Poésie, poètes, ressources et plus

  • La tendresse

    Miraculeux printemps dont l’automne est si triste,

    Le plus beau sentiment, non, ce n’est pas l’amour ;

    Pas l’amour faible et fou, l’amour aveugle et sourd,

    Fermant autour de lui sa guirlande égoïste.
    Ce n’est pas le respect aux bagues d’améthyste ;

    Ni le rêve, laissant ses longs cheveux flotter ;

    Ni l’amitié, qui veut la réciprocité,

    Ni l’estime, tenant son implacable liste.
    Mais Tendresse, c’est toi ! toi, que rien ne ternit.

    C’est toi. Tu prends à tous le bouquet de tes charmes ;

    L’amour te donne une âme et l’amitié des larmes ;
    Tu rajeunis l’instant pour qu’il soit infini…

    Et, dans cet instant-là, le cœur, à ce point tremble,

    Qu’il sait rire et pleurer et mourir tout ensemble ! Continuer la lecture

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  • Songe d’hiver

    A sad tale’s best for winter ;

    I have one of spirits and goblins.

    Shakspere, Winter’s tale. Act.II, scène I.
    I
    Dans nos longs soirs d’hiver, où, chez le bon Armand,

    Dans notre farniente adorable et charmant

    On oubliait le monde aride,

    Vous demandiez pourquoi sur mon front fatigué,

    Au milieu des éclats du rire le plus gai

    Grimaçait toujours une ride.
    Et moi, j’étais plus triste encor

    Lorsque, comme en un fleuve d’or,

    Je remontais dans ma mémoire,

    Et que d’un regard triomphant

    Je revoyais mes jours d’enfant

    Couler d’émeraude et de moire,

    Puis engouffrer leurs tristes flots

    Au fond d’une mer sombre et noire

    Avec des bruits et des sanglots.
    Et je me rappelais cette époque oubliée

    Où l’âme d’une femme, à mon âme liée,

    L’avait brisée avec si peu,

    Et cette nuit d’angoisse, effarée et vivante,

    Où sur ma couche, avec des sanglots d’épouvante,

    Je pleurais en suppliant Dieu !
    Oh ! disais-je alors, quoi ! la bouche

    Qui vous caresse et qui vous touche

    Avec un délire inouï,

    La main frémissante qui presse

    Les vôtres, les soupirs, l’ivresse,

    Les yeux éteints qui disent Oui,

    Tout cela, ce n’est qu’un mensonge,

    Ce n’est qu’un songe évanoui

    Qui passe comme un autre songe !
    Quoi ! lorsque je mourrai dans un délire fou,

    Peut-être qu’un autre homme embrassera son cou

    Malgré ses refus hypocrites,

    Et quand, se souvenant, mon âme gémira,

    Dans un spasme semblable elle lui redira

    Les choses qu’elle m’avait dites !
    Et sous cet ardent souvenir

    Du temps qui ne peut revenir

    Et dont un seul instant vous sèvre,

    Je me débattais dans la nuit

    Comme sous un spectre qu’on fuit

    Dans les visions de la fièvre ;

    Puis je m’endormis, terrassé,

    Le sein nu, l’écume à la lèvre,

    Les yeux brûlants, le front glacé.
    Quand je rouvris les yeux, ô visions étranges !

    Je vis auprès de moi deux femmes ou deux anges

    Avec de splendides habits,

    Toutes les deux montrant des beautés plus qu’humaines

    Et laissant ondoyer leurs tuniques romaines

    Sur des cothurnes de rubis.
    L’une aux cheveux roulés en onde,

    Étalait haut sa tête blonde

    Sur les lignes d’un cou nerveux ;

    Ardente comme un vent d’orage,

    Quand son front commandait l’hommage,

    Sa lèvre commandait les vœux ;

    L’autre, plus blanche que l’opale,

    Sous le manteau de ses cheveux

    Voilait une beauté fatale.
    Et comme j’admirais en moi ces traits si beaux,

    Comme dans leurs linceuls les marbres des tombeaux

    Qu’on aime et devant qui l’on tremble,

    Toutes deux, entr’ouvrant leurs lèvres à la fois,

    Déployèrent dans l’ombre une splendide voix

    Et tout bas me dirent ensemble :
    Quoi ! parce qu’à ton premier jour

    Un désenchantement d’amour

    A secoué sur toi son ombre,

    Tu te laisses ensevelir

    Dans cet ennui qui fait pâlir

    Ton front sous une douleur sombre !

    Viens avec moi, viens avec nous !

    Nous avons des plaisirs sans nombre

    Que nous mettrons à tes genoux !
    – Oh ! s’il en est ainsi, si vous m’aimez, leur dis-je,

    Si vous pouvez encor pour moi faire un prodige,

    Rappelez l’amour oublieux !

    Mais voici que la femme à blonde chevelure

    M’entoura de ses bras, et, belle de luxure,

    Mit ses yeux brûlants dans mes yeux.
    II
    Viens à moi, dit-elle.

    Oh ! viens sur mon aile,

    Dans un pays d’or

    Qu’un nectar arrose,

    Où tout est fleur rose,

    Joie, amour éclose,

    Plaisir ou trésor !
    Mes sujets par troupes

    Dans le fond des coupes

    Aspirent l’oubli !

    Là jamais de nue,

    D’amour contenue,

    De foi méconnue

    Ou de front pâli !
    Jamais dans la salle

    Belle et colossale

    De lustres éteints,

    Car dans nos demeures,

    Tandis que tu pleures,

    Les jours et les heures

    Sont tout aux festins !
    Une longue danse

    Entoure en cadence

    L’éternel repas.

