mieux qu’au siècle où nous sommes ?
    Quand vit-on au travail plus de mains s’exercer ?
    Quand fûmes-nous jamais plus libres de penser ?
    On veut nier en vain les choses et les hommes :
    Nous aurons à nos fils une page à laisser.

    Le bruit de nos canons retentit aujourd’hui ;
    Que l’Europe l’écoute, elle doit le connaître !
    France, au milieu de nous un enfant vient de naître,
    Et, si ma faible voix se fait entendre ici,
    C’est devant son berceau que je te parle ainsi.

    Son courageux aïeul est ce roi populaire
    Qu’on voit depuis huit ans, sans crainte et sans colère,
    En pilote hardi nous montrer le chemin.
    Son père est près du trône, une épée à la main ;
    Tous les infortunés savent quelle est sa mère.

    Ce n’est qu’un fils de plus que le ciel t’a donné,
    France, ouvre-lui tes bras sans peur, sans flatterie ;
    Soulève doucement ta mamelle meurtrie,
    Et verse en souriant, vieille mère patrie,
    Une goutte de lait à l’enfant nouveau-né. Continuer la lecture

    Notez

  • Adieux au monde

    J’aurai bientôt quatrevingts ans :
    Je crois qu’à cet âge il est temps
    De dédaigner la vie.
    Aussi je la perds sans regret,
    Et je fais gaîment mon paquet ;
    Bonsoir la compagnie !

    J’ai goûté de tous les plaisirs ;
    J’ai perdu jusques aux désirs ;
    A présent je m’ennuie.
    Lorsque l’on n’est plus bon à rien,
    On se retire, et l’on fait bien ;
    Bonsoir la compagnie !

    Lorsque d’ici je partirai,
    Je ne sais pas trop où j’irai ;
    Mais en Dieu je me fie :
    Il ne peut me mener que bien ;
    Aussi je n’appréhende rien :
    Bonsoir la compagnie !

    Dieu nous fit sans nous consulter
    Rien ne saurait lui résister ;
    Ma carrière est remplie.
    À force de devenir vieux,
    Peuton se flatter d’être mieux ?
    Bonsoir la compagnie !

    Nul mortel n’est ressuscité,
    Pour nous dire la vérité
    Des biens d’une autre vie.
    Une profonde obscurité
    Est le sort de l’humanité ;
    Bonsoir la compagnie !

    Rien ne périt entièrement,
    Et la mort n’est qu’un changement,
    Dit la philosophie.
    Que ce système est consolant !
    Je chante, en adoptant ce plan ;
    Bonsoir la compagnie !

    Lorsque l’on prétend tout savoir,
    Depuis le matin jusqu’au soir,
    On lit, on étudie ;
    On n’en devient pas plus savant ;
    On n’en meurt pas moins ignorant ;
    Bonsoir la compagnie ! Continuer la lecture

    Notez

  • Idolâtrie

    Les sociétés polies, mais idolâtres, de Rome et d’Athènes,

    ignoraient la céleste dignité de la femme, révélée plus

    tard aux hommes par le Dieu qui voulut naître d’une fille d’Ève.

    Victor Hugo, Littérature et Philosophie mêlées.

    Mètre divin, mètre de bonne race,

    Que nous rapporte un poète nouveau,

    Toi qui jadis combattais pour Horace,

    Rhythme de Sappho !
    Fais-moi fléchir la belle nymphe éprise

    Que je désire avec un doux émoi,

    Quoique son cœur pour Diane méprise

    Et Vénus et moi !
    Car chaque nuit, les Grâces, troupe nue,

    Viennent baiser, dans un céleste accord,

    Son chaste sein, lorsque cette ingénue

    Lydia s’endort.
    Si folâtrant avec les chasseresses,

    Elle s’ébat dans vos flots querelleurs,

    Oh ! faites-lui vos plus folles caresses,

    Naïades en pleurs !
    Inspire-moi, toi qui portes la lyre,

    Toi dont le char devance l’aquilon,

    Des chants que brûle un amoureux délire,

    Phœbus Apollon !
    Et toi, Cypris, veux-tu la prendre au piège ?

    Alors je t’offre avec un myrte vert

    Des tourtereaux plus blancs que n’est la neige

    Ou le lys ouvert !
    Juin 1842. Continuer la lecture

    Notez

  • Les précautions

    J’évite le printemps : je suis l’automne. J’évite la philosophie : les vérités se fanent, fausses fleurs. J’évite la femme qui me dit : « Venez en moi. » J’évite la rivière : trop de miroirs qui me font mal. J’évite la raison qui répète sans cesse : « Il faut, il ne faut plus. » J’évite le poème comme un vinaigre sur mes cicatrices. J’évite l’écriture : mes mots sont des canards sauvages. J’évite la plainte et le soupir : le monde est beau dans ses charognes, le monde est pur de ne pas s’accepter. J’évite mon âme : elle est fragile ; mon corps : je l’aimerais de marbre. Continuer la lecture

    Notez

  • Ceux qui meurent et Ceux qui combattent – I. La Lyre morte

    Qui faut-il plaindre, ceux qui meurent

    ou ceux qui combattent ? Sans doute, c’est triste

    de voir un poète de vingt ans qui s’en va, une

    lyre qui se brise, un avenir qui s’évanouit ;

    mais n’est-ce pas quelque chose aussi que le repos ?

