Poésie, poètes, ressources et plus

  • Ordre

    Arrêtez les chiens sur les routes

    Et les charrettes à bœufs.

    Qu’ils retournent vers leur source!

    Il s’agit d’être réveillé comme la foudre qui va

    tomber-Que le vent dur comme fer
    Casse les oiseaux contre terre!

    Je ne veux plus, cœur traître, de tes salutations

    dans ma poitrine,
    Je te veux triangulaire, séché au soleil des tropiques
    Durant trente jours.

    Après quoi,

    Rasez de près la
    Terre.
    Faites-en

    Une fille terrorisée

    Et qui n’aura d’autre toit

    Que de tourner sur soi-même. Continuer la lecture

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  • Sur soi-même

    Fer, anémone, drap.

    Fer de lance perce l’anémone qui saigne sur le drap.

    Fer teinté du sang des anémones, blancheur des draps.

    Un fer au cœur, une anémone à la blessure, un drap pour linceul.

    Fer, anémone, drap.

    Et ce drap rougi d’un sang d’anémone flotte à la hampe du fer

    Et le drap essuie le fer qui trancha l’anémone.

    Jette l’anémone flétrie !

    Restent le fer et le drap.

    Jette le fer rouillé !

    Reste le drap.

    Reste le drap qui pourrira plus longtemps que le cadavre qu’il enveloppe.

    Reste le drap qui ne laissera pas de squelette.

    Jette le drap !

    Reprends le fer !

    Cueille l’anémone !

    La chair autour du fer de ton squelette :

    Ton corps,

    Drapeau rouge replié. Continuer la lecture

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  • 02 – Le fruit sur l’arbre prend sa fleur, et puis se nouë… [XI à XX]

    XI.
    Le fruit sur l’arbre prend sa fleur, et puis se nouë,

    Se nourrit, se meurit, et se pourrit enfin :

    L’homme naît, vit et meurt, voila sur quelle rouë

    Le temps conduit son corps au pouvoir du destin.
    XII.
    Cette vie est un arbre, et les fruits sont les hommes,

    L’un tombe de soi-même, et l’autre est abattu,

    Il se dépouille enfin des feuilles et des pommes,

    Avec le même temps qui l’en a revêtu.
    XIII.
    La vie est une table, où pour jouer ensemble

    On voit quatre joueurs : le temps tient le haut bout,

    Et dit passé, l’Amour fait de son reste et tremble,

    L’homme fait bonne mine, et la Mort tire tout.
    XIV.
    La vie que tu vois n’est qu’une Comédie,

    Où l’un fait le César, et l’autre l’Arlequin :

    Mais la Mort la finit toujours en Tragédie,

    Et ne distingue point l’Empereur du Faquin.
    XV.
    La vie est une guerre étrangère et civile,

    L’homme a ses ennemis et dedans et dehors :

    Pour conserver le sort, la Mort abat la Ville,

    Et pour sauver l’esprit elle détruit le corps.
    XVI.
    Le Monde est une mer, la Galère est la vie,

    Le Temps est le Nocher, l’espérance le Nort,

    La Fortune le vent, les Orages l’envie,

    Et l’Homme le forçat qui n’a port que la Mort.
    XVII.
    Volontiers je compare au Parlement le Monde,

    Où souvent l’équité succombe sous le tort,

    Où sur un pied de mouche un incident on fonde,

    Et où l’on ne peut rien contre un Arrêt de mort.
    XVIII.
    Le monde est de l’humeur d’une belle maîtresse,

    Qui fait plus de jaloux qu’elle ne fait d’amis.

    Elle dédaigne l’un et l’autre elle caresse,

    Et ne tient jamais rien de ce qu’elle a promis.
    XIX.
    La saveur de la vie est la Sphère de verre,

    Où Archimède mit les Astres et les Cieux,

    Aussi belle que frêle, un léger coup de pierre

    Ôta tout le plaisir qu’elle donnoit aux yeux.
    XX.
    Cet honneur t’altérant d’une soif d’hydropique,

    En pensant l’avaler t’étrangle bien souvent:

    C’est un ballon enflé, la Mort vient et le pique,

    Et te fait confesser que ce n’est que du vent. Continuer la lecture

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  • Vivre

    Forcément on avance j’avance drôle ou pas drôle c’est la vie le mégot de la vie précieuse à brûler avarement ses lèvres de sale vie précieuse comme un sein comme du vin dans un sein comme une tirade de nain éternel attouchement de plaies sur le corps de la bien-aimée Forcément on avance j’avance avec ou sans regrets avec ou sans étoiles avec ou sans coups de chapeaux pour crier malgré tout présence quand le feu se brûle les ongles quand la nuit s’ouvre pour être nuit quand le temps crache ses poumons dans des colères de forçat quand il faut enfin que l’on arrive à temps pour témoigner contre les dieux contre la loi contre les grands contre soi-même contre la mendiante nature humaine qu’il faut pourtant aimer comme le mal en dialecticien du devenir Continuer la lecture