    La danseuse penche

    Doucement sa hanche,

    Et sa robe blanche

    S’ouvre à chaque pas !
    Les foules ravies

    Aux tables servies

    Des plus riches mets,

    Parmi la paresse

    Où l’amour les presse,

    Goûtent une ivresse

    Qui ne meurt jamais !
    Un harem frivole

    Dont le chant s’envole

    Jusqu’au ciel riant,

    Pour sa grande orgie

    Hurlante et rougie

    À la Géorgie

    Et tout l’Orient !
    Quitte, ô blond poète,

    La couche défaite,

    Ce livre connu,

    Et viens dans la plaine

    Où sous ton haleine

    Chaque Madeleine

    Mettra son sein nu !
    Oh ! si l’espérance

    Malgré ta souffrance

    Te sourit encor,

    Va ! laisse pour elle

    Ta folle querelle,

    Et viens sur mon aile

    Dans un pays d’or !
    III
    Et je restais muet. Alors la femme pâle,

    Avec un long sanglot douloureux comme un râle,

    Frissonna tristement dans un horrible émoi,

    Prit ma main dans la sienne et cria : C’est à moi !
    IV
    Oh ! ne l’écoute pas, viens à moi, me dit-elle,

    Pour t’emporter ce soir j’ai veillé bien des jours ;

    Vois, mon cœur ne bat plus, ma joue en pleurs ruisselle,

    Mes cheveux déroulés m’inondent ; je suis celle

    Dont les bras s’ouvrent pour toujours !
    Mon amour éternel est chaste, calme et tendre ;

    Loin du monde aux longs bruits tristes comme un tocsin,

    Dans mon beau lit de marbre, où tu pourras t’étendre,

    Tu dormiras longtemps sans jamais rien entendre,

    La tête appuyée à mon sein.
    De légères Willis aux tuniques flottantes

    Feront en se jouant notre lit tous les soirs ;

    Malgré nos lourds rideaux sur nos chairs palpitantes,

    Souvent nous sentirons s’envoler vers nos tentes

    Un parfum lointain d’encensoirs.
    Nous entendrons, parmi nos plaisirs sans mélanges,

    Des chants mystérieux et plus doux que le miel,

    Si bien qu’on ne sait pas, tant ces voix sont étranges,

    Si ce sont des voix d’homme ou bien des lyres d’anges,

    Des chants de la terre ou du ciel.
    De même, quelquefois, au-dessus de nos têtes,

    Nous entendrons aussi frémir des vents glacés,

    Des zéphyrs ondoyants ou d’ardentes tempêtes

    Portant des mots de haine ou des chansons de fêtes,

    Et nous nous dirons, enlacés :
    Qu’importent maintenant à notre âme cachée

    Ces flots tumultueux qui changent si souvent ?

    Le bonheur, c’est la nuit, la feuille desséchée,

    La paresse aux pieds nus, nonchalamment couchée

    Loin des bruits du monde vivant.
    Qu’importent maintenant, lorsque tout dégénère,

    Ces hommes de là-bas à cent choses liés,

    Qui, ravivant en eux la plaie originaire,

    Pour atteindre dans l’ombre un but imaginaire

    Heurtent leurs pas multipliés ?
    Les uns, jeunes enfants dont la cohorte arrive

    Au banquet somptueux qui caresse leur faim,

    Sous les lustres dorés et la lumière vive

    Disent des chœurs joyeux, dont plus d’un gai convive

    Ne pourra pas chanter la fin.
    Les autres, gens élus que la foule environne,

    Redisent un poème adorable ou fatal,

    Mais ces fous, qu’un matin la Jeunesse couronne,

    Tombent, ivres encor, du balcon de Vérone,

    Sur le grabat d’un hôpital.
    Et puis c’est une vierge à la candeur étrange

    Dont les Nuits ont rêvé l’amour délicieux,

    Mais dont le Ciel avare a voulu faire un ange.

    Ce sont mille splendeurs éteintes dans la fange

    En rêvant la clarté des cieux !
    Luths brisés, chants éteints, glaives qui se provoquent,

    Tourbillons palpitants, inquiets, alarmés,

    Chœurs aux voiles d’azur que les haines suffoquent ;

    Ce sont des yeux, des voix, des mains qui s’entre-choquent,

    Comme des bataillons armés !
    Tandis que nous aurons une nuit éternelle

    Que jusqu’au bout des temps rien ne pourra briser !

    Oh ! viens ! mes bras sont nus, ma paupière étincelle,

    Mon cœur s’ouvre à jamais, et pourtant je suis celle

    Qui ne donne qu’un seul baiser !
    V
    Et cette femme pâle, et cette femme blonde,

    Chacune autour de moi s’enroulant comme une onde,

    Me redisaient : À qui ton amour hasardeux ?

    Mais une voix cria : Vous mentez toutes deux !
    VI
    Et près de moi je vis luire

    L’inimitable sourire

    D’une vierge au front charmant,

    Qui portait, nymphe thébaine,

    Une lyre au flanc d’ébène,

    Et dont, je ne sais comment,

    Le regard et la voix fière

    Avaient un rayonnement

    De parfum et de lumière.
    Belle nymphe aux cheveux d’or !

    Il vous faut, dit-elle, encor

    Un convive à votre joie !

    Mais vous ne m’attendiez pas,

    Et je guiderai ses pas.

    Le Seigneur permet qu’il voie

    Le grand délire charnel,

    Et son palais qui flamboie

    Dans un mystère éternel !
    VII
    Et tout fut transformé, tout. De ma sombre alcôve

    Le cadre s’agrandit dans une lueur fauve.
    Et ce fut un palais, vaste, immense, confus,

    Une ample colonnade aux innombrables fûts.
    Dans ce monde peuplé d’un monde de sculptures

    Grinçaient les oripeaux de mille architectures.
    Sous de vastes forêts de gothiques piliers

    Disparaissaient au loin d’étranges escaliers.
    C’étaient de lourds portails, des trèfles, des ogives,

    Des rosaces sans fin peintes de couleurs vives,
    Et, par endroits, jetés dans ce palais sans nom,

    Des portiques païens, frères du Parthénon.
    C’étaient des blocs géants, des degrés, des dentelles,

    Des Chimères ouvrant leurs gigantesques ailes,
    Des anges, de vieux sphinx, des moines, des héros,

    Et des dieux verts avec des têtes de taureaux,
    Qui, rêvant en silence et baissant la paupière,

    Chantaient confusément la symphonie en pierre.
    Et moi pendant ce temps je flottais, alité,

    Entre la rêverie et la réalité.
    Et je voyais toujours. Au milieu de la salle,

    Une table brillait, splendide et colossale.
    Chaque plat ciselé contenait un trésor

    Détaillé par l’éclat de cent torchères d’or.
    Le festin fabuleux aux recherches attiques

    S’illuminait de neige et d’iris prismatiques,
    Et, comme la lumière, un doux parfum éclos

    Semblait briller de même et rayonner à flots.
    Chaque climat lointain, de l’Irlande à l’Asie,

    Avait donné son luxe ou bien sa fantaisie :
    Qui ses surtouts d’argent, qui son oiseau vermeil,

    Qui ses fruits veloutés au baiser du soleil.
    Et le nectar divin, mystérieux poème,

    Emplissait de ses feux les verres de Bohême.
    Aux uns le doux Aï, roulant dans ses glaçons

    Tout l’or de la lumière et ses vivants frissons.
    Aux autres, tourmenté comme dans une cuve,