    Victor Hugo, Littérature et Philosophie mêlées.

    Ce que je veux rimer, c’est un conte en sixains.

    Surtout n’y cherchez pas la trace d’une intrigue.

    L’air est sans fioriture et le fond sans dessins.

    D’abord j’ai de tout temps exécré la fatigue,

    Puis je n’ai jamais eu que des goûts fort succincts

    Pour l’intérêt nerveux que le vulgaire brigue.
    La Chimère est debout : marche, Bellérophon !

    Quel est donc mon sujet ? Je l’avais dans la tête.

    Ah ! voici. Le héros, Madame, est un poète,

    C’est-à-dire ce monstre oublié par Buffon

    Dans la liste des ours, dont on fait un bouffon

    Pour égayer son hôte à la fin d’une fête.
    C’était un pauvre hère. Il s’appelait Henri.

    Il n’était pas marquis, ni gendarme, ni comte.

    C’était un de ces nains au regard aguerri

    Dont l’orgueil est coulé dans un moule de fonte,

    Gueux de peu de valeur qui rimaillent sans honte,

    Et que vous laissez là pour le chat favori.
    Et vous faites fort bien. Mais nous, c’est autre chose :

    Une larme du cœur est pour nous un trésor.

    Notre âme en pleurs s’éveille au parfum d’une rose

    Et tressaille au zéphyr où passe un chant de cor,

    Sur l’oreiller de pierre où notre front se pose.

    Tout ce que nous touchons a des paillettes d’or.
    Excusez donc, par grâce, une douce manie.

    Je reprends mon langage. Au fait, il m’en coûtait.

    L’huissier a bien le droit d’écrire son protêt

    Dans un hideux patois que l’univers renie :

    Je puis jeter le masque, et mon héros était

    Ce que nous appelons un homme de génie.
    Il vivait seul chez lui comme un vieux hobereau,

    N’ayant jamais voulu de femme pour maîtresse.

    Mais il avait sa Muse et la folle paresse,

    Et près de sa fenêtre un bouquet de sureau :

    Pour employer son temps, il mettait son ivresse

    À noircir du papier devant un vieux bureau.
    Une telle existence est pour tous un mystère

    Que je veux expliquer, et que je devrais taire.

    Quand on est ainsi fait, on vit bien autrement

    Que ne vit le prochain sur cette pauvre terre :

    La douleur est pour l’âme un fécond aliment,

    Et l’âme est un foyer qui s’endort rarement.
    Le poète est tordu comme était la Sibylle.

    Quand un livre sincère est jusqu’à moitié fait,

    On sent qu’on a besoin d’air et qu’on étouffait.

    On va se promener en courant par la ville,

    Car l’inspiration, brisant le front débile,

    Pour celui qui la porte a le poids d’un forfait.
    On sent que comme l’aigle on domine la foule,

    Qu’on est le vrai lien de la terre et du ciel,

    Qu’on retient seul du doigt la croyance qui croule

    Et qu’on mourra pourtant comme les deux Abel,

    Car on a comme eux deux un sang divin qui coule

    Pour teindre le gibet et pour laver l’autel.
    Puis, on ne comprend pas qu’une hymne aussi parfaite

    Ait mûri jusqu’au bout dans ce cadavre humain.

    On se demande alors qui vous a fait prophète

    Et qui vous conduisait dans cet ardent chemin,

    Vous, travailleur obscur, à qui les grands, du faîte,

    Jetteraient une obole, en passant, dans la main !
    Henri s’entortillait dans cette étrange trame,

    Sur le bitume gris, près du Diorama,

    Lorsque vint à passer, dans sa gloire, une femme

    Dont l’attrait merveilleux le prit et le charma,

    Comme s’il eût pu voir Hélène de Pergame.

    Il regarda longtemps cette femme, et l’aima.
    Elle avait, cher lecteur, une fort belle gorge,

    Un cachemire noir souple comme un collier,

    Brodé d’argent et d’or dans un goût singulier,

    Des doigts fins et longs, tels que l’Amour grec en forge,

    Et de plus, le profil superbe et régulier

    Comme l’avait jadis mademoiselle George.
    Son front païen eût mis Corinthe en désarroi ;

    Ses cheveux étaient longs « comme un manteau de roi, »

    Son nez beaucoup plus pur qu’on ne se l’imagine ;

    Ses pieds savaient conter toute son origine,

    Enfin, cette autre Isis des bas-reliefs d’Égine

    Avait la lèvre rouge à donner de l’effroi.
    Je ne veux pas conter une bonne fortune.