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  • Je voudrais, si ma vie était encore à faire

    Je voudrais, si ma vie était encore à faire, Qu’une femme très calme habitât avec moi Plus jeune de dix ans, qui portât sans émoi La moitié d’une vie au fond plutôt sévère. Notre cœur à tous deux dans ce château de verre, Notre regard commun ! franchise et bonne foi. Un et double dirait comme en soi-même : Voi ! Et répondrait comme à soi-même : persévère ! Elle se tiendrait à sa place, mienne aussi, Nous serions en ceci le couple réussi Que l’inégalité, parbleu ! des caractères Ne saurait empêcher l’équilibre qu’il faut, Ce point était compris d’esprits en somme austères Qu’au fond et qu’en tout cas l’indulgence prévaut. Continuer la lecture

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  • Vivere memento

    La vie est si souvent morne et décolorée,

    A l’ennui l’heure lourde est tant de fois livrée

    Que le corps s’engourdit,
    Et que l’âme, fuyant les épreuves amères,

    S’envole et vient saisir à travers les chimères

    L’idéal interdit.
    On trouve ainsi l’oubli des autres, de soi-même,

    On n’est plus de la terre, on plane, on rêve, on aime,

    Toute chose est à vous ;
    La notion du vrai si bien est renversée

    Que, dans vos doigts, les fils, dont la vie est tissée,

    Semblent soyeux et doux.
    Sondant imprudemment ce que Dieu vous dispense,

    On veut que tout travail porte sa récompense

    Et tout arbre son fruit.
    On repousse un devoir humble, austère ou stérile,

    Et cette paix factice à la fin vous exile

    De ce monde de bruit.
    On meurt en peu de temps lorsqu’on vit cette vie ;

    Cette ivresse d’esprit du sommeil est suivie.

    On s’éveille au tombeau.
    Plus charmeresse encor que la mélancolie,

    Comme un souffle léger cette douce folie

    Éteint votre flambeau.
    Si jamais âme humaine a goûté ce vertige,

    Et, semblable à la fleur arrachée à sa tige

    Que soulève le vent,
    Si jamais un esprit a délaissé la terre,

    Ce fut moi, dans les jours où j’aimais à me taire

    Pour m’en aller rêvant.
    Que de fois je mentis à ma propre souffrance,

    Alors que s’élançait au loin mon espérance

    Fraîche et riante encor !
    Que de fois ce semblant de liberté bénie

    A brillé dans ma nuit obscure, indéfinie,

    Avec des rayons d’or !
    Et pourtant, non ! malgré sa lueur scintillante,

    Son prisme éblouissant, cette flamme brillante

    N’était pas la clarté.
    Ce leurre décevant, qui vient et se retire,

    Décuple en vous trompant le sévère martyre

    De la réalité.
    Car la loi de la vie est sérieuse et grave ;

    Comme le temps au front met la ride et la grave

    Avec son sur couteau,
    Ainsi profondément dans notre âme indécise

    Inscrivons ces deux mots de latin pour devise :

    Vivere memento !
    Oui, souviens-toi de vivre ; oui, malgré la tempête

    Ne t’abandonne pas, ne courbe pas la tête,

    Résiste, espère, crois !
    Ne fuis pas, âme triste, aux sphères inconnues,

    Mais, labarum sacré ! si tu sondes les nues,

    Vois-y luire la croix !
    Dieu t’a donné le corps pour prison sur la terre,

    Il t’astreint à l’épreuve, à la souffrance austère,

    À la misère, au deuil.
    Le premier cri de l’être, arrivant en ce monde,

    Est un cri de douleur, dont l’angoisse profonde

    Ne finit qu’au cercueil.
    La vie est un combat sans repos ni relâche.

    Lutte donc vaillamment. Le désespoir est lâche :

    Dieu hait la lâcheté !
    Chaque jour il nous rend par un nouveau prodige

    La force et la vertu, mais de nous il exige

    La bonne volonté.
    Il est dans sa bonté ton secours, ta ressource,

    De toute chose il est la fin comme la source,

    Le but & le moyen.
    S’il t’a donné la vie avec devoir de vivre,

    Quand le joug est trop lourd, lui-même te délivre

    Et te sert de soutien.
    Marche donc devant toi d’un cœur contant et brave,

    Laisse aux faibles l’oubli qui restreint et déprave,

    Vie et sache pourquoi !
    Vis par le dévoûment, vis par le sacrifice,

    Vis par la vérité, par la pure justice,

    Vis aussi par la foi !
    Vis par la liberté, par la joie et les larmes,

    Vis par l’art créateur qui des maux fait des charmes,

    Par le divin espoir ;
    Vis par la charité, vis par la patience,

    Par l’amour pur, vainqueur de l’âpre expérience,

    Et vis par le devoir !
    Vis et marche en avant, forte de la pensée

    Que la vie éternelle est pour nous commencée

    Dès notre premier jour,
    Et que Dieu qui te voit, Dieu, le Saint et le Juste,

    Promet à ton travail la récompense auguste

    De son immense amour !
    — Hélas ! je t’entends bien, voix chrétienne et stoïque,