    Le breuvage divin que dore le Vésuve.
    Pour les flacons d’argent façonné, l’hypocras

    Et les flots pleins d’éclairs de l’immortel Schiraz.
    Et je voyais s’emplir et se vider les coupes

    Qu’ornaient des monstres d’or et des Grâces en groupes.
    Mais ces trésors ardents, ces luxes enviés,

    Tous n’étaient rien encore auprès des conviés.
    Car ils étaient plus grands à voir pour des yeux d’homme

    Qu’un sénat solennel des empereurs de Rome,
    Ou que les saints élus dont la phalange va

    Jusqu’au zénith du ciel, en criant : Jéhova !
    Autour de cette table où les splendeurs sans nombre

    N’avaient plus rien laissé pour la tristesse ou l’ombre,
    Froids, divins, et leurs fronts couronnés de lotus,

    Buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus.
    VIII
    Ô don Juans, bien longtemps, artistes de la vie,

    Affamés d’idéal, vous aviez tous cherché

    L’amante au cœur divin, sans cesse poursuivie.
    Et toujours son front pur, dans la brume caché,

    S’était enfui devant l’éclair de vos prunelles,

    Comme un rapide oiseau s’envole, effarouché.
    Reines montrant l’orgueil des pourpres éternelles,

    Courtisanes de marbre aux regards embrasés,

    Fillettes de seize ans riant sous les tonnelles,
    Vous aviez tour à tour meurtri de vos baisers

    Tout ce qui porte un nom de princesse ou de femme,

    Sans que vos longs tourments en fussent apaisés.
    Bourreaux charmants et doux, héros d’un sombre drame,

    Au-dessus de vos fronts des spectres convulsifs

    Avaient gémi toujours comme le vent qui brame ;
    Cependant, effleurant avec vos doigts pensifs

    Les lys délicieux que le zéphyr adore,

    Et serrant sans repos entre vos bras lascifs
    Mille vierges enfants que la beauté décore

    Et qui cachent l’extase en leurs seins palpitants,

    Toujours vous aviez dit : Ce n’est pas elle encore !
    Et vous, pâles Vénus ! longtemps, oh ! bien longtemps,

    Même pour des mortels, sur vos lits de Déesses

    Vous aviez dénoué vos beaux cheveux flottants
    Et, comme un flot, versé leurs superbes ivresses,

    Mais sans jamais, hélas ! pouvoir trouver celui

    Dont votre ardente soif implorait les caresses.
    Et toujours emportant votre sauvage ennui,

    Ô victimes du dieu qui de nos maux se joue,

    À travers les chemins longtemps vous aviez fui,
    Tremblantes sous le fouet horrible que secoue

    Le vieux titan Désir, tyran de l’univers,

    Et dont le vent cruel souffletait votre joue !
    Mais, ô don Juans, et vous, blanches filles des mers,

    Sous les feux merveilleux du lustre qui flamboie,

    Après tant de travaux et de regrets amers,
    Vous savouriez enfin le repos et la joie.
    IX
    À ce festin, plus froids que le flot du Cydnus,

    Buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus.
    D’abord tous les don Juans des pièces espagnoles

    Ayant le fol orgueil de leurs amours frivoles.
    Et puis tous ces don Juans sans nulle profondeur

    Qui tuaient pour la forme un petit commandeur.
    Puis, après ces bandits, le don Juan de Molière

    Avec sa théorie atroce et singulière.
    Le don Juan de Mozart et celui de Byron,

    Tous deux songeant encore à leur Décaméron ;
    Et celui qui trouva chez notre Henri Blaze

    L’amour qui sauve après la volupté qui blase.
    Et ce don Juan, pareil au poète persan,

    Que Musset déguisa sous le surnom d’Hassan ;
    Et, plus lourd qu’un archer du temps de Louis onze,

    Celui qui descendit d’un piédestal de bronze.
    À ce festin royal, couronnés de lotus,

    Buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus :
    La Vénus Aphrodite ou l’Anadyomène,

    Caressant les cheveux d’un triton qui la mène ;
    Vénus Hélicopis au regard doux et prompt,

    Vénus Basiléia, le diadème au front ;
    Cypris, Vénus Praxis, et Vénus Coliade,

    Guerrière dont la danse est toute une Iliade ;
    Puis Vénus Barbata, puis Vénus Argynnis,

    Qui tient dans une main les flèches de son fils ;
    Vénus Victrix sans bras, Astarté, ce prodige,

    Et Vénus Mélanide, et Vénus Callipyge ;
    Et celles dont Paphos a connu les douceurs,

    Et les Vénus avec des carquois de chasseurs ;
    Et Vénus Pandémie et Vénus de Cythère,

    Courant d’un pas rapide et sans toucher la terre ;
    Celle de Titien, allongeant sur son lit

    Son corps d’ambre, et ses bras que le temps embellit ;
    Et celle dont Corrège, en sa grâce première,

    Caressait les seins nus dans la chaude lumière.
    Là, plus blancs que les fronts neigeux de l’Imaüs,

    Buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus.
    La reine de ces jeux était la femme blonde

    Qui d’abord près de moi parlait d’amour profonde.
    Et les gens de la fête, émus à son aspect,

    Semblaient la regarder avec un grand respect.
    Par terre, dans un coin, dormait la femme pâle,

    Avec une attitude insoucieuse et mâle.
    Dans ses longs doigts aussi dormait un chapelet,

    Où l’ivoire à des grains d’ébène se mêlait.
    Pour servir au festin, de très belles servantes

    Apportaient les plats d’or avec leurs mains savantes :
    C’était d’abord la sœur des grands astres, Phœbé,

    Dont le regard d’argent sur la terre est tombé ;
    Puis Hélène de Sparte, insaisissable proie

    De tes enfants, Hellas, combattant devant Troie ;
    Et Rachel, et Judith la femme au bras nacré,

    Ensanglantée encor de son crime sacré ;
    Et celle d’Orient, la jeune Cléopâtre,

    Dont la lèvre de flamme éblouissait le pâtre ;
    Et la Rosalinda, qui chante sa chanson

    De rossignol sauvage, en habit de garçon ;
    Et toutes les beautés que les yeux de poètes

    Vêtirent de rayons pour les plus belles fêtes.
    Tous ces convives fous avaient la joie au cœur

    Et chantaient. Or, voici ce qu’ils chantaient en chœur :
    X
    Je bois à toi, jeune Reine !

    Endormeuse souveraine,

    Oublieuse des soucis !