    Ces histoires d’amour font un énorme bruit ;

    En somme cependant, quand on en connaît une,

    On peut savoir à quoi le reste se réduit.

    Je ne dirai donc pas comment la belle brune

    Prit Henri pour amant un jour, non, une nuit.
    Henri vers le bonheur s’avança les mains pleines,

    Il courut à l’amour comme au cirque un martyr.

    Venant comme quelqu’un qui ne doit pas partir,

    Il y jeta d’un coup ses bonheurs et ses haines,

    Comme aux marbres du bain les bacchantes romaines

    Leurs essences d’Émèse et leurs parfums de Tyr.
    Dans la Vénus de chair qu’il avait asservie

    Il trouva sa parure et son rhythme et sa vie,

    Et s’en enveloppa comme d’un vêtement.

    Toute félicité nous est trop tôt ravie !

    Il s’aperçut un soir, oh rien ! tout bonnement

    Que son rhythme et sa vie avait un autre amant.
    Comme il ne singeait pas l’Othello de banlieue,

    Il ne tua personne. Hélas ! à pas comptés

    Il sortit sans courroux, fit une bonne lieue,

    Rentra, puis, allumant sa cigarette bleue,

    La maîtresse qu’on a sans infidélités,

    Se dit, je sais encor ce qu’il dit : écoutez !
    Puisque la seule enfant qui pouvait sur la terre

    Étreindre ma pensée et toutes ses splendeurs

    A refusé sa lèvre au fruit qui désaltère

    Et comme un vieux haillon rejeté mes grandeurs,

    J’achèverai tout seul ma course solitaire,

    Et nul ne connaîtra mes sourdes profondeurs.
    Passez autour de moi, femmes riches et belles !

    Je pourrais d’un seul mot conserver ces appas

    Qui jauniront demain sous vos blanches dentelles ;

    Mais ce mot infini qui vous rend immortelles

    Est mon secret à moi que je ne dirai pas,

    Et la droite du Temps effacera vos pas !
    Ô lutteurs gangrenés ! mourantes populaces !

    Je sais sous quel fardeau se courbent vos audaces,

    Et ma parole d’or allégerait vos pas.

    Je pourrais ramener le bonheur sur vos places

    Et sécher la sueur qui mouille vos repas ;

    Mais ce mot qui guérit, je ne le dirai pas !
    Je veux voir le vieux monde élaborer le crime

    Sous le marteau pesant de la Fatalité,

    Seul, muet, dédaigneux de l’éternelle cime,

    Avare de ma force et de ma liberté,

    Ne me souciant plus que le vol de la Rime

    Emporte mes héros dans l’immortalité !
    Mais comment achever le tableau que j’ébauche,

    Et que se passa-t-il entre sa muse et lui ?

    C’est de la nuit profonde, où nul rayon n’a lui.

    Un serpent le rongeait sous la mamelle gauche.

    Ont-ils fait de l’amour ou bien de la débauche ?

    Je ne le savais pas, je le sais aujourd’hui.
    Un jour la pâle Mort vint frapper à sa porte ;

    Il la fit rafraîchir, rajusta son bonnet,

    Et la complimenta si bien, qu’il fit en sorte

    Avec son agrément, de finir un sonnet.

    Puis il offrit sa main pour lui servir d’escorte ;

    Ce fut au mieux. Voilà tout ce qu’on en connaît.
    Or, ce pauvre Henri, dont la mémoire est vide,

    Fut le dernier chanteur à qui l’Aganippide

    Montrait sa chair de neige et sa fauve toison,

    Et nous sommes restés pour fermer la maison.

    Aussi, quand vous raillez notre horde stupide,

    Vous autres gens d’esprit, vous avez bien raison ! Continuer la lecture

    Notez

  • À M. de Formont

    (En lui renvoyant les œuvres de Descartes et de Mallebranche)Rimeur charmant, plein de raison, Philosophe entouré des Grâces, Epicure, avec Apollon, S’empresse à marcher sur vos traces. Je renonce au fatras obscur Du grand rêveur de l’oratoire, Qui croît parler de l’esprit pur Ou qui veut nous le faire accroire. Nous disant qu’on peut à coup sûr Entretenir Dieu dans sa gloire. Ma raison n’a pas plus de foi Pour René le visionnaire ; Songeur de la nouvelle loi, Il éblouit plus qu’il n’éclaire ; Dans une épaisse obscurité Il fait briller des étincelles ; Il a gravement débité Un tas brillant d’erreurs nouvelles Pour mettre à la place de celles De la bavarde antiquité. Dans sa cervelle trop féconde Il prend d’un air fort important Des dés pour arranger le monde ; Bridoye en aurait fait autant.Adieu ! je vais chez ma Sylvie : Un esprit fait comme le mien Goûte bien mieux son entretien Qu’un roman de philosophie. De ses attraits toujours frappé, Je ne la crois pas trop fidèle ; Mais puisqu’il faut être trompé, Je ne veux l’être que par elle. Continuer la lecture

    Notez