    Car c’est pour bercer ma joie

    Que ton caprice déploie

    Les lits de pourpre et de soie,

    Charmeresse aux noirs sourcils !
    Ta folle toison hardie

    Brille comme l’incendie.

    Hôtesse du flot amer,

    Ta gorge aiguë étincelle

    Dans un rayon qui ruisselle ;

    Tu gardes sous ton aisselle

    Tous les parfums de la mer.
    Ta chevelure est vivante.

    Elle frappe d’épouvante

    Le lion et le vautour :

    Sur ton beau ventre d’ivoire

    S’éparpille une ombre noire,

    Et tu marches dans ta gloire,

    Superbe comme une tour.
    Ô Déesse protectrice !

    Heureux, ô sage nourrice,

    L’athlète aux muscles ardents

    Qui tout couvert de blessures,

    D’écume et de meurtrissures,

    Appelle encor les morsures

    De ta lèvre et de tes dents !
    Toi seule, ô bonne Déesse,

    As l’incurable tristesse

    De l’étoile et de la fleur

    Sous l’or touffu qui te baigne ;

    Et ton désespoir m’enseigne

    Sur ton flanc glacé qui saigne

    L’extase de la douleur.
    Honte au cœur timide ! Il trouve

    Sous ta figure, la louve

    Qu’il nomme Réalité.

    Mais à celui qui t’adore

    Ta main, où tout flot se dore,

    Verse, ô fille de Pandore,

    Un vin d’immortalité !
    XI
    Et parfois, regardant vers les enchanteresses,

    Les don Juans se levaient, altérés de caresses.
    Ils allaient tour à tour baiser les seins neigeux

    De toutes les Vénus, en leurs terribles jeux.
    Et lorsqu’ils avançaient encor, la femme blonde

    Les serrait sur la chair de sa gorge profonde.
    Mais eux, sans être émus par ces rudes efforts,

    Ils retournaient s’asseoir plus graves et plus forts.
    Et je vis des enfants avec la face blême

    Se glisser dans la salle et faire aussi de même.
    Or, quand la courtisane aux blonds cheveux ambrés

    Les étreignait, vaincus, avec ses bras marbrés,
    Ils tombaient ; aussitôt la dormeuse fatale

    S’éveillait pour les mordre avec ses dents d’opale.
    XII
    Chose horrible ! Ils n’étaient d’abord que quelques-uns

    Noyant leur âme vierge à ces âcres parfums ;

    Mais bientôt une foule

    Au festin monstrueux s’amassa follement,

    Et je les vis tomber, privés de sentiment,

    Comme un mur qui s’écroule.
    Ils allaient ! déchirés par quelque étrange faim,

    Sans entrevoir le but, sans regarder la fin,

    Pris dans un noir vertige ;

    Et chacun, l’œil éteint et le front dans les cieux,

    Tombait, en murmurant des mots harmonieux,

    Lys inclinant sa tige.
    Et l’ivresse augmenta. Par degrés, éperdus

    Tous chancelaient. À voir tous leurs corps étendus

    Près du marbre des portes,

    On eût dit, aux glaçons, à la blancheur de lys

    De ces rêveurs couchés, une Nécropolis

    Pleine de choses mortes.
    Alors, plus j’en voyais tomber autour de moi,

    Hasard étrange ! et plus dans un divin émoi

    Je me sentais revivre.

    Enfin, glacé d’attente et chaud de leurs baisers,

    Je sentis tressaillir mes membres embrasés

    Et je voulus les suivre.
    Mais la vierge à la lyre eut un air abattu

    Et me prit par la main en disant : Connais-tu

    Ces deux beautés de neige ?

    Moi je voulus partir et je répondis : Non !

    – L’une est la Volupté, dit-elle, c’est son nom.

    – Et l’autre ? demandai-je.
    – Cette fille si pâle, aux baisers si nerveux,

    Qui se laisse oublier et dort dans ses cheveux ?

    C’est la Mort qu’on la nomme.

    Et malgré ces deux noms effrayants, j’allai pour

    Baiser aussi les seins des Vénus, fou d’amour,

    N’ayant plus rien d’un homme.
    Dès le premier baiser je ne sais quelle peur

    Me vint, et je fléchis, livide de stupeur,

    Comme en paralysie.

    À mon réveil, autour du lustre qui pâlit,

    Ces visions fuyaient. Seule auprès de mon lit

    Restait la Poésie.
    C’est l’enfant à la lyre, aux célestes amours,

    Que depuis j’ai suivie, et que je suis toujours

    Dans son chemin aride.

    Voilà pourquoi, souvent sur mon front fatigué,

    On voit, dans les éclats du rire le plus gai,

    Grimacer une ride.
    Décembre 1842. Continuer la lecture

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  • Chic

    O mon coeur, Paris têtu

    S’engouffre aux Montagnes Russes.

    Dis, que faudrait-il que tu

    Crusses?
    Le divin Paris moqueur,

    Pour qui l’or chante et rougeoie,

    Y roule et s’en donne à coeur

    Joie.
    En ce peuple sans amour

    Coloré de folles gammes,

    Oh! que de merveilles pour

    Dames!
    Les gracieux farfadets

    Qu’épargnent tous les désastres,

    Sur leurs robes plaquent des

    Astres.
    Parmi ces insanités,

    Avec leurs frimousses douces,

    Brillent les divinités

    Rousses.
    Toute Eve a l’air d’un soleil

    Qui brûle, et sur chaque jambe

    Un bas céleste et vermeil

    Flambe.
    Les messieurs, pleins de respect,

    Semblent venus de l’Autriche.

    Leurs plastrons ont un aspect

    Riche.
    Tel scintille Aldébaran

    Faisant tourner sa rondache,

    Ils posent tous pour Caran

    D’Ache.
    Que de luxe et de gala!

    Vois comme ils font bien la fête

    Gravement, sans tourner la

    Tête.
    26 mai 1888 Continuer la lecture

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  • Sujet de la comédie des fleurs

    L’auteur étant prié par des belles dames de leur faire promptement

    une pièce de théâtre pour représenter à la campagne, et se voyant

    pressé de leur écrire le sujet qu’il avait choisi pour cette comédie,

    à laquelle il n’avait point pensé, leur envoya les vers qui suivent.
    Puisqu’il vous plaît que je vous die

    Le sujet de la comédie

    Que je médite pour vos soeurs ;

    Les images m’en sont présentes,

    Les personnages sont des fleurs

    Car vous êtes des fleurs naissantes.
    Un lys, reconnu pour un prince,

    Arrive dans une province ;

    Mais, comme un prince de son sang,

    Il est beau sur toute autre chose ;

    Et vient, vêtu de satin blanc,

    Pour faire l’amour à la rose.
    Pour dire qu’elle est sa noblesse

    A cette charmante maîtresse

    Qui s’habille de vermillon,

    Le lys avec des présents d’ambre

    Délègue un jeune papillon,

    Son gentilhomme de la Chambre,
    Ensuite le prince s’avance

    Pour lui faire la révérence ;

    Ils se troublent à leur aspect

    Le sang leur descend et leur monte :

    L’un pâlit de trop de respect,

    L’autre rougit d’honnête honte.
    Mais cette infante de mérite,

    Dès cette première visite,

    Lui lance des regards trop doux

    Le souci qui brûle pour elle,

    A même temps en est jaloux,

    Ce qui fait naître une querelle.
    On arme pour les deux cabales.

    On n’entend plus rien que tymbales ;

    Que trompettes et que clairons ;

    Car, avec tambour et trompette,

    Les bourdons et les moucherons

    Sonnent la charge et la retraite.
    Enfin le lys a la victoire ;

    Il revient couronné de gloire,

    Attirant sur lui tous les yeux.

    La rose, qui s’en pâme d’aise,

    Embrasse le victorieux ;

    Et le victorieux la baise.
    De cette agréable entrevue,

    L’absinthe fait, avec la rue,

    Un discours de mauvaise odeur

    Et la jeune épine-vinette,

    Qui prend parti pour la pudeur

    Y montre son humeur aigrette.
    D’autre côté, madame ortie,

    Qui veut être de la partie

    Avec son cousin le chardon,

    Vient citer une médisance

    D’une jeune fleur de melon

    A qui l’on voit enfler la panse.
    Mais la rose enfin les fait taire,

    Par un secret bien salutaire,

    Approuvé de tout l’univers.

    Et dissipant tout cet ombrage,

    La buglose met les couverts

    Pour le festin du mariage.
    Tout contribue à cette fête.

    Sur le soir un ballet s’apprête,

    Où l’on ouit des airs plus qu’humains

    On y danse, on s’y met à rire.

    Le pavot vient, on se retire ;

    Bonsoir, je vous baise les mains. Continuer la lecture

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  • Satire II

    …Aussi, lors que l’on voit un homme par la rue
    Dont le rabat est sale et la chausse rompue,
    Ses grègues aux genoux, au coude son pourpoint,
    Qui soit de pauvre mine et qui soit mal en point,
    Sans demander son nom on le peut reconnaître ;
    Car si ce n’est un poète au moins il le veut être. […]

    Or laissant tout ceci, retourne à nos moutons,
    Muse, et sans varier disnous quelques sornettes
    De tes enfants bâtards, ces tiercelets de poètes,
    Qui par les carrefours vont leurs vers grimaçant,
    Qui par leurs actions font rire les passants,
    Et quand la faim les poind, se prenant sur le vôtre,
    Comme les étourneaux ils s’affament l’un l’autre.

    Cependant sans souliers, ceinture ni cordon,
    L’oeil farouche et troublé, l’esprit à l’abandon,
    Vous viennent accoster comme personnes ivres,
    Et disent pour bonjour : ‘ Monsieur, je fais des livres,
    On les vend au Palais, et les doctes du temps,
    A les lire amusés, n’ont autre passetemps ‘.
    De là, sans vous laisser, importuns, ils vous suivent,
    Vous alourdent de vers, d’allégresse vous privent,
    Vous parlent de fortune, et qu’il faut acquérir
    Du crédit, de l’honneur, avant que de mourir ;
    Mais que, pour leur respect, l’ingrat siècle où nous sommes
    Au prix de la vertu n’estime point les hommes ;
    Que Ronsard, du Bellay, vivants ont eu du bien,
    Et que c’est honte au Roy de ne leur donner rien.
    Puis, sans qu’on les convie, ainsi que vénérables,
    S’assient en prélats les premiers à vos tables,
    Où le caquet leur manque, et des dents discourant,
    Semblent avoir des yeux regret au demeurant.

    Or la table levée, ils curent la mâchoire ;
    Après grâces Dieu bu ils demandent à boire,
    Vous font un sot discours, puis au partir de là,
    Vous disent : ‘ Mais, Monsieur, me donnezvous cela ‘ ?
    C’est toujours le refrain qu’ils font à leur ballade.
    Pour moi, je n’en vois point que je n’en sois malade ;
    J’en perds le sentiment, du corps tout mutilé,
    Et durant quelques jours j’en demeure opilé.

    Un autre, renfrogné, rêveur, mélancolique,
    Grimaçant son discours, semble avoir la colique,
    Suant, crachant, toussant, pensant venir au point,
    Parle si finement que l’on ne l’entend point.

    Un autre, ambitieux, pour les vers qu’il compose,
    Quelque bon bénéfice en l’esprit se propose,
    Et dessus un cheval comme un singe attaché,
    Méditant un sonnet, médite un évêché.

    Si quelqu’un, comme moi, leurs ouvrages n’estime,
    Il est lourd, ignorant, il n’aime point la rime ;
    Difficile, hargneux, de leur vertu jaloux,
    Contraire en jugement au commun bruit de tous
    Que leur gloire il dérobe avec ses artifices.
    Les dames cependant se fondent en délices
    Lisant leurs beaux écrits, et de jour et de nuit
    Les ont au cabinet sous le chevet du lit ;
    Que, portés à l’église, ils valent des matines,
    Tant, selon leurs discours, leurs oeuvres sont divines.

    Encore, après cela, ils sont enfants des Cieux,
    Ils font journellement carrousse avecq’ les Dieux :
    Compagnons de Minerve et confits en science,
    Un chacun d’eux pense être une lumière en France.

    Ronsard, faism’en raison, et vous autres, esprits.
    Que, pour être vivants, en mes vers je n’écris ;
    Pouvezvous endurer que ces rauques cigales
    Égalent leurs chansons à vos oeuvres royales,
    Ayant votre beau nom lâchement démenti ?
    Ha ! c’est que votre siècle est en tout perverti.
    Mais pourtant, quel esprit, entre tant d’insolence,
    Sait trier le savoir d’avecque l’ignorance,
    Le naturel de l’art, et d’un oeil avisé
    Voit qui de Calliope est plus favorisé ?

    Juste postérité, à témoin je t’appelle,
    Toi qui sans passion maintiens l’oeuvre immortelle,
    Et qui, selon l’esprit, la grâce et le savoir,
    De race en race au peuple un ouvrage fais voir ;
    Venge cette querelle, et justement sépare
    Du cygne d’Apollon la corneille barbare,
    Qui croassant par tout d’un orgueil effronté,
    Ne couche de rien moins que l’immortalité. Continuer la lecture

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  • Mon Zeus a moi

    Sensible sensibilité de l’âme
    Bienveillant, le coeur en flamme
    Modeste et idéalement humble
    Orné d’estime et très aimable
    Rayon du soleil si j’ose dire
    Illumination éclatante au-delà de mes désirs
    Il est mon âme et mon ultime
    Ma perle rare et mon compagnon intime
    On a vécu la joie et la tendresse
    La confiance et le respect que le temps dresse
    On a surmonté la rafale et le mauvais temps
    On les a surpassés et on a fait d’eux un pont
    On a pleuré, grandit puis rit ensemble
    Et puis on a eu un beau trésor qui nous ressemble
    Désormais le printemps frappe à notre porte
    La joie et la bonne humeur seront là en toutes sortes
    Je voudrais te dire que l’arbre enraciné ne peut trébucher
    Et l’amour que je porte envers toi ne pourra jamais cesser Continuer la lecture

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  • Satyre XV

    (Fragment)

    Ouy, j’escry rarement, et me plais de le faire ;
    Non pas que la paresse en moy soit ordinaire,
    Mais si tost que je prens la plume à ce dessein,
    Je croy prendre en galere une rame en la main ;
    Je sens, au second vers que la Muse me dicte,
    Que contre sa fureur ma raison se despite.

    Or si par fois j’escry suivant mon ascendant,
    Je vous jure, encor estce à mon corps deffendant.
    L’astre qui de naissance à la Muse me lie
    Me fait rompre la teste après ceste folie,
    Que je recongnois bien ; mais pourtant, malgré moy,
    Il faut que mon humeur fasse joug à sa loy ;
    Que je demande en moy ce que je me desnie,
    De mon âme et du Ciel estrange tyrannie !
    Et qui pis est, ce mal, qui m’afflige au mourir,
    S’obstine aux recipez et ne se veut guarir ;
    Plus on drogue ce mal et tant plus il s’empire ;
    Il n’est point d’elebore assez en Anticire ;
    Revesche, à mes raisons, il se rend plus mutin,
    Et ma philosophie y perd tout son latin.
    Or pour estre incurable, il n’est pas necessaire,
    Patient en mon mal, que je m’y doive plaire ;
    Au contraire, il m’en fasche et m’en desplais si fort,
    Que durant mon accez je voudrois estre mort :
    Car lors qu’on me regarde et qu’on me juge un poëte,
    Et qui par consequent a la teste malfaite,
    Confus en mon esprit, je suis plus désolé,
    Que si j’estois maraut, ou ladre ou verollé.

    Encor si le transport dont mon ame est saisie
    Avoit quelque respect durant ma frenaisie ;
    Qu’il se reglast selon les lieux moins importans,
    Ou qu’il fist choix des jours, des hommes ou du temps,
    Et que lors que l’hyver me renferme en la chambre,
    Aux jours les plus glacez de l’engourdy novembre,
    Apollon m’obsedast, j’aurois en mon malheur
    Quelque contentement à flater ma douleur.

    Mais aux jours les plus beaux de la saison nouvelle,
    Que Zephire en ses rets surprend Flore la belle,
    Que dans l’air les oyseaux, les poissons en la mer,
    Se pleignent doucement du mal qui vient d’aymer ;
    Ou bien lors que Cerès de fourment se couronne,
    Ou que Bacchus souspire, amoureux de Pomone ;
    Ou lors que le saffran, la derniere des fleurs,
    Dore le scorpion de ses belles couleurs,
    C’est alors que la verve insolemment m’outrage,
    Que la raison forcée obeyt à la rage,
    Et que, sans nul respect des hommes ou du lieu,
    Il faut que j’obeisse aux fureurs de ce Dieu ;
    Comme en ces derniers jours, les plus beaux de l’année,
    Que Cibelle est partout de fruicts environnée,
    Que le paysant recueille, emplissant à milliers
    Greniers, granges, chartis, et caves et celiers,
    Et que Junon, riant d’une douce influence,
    Rend son oeil favorable aux champs qu’on ensemence ;
    Que je me resoudois, loing du bruit de Paris
    Et du soing de la Cour ou de ses favoris,
    M’esgayer au repos que la campagne donne,
    Et sans parler curé, doyen, chantre ou Sorbonne,
    D’un bon mot faire rire, en si belle saison,
    Vous, vos chiens et vos chats et toute la maison,
    Et là, dedans ces champs que la riviere d’Oyse
    Sur des arenes d’or en ses bors se degoyse,
    (Sejour jadis si doux à ce Roy qui deux fois
    Donna Sydon en proye à ses peuples françois)
    Faire meint soubresaut, libre de corps et d’ame,
    Et, froid aux appetis d’une amoureuse flame,
    Estre vuide d’amour comme d’ambition,
    Des gallands de ce temps, horrible passion.

    Mais à d’autres revers ma fortune est tournée.
    Dès le jour que Phoebus nous monstre la journée,
    Comme un hiboux qui luit la lumiere et le jour,
    Je me lève, et m’en vay dans le plus creux sejour
    Que Royaumont recelle en ses forets secrettes,
    Des renards et des loups les ombreuses retraittes.
    Et là, malgré mes dents rongeant et ravassant,
    Polissant les nouveaux, les vieux rapetassant,
    Dedans la Cour, peutestre, on leur fera la moue ;
    Ou s’ils sont, à leur gré, bien faits et bien polis,
    J’auray pour recompense : ‘ Ils sont vrayment jolis. ‘
    Mais moy, qui ne me reigle aux jugemens des hommes
    Qui dedans et dehors cognoy ce que nous sommes ;
    Comme, le plus souvent, ceux qui sçavent le moings
    Sont temerairement et juges et tesmoings,
    Pour blasme ou pour louange ou pour froide parole
    Je ne fay de leger banqueroute à l’escolle
    Du bon homme Empedocle, où son discours m’apprend
    Qu’en ce monde il n’est rien d’admirable et de grand
    Que l’esprit desdaignant une chose bien grande,
    Et qui, Roy de soymesme, à soymesme commande… Continuer la lecture

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  • Or que la nuit et le silence

    Or que la nuit et le silence
    Donnent place à la violence
    Des tristes accents de ma voix,
    Sortez, mes plaintes désolées,
    Étonnez parmi ces vallées
    Les eaux, les rochers et les bois !

    Je viens sous la fraîcheur de l’ombre
    Pour augmenter l’amoureux nombre
    De ceux que j’y vois transformés,
    Blâmant le sujet de ma peine,
    Qui pour changer ma forme humaine,
    A les dieux jaloux réclamés.

    Courant à mon mal volontaire
    Je suis en passe solitaire
    Changé par trop de cruauté.
    L’ingrate dont j’ai l’âme atteinte
    Le veut afin que par ma plainte
    J’aille éternisant sa beauté.

    Depuis caché sous ce plumage,
    Nuit et jour parmi ce bocage
    Je fais retentir ma langueur,
    Mais enfin ma belle adversaire
    Tout soudainement me fait taire,
    Si je parle de sa rigueur.

    Maintenant la mort courroucée
    Se fait objet de ma pensée,
    L’espoir m’est un monstre odieux,
    Le jour m’importune et m’ennuie,
    Si bien qu’en cette obscure vie,
    Je me passerais de mes yeux.

    Narcis, quand ton amour extrême
    Te changea, mourant pour toimême,
    Ton feu s’éteignit promptement,
    Mais las, ma flamme est continue !
    Pour avoir ma forme perdue,
    Je n’ai point perdu mon tourment.

    Ainsi mon amour mémorable
    Aura ce loyer misérable,
    Puisque la cause est sans pitié.
    Ha ! combien son âme est cruelle,
    Croyant que qui ne meurt pour elle
    Fait preuve de peu d’amitié !

    Enfin réduit à la constance,
    Mon coeur s’apprend à la souffrance,
    Mes yeux s’accoutument aux pleurs,
    En ce lieu je vis plein d’alarmes,
    Contant mes erreurs par mes larmes,
    Et ses beautés par mes douleurs.

    Vous forêts, à qui je raconte
    La fureur du mal qui me dompte,
    Croyez qu’Amour me fait parler,
    Je ne mens point de mon martyre,
    Car si la douleur m’en fait dire,
    Le respect m’en fait bien céler.

    Passants, témoins de la tristesse
    D’un chevalier qu’une déesse
    Exile en ce lointain séjour,
    Annoncez par toute la terre
    Qu’autant qu’il fut heureux en guerre,
    Il est misérable en amour…

    Amours de Phyllis Continuer la lecture

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  • L’Île du Plaisir

    Sous un climat étrange, où sept fois tous les jours
    La mer change d’assiette, et la vague de cours,
    Il se voit sur les eaux une île vagabonde
    Qui flotte sans arrêt au mouvement de l’onde,
    Comme un navire errant que le phare et le nord
    Auraient abandonné, loin de rade et de port.
    Sur ses bords jour et nuit des troupes de sirènes,
    Flatteuses de la voix et du coeur inhumaines,
    Font de leurs doux attraits des pièges aux passants,
    Plus cruels à l’esprit qu’agréables aux sens,
    Corrompent la raison par la vue éblouie,
    Empoisonnent le coeur du plaisir de l’ouïe,
    Et par un rare effet de leurs malins accords
    Mettent de la discorde entre l’âme et le corps.
    Un printemps éternel, qui sa rive environne,
    De myrte et de palmiers lui fait une couronne.
    Là des essaims d’Amours sur des branches perchés
    À des jeux innocents paraissent empêchés.
    De noeuds et de festons les uns par couple lient
    Les palmes qui sous eux de respect s’humilient,
    Et par les doux transports de leurs âmes de bois
    Soupirent sans esprit, et se parlent sans voix.
    D’autres jettent des fleurs d’épines désarmées
    Et d’un ambre incarnat teintes et parfumées,
    Qui semblent faire en l’air de leur pure couleur
    Un nuage innocent de flammes sans chaleur.
    Mais de ces vains jouets la montre peu fidèle
    De loin est agréable, et de près est cruelle,
    Et les infortunés qui suivent ces appas
    Sous un plaisir trompeur trouvent un vrai trépas. Continuer la lecture

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  • A M. le marquis de Dangeau

    La noblesse, Dangeau, n’est pas une chimère,
    Quand, sous l’étroite loi d’une vertu sévère,
    Un homme issu d’un sang fécond en demidieux,
    Suit, comme toi, la trace où marchaient ses aïeux.
    ais je ne puis souffrir qu’un fat, dont la mollesse
    N’a rien pour s’appuyer qu’une vaine noblesse,
    Se pare insolemment du mérite d’autrui,
    Et me vante un honneur qui ne vient pas de lui.
    Je veux que la valeur de ses aïeux antiques
    Ait fourni de matière aux plus vieilles chroniques,
    Et que l’un des Capets, pour honorer leur nom,
    Ait de trois fleurs de lis doté leur cusson
    Que sert ce vain amas d’une inutile gloire,
    Si, de tant de héros célèbres dans l’histoire,
    Il ne peut rien offrir aux yeux de l’univers
    Que de vieux parchemins qu’ont épargnés les vers ;
    Si, tout sorti qu’il est d’une source divine,
    Son coeur dément en lui sa superbe origine,
    Et n’ayant rien de grand qu’une sotte fierté,
    S’endort dans une lâche et molle oisiveté‚ ?
    Cependant, à le voir avec tant d’arrogance
    Vanter le faux éclat de sa haute naissance,
    On dirait que le ciel est soumis à sa loi,
    Et que Dieu l’a pétri d’autre limon que moi.
    Ditesnous, grand héros, esprit rare et sublime,
    Entre tant d’animaux, qui sont ceux qu’on estime ?
    On fait cas d’un coursier qui, fier et plein de coeur,
    Fait paraîre en courant sa bouillante vigueur;
    Qui jamais ne se lasse, et qui dans la carrière
    S’est couvert mille fois d’une noble poussière.
    ais la postérité‚ d’Alfane et de Bayard,
    Quand ce n’est qu’une rosse, est vendue au hasard,
    Sans respect des aïeux dont elle est descendue,
    Et va porter la malle, ou tirer la charrue.
    Pourquoi donc voulezvous que, par un sot abus,
    Chacun respecte en vous un honneur qui n’est plus ?
    On ne m’éblouit point d’une apparence vaine:
    La vertu, d’un coeur noble est la marque certaine.
    Si vous êtes sorti de ces héros fameux,
    ontreznous cette ardeur qu’on vit briller en eux,
    Ce zèle pour l’honneur, cette horreur pour le vice.
    Respectezvous les lois ? fuyezvous l’injustice ?
    Savezvous pour la gloire oublier le repos.
    Et dormir en plein champ le harnais sur le dos ?
    Je vous connais pour noble à ces illustres marques.
    Alors soyez issu des plus fameux monarques,
    Venez de mille aïeux, et si ce n’est assez,
    Feuilletez à loisir tous les siècles passés ;
    Voyez de quel guerrier il vous plaît de descendre
    Choisissez de César, d’Achille, ou d’Alexandre :
    En vain un faux censeur voudrait vous démentir,
    Et si vous n’en sortez, vous en devez sortir.
    ais, fussiezvous issu d’Hercule en droite ligne.
    Si vous ne faites voir qu’une bassesse indigne,
    Ce long amas d’aïeux que vous diffamez tous,
    Sont autant de témoins qui parlent contre vous :
    Et tout ce grand ‚clat de leur gloire ternie
    Ne sert plus que de jour à votre ignominie.
    En vain, tout fier d’un sang que vous déshonorez,
    Vous dormez à l’abri de ces noms révérés ;
    En vain vous vous couvrez des vertus de vos pères,
    Ce ne sont à mes yeux que de vaines chimères,
    Je ne vois rien en vous qu’un lâche, un imposteur,
    Un traître, un scélérat, un perfide, un menteur,
    Un fou dont les accès vont jusqu’à la furie,
    Et d’un tronc fort illustre une branche pourrie.
    Je m’emporte peutêtre, et ma muse en fureur
    Verse dans ses discours trop de fiel et d’aigreur :
    Il faut avec les grands un peu de retenue.
    Hé bien ! je m’adoucis. Votre race est connue.
    Depuis quand ? répondez. Depuis mille ans entiers,
    Et vous pouvez fournir deux fois seize quartiers:
    C’est beaucoup. Mais enfin les preuves en sont claires,
    Tous les livres sont pleins des titres de vos pères ;
    Leurs noms sont échappés du naufrage des temps.
    ais qui m’assurera qu’en ce long cercle d’ans,
    A leurs fameux époux vos aïeules fidèles,
    Aux douceurs des galants furent toujours rebelles ?
    Et comment savezvous si quelque audacieux
    N’a point interrompu le cours de vos aïeux;
    Et si leur sang tout pur, avecque leur noblesse,
    Est passé jusqu’à vous de Lucrèce en Lucrèce
    Que maudit soit le jour où cette vanité
    Vint ici de nos moeurs souiller la pureté!
    Dans les temps bienheureux du monde en son enfance,
    Chacun mettait sa gloire en sa seule innocence ;
    Chacun vivait content, et sous d’égales lois,
    Le mérite y faisait la noblesse et les rois ;
    Et, sans chercher l’appui d’une naissance illustre,
    Un héros de soimême empruntait tout son lustre.
    ais enfin par le temps le mérite avili
    Vit l’honneur en roture, et le vice anobli;
    Et l’orgueil, d’un faux titre appuyant sa faiblesse.
    aîtrisa les humains sous le nom de noblesse.
    De là vinrent en foule et marquis et barons :
    Chacun pour ses vertus n’offrit plus que des noms.
    Aussitôt maint esprit fécond en rêveries,
    Inventa le blason avec les armoiries;
    De ses termes obscurs fit un langage à part ;
    Composa tous ces mots de Cimier et d’Ecart,
    De Pal, de Contrepal, de Lambel, et de Face,
    Et tout ce que Segond dans son Mercure entasse.
    Une vaine folie enivrant la raison,
    L’honneur triste et honteux ne fut plus de saison.
    Alors, pour soutenir son rang et sa naissance,
    Il fallut étaler le luxe et la dépense
    Il fallut habiter un superbe palais,
    Faire par les couleurs distinguer ses valets :
    Et, traînant en tous lieux de pompeux équipages,
    Le duc et le marquis se reconnut aux pages.
    Bientôt, pour subsister, la noblesse sans bien
    Trouva l’art d’emprunter et de ne rendre rien ;
    Et, bravant des sergents la timide cohorte,
    Laissa le créancier se morfondre à la porte.
    ais, pour comble, à la fin, le marquis en prison
    Sous le faix des procès vit tomber sa maison.
    Alors le noble altier, pressé de l’indigence,
    Humblement du faquin rechercha l’alliance ;
    Avec lui trafiquant d’un nom si précieux,
    Par un lâche contrat vendit tous ses aïeux ;
    Et, corrigeant ainsi la fortune ennemie,
    Rétablit son honneur à force d’infamie.
    Car, si l’éclat de l’or ne relève le sang,
    En vain l’on fait briller la splendeur de son rang.
    L’amour de vos aïeux passe en vous pour manie,
    Et chacun pour parent vous fuit et vous renie.
    ais quand un homme est riche, il vaut toujours son prix.
    Et l’eûton vu porter la mandille à Paris,
    N’eûtil de son vrai nom ni titre ni mémoire,
    D’Hozier lui trouvera cent aïeux dans l’histoire.
    Toi donc, qui, de mérite et d’honneurs revêtu,
    Des écueils de la cour as sauvé‚ ta vertu,
    Dangeau, qui, dans le rang où notre roi t’appelle.
    Le vois, toujours orné d’une gloire nouvelle,
    Et plus brillant par soi que par l’éclat des lis,
    Dédaigner tous ces rois dans la pourpre amollis ;
    Fuir d’un honteux loisir la douceur importune ;
    A ses sages conseils asservir la fortune ;
    Et, de tout son bonheur ne devant rien qu’à soi,
    ontrer à l’univers ce que c’est qu’être roi :
    Si tu veux te couvrir d’un éclat légitime,
    Va par mille beaux faits mériter son estime ;
    Sers un si noble maître; et fais voir qu’aujourd’hui
    Ton prince a des sujets qui sont dignes de lui.

    (Satire V)

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  • Résolution

    Il le faut ainsi ô Sansêtre, que tu sois.
    Ne détrompe pas. Ne te résous pas en boue.
    Ne disparais point. Ne transparais point. Ne joue
    Ni confonds jamais le seul à toi qui se voue.

    Sans doute et sans fin, évoquant ta certitude,
    Feignant de savoir, je frappe trois fois sur trois.
    Je ris de respect. Criant ma fièvre aux abois
    Je sonne bien fort l’espoir et les désarrois.

    Sans peur, nu de coeur, noyé de lumière et d’eau
    Je lève à deux mains mon appel et mes caresses :
    Manifestement il faut que tu m’apparaisses :
    Ton Ciel n’est pas vain, ni tes clartés menteresses.

    Vois : je t’attendris : je me tiens seul à la ronde,
    Portant mon élan, t’appelant du bout du monde,
    Jetant tout mon poids dans l’inversé que je sonde
    Comme le plongeur d’un pôle vertigineux.

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