    Tu me montres le but idéal, héroïque,

    Que mon âme comprend.
    Mais la force me manque et parfois le courage ;

    L’étoile disparaît derrière le nuage

    Et le doute me prend.
    Comme un cheval ardent couvre son mors d’écume,

    En stériles efforts tristement je consume

    Mon jeune sang qui bout.
    Mes pieds se sont meurtris aux pierres de la route,

    La bataille perdue est changée en déroute

    Et je me sens à bout.
    Je songe et je regarde, ô vanité bornée !

    Que sont les jours de l’homme et qu’est sa destinée

    Devant l’éternité ?
    Ce qu’est l’herbe jetée au gouffre formidable,

    Ce qu’est ce monde-ci perdu dans l’insondable

    Et dans l’immensité !
    Seigneur, qui restes seul immuable et paisible,

    Que suis-je, atome vain de ce globe invisible

    Pour m’adresser à toi ?
    Hélas ! j’ai tant souffert, console-moi, mon Père ;

    Viens secourir l’enfant qui ploie et désespère ;

    Éternel, réponds-moi !
    Octobre 18… Continuer la lecture

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  • Au Platane

    A André Fontainas.
    Tu penches, grand Platane, et te proposes nu,

    Blanc comme un jeune Scythe,

    Mais ta candeur est prise, et ton pied retenu

    Par la force du site.
    Ombre retentissante en qui le même azur

    Qui t’emporte, s’apaise,

    La noire mère astreint ce pied natal et pur

    À qui la fange pèse.
    De ton front voyageur les vents ne veulent pas;

    La terre tendre et sombre,

    Ô Platane, jamais ne laissera d’un pas

    S’émerveiller ton ombre!
    Ce front n’aura d´accès qu´aux degrés lumineux

    Où la sève l’exalte;

    Tu peux grandir, candeur, mais non rompre les noeuds

    De l’éternelle halte!
    Pressens autour de toi d´autres vivants liés

    Par l’hydre vénérable;

    Tes pareils sont nombreux, des pins aux peupliers,

    De l’yeuse à l’érable,
    Qui, par les morts saisis, les pieds échévelés

    Dans la confuse cendre,

    Sentent les fuir les fleurs, et leurs spermes ailés,

    Le cours léger descendre.
    Le tremble pur, le charme, et ce hêtre formé,

    De quatre jeunes femmes,

    Ne cessent point de battre un ciel toujours fermé,

    Vêtus en vain de rames.
    Ils vivent séparés, ils pleurent confondus

    Dans une seule absence,

    Et leurs membres d´argent sont vainement fendus

    À leur douce naissance.
    Quand l’âme lentement qu’ils expirent le soir

    Vers l’Aphrodite monte,

    La vierge doit dans l’ombre, en silence, s’asseoir,

    Toute chaude de honte.
    Elle se sent surprendre, et pâle, appartenir

    À ce tendre présage

    Qu’une présente chair tourne vers l’avenir

    Par un jeune visage. . .
    Mais toi, de bras plus purs que les bras animaux,

    Toi qui dans l’or les plonges,

    Toi qui formes au jour le fantôme des maux

    Que le sommeil fait songes,
    Haute profusion de feuilles, trouble fier

    Quand l’âpre tramontane

    Sonne, au comble de l’or, l’azur du jeune hiver

    Sur tes harpes, Platane,
    Ose gémir!. . . Il faut, ô souple chair du bois,

    Te tordre, te détordre,

    Te plaindre sans rompre, et rendre aux vents la voix

    Qu’ils cherchent en désordre!
    Flagelle-toi!. . . Parais l’impatient martyr

    Qui soi-même s’écorche,

    Et dispute à la flamme impuissante à partir

    Ses retours vers la torche!
    Afin que l’hymne monte aux oiseaux qui naîtront,

    Et que le pur de l’âme

    Fasse frémir d’espoir les feuillages d’un tronc

    Qui rêve de la flamme,
    Je t’ai choisi, puissant personnage d’un parc,

    Ivre de ton tangage,

    Puisque le ciel t’exerce, et te presse, ô grand arc,

    De lui rendre un langage!
    Ô qu’amoureusement des Dryades rival,

    Le seul poète puisse

    Flatter ton corps poli comme il fait du Cheval

    L’ambitieuse cuisse!. . .
    -Non, dit l’arbre. Il dit: Non! par l’étincellement

    De sa tête superbe,

    Que la tempête traite universellement

    Comme elle fait une herbe! Continuer la lecture

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  • Lettre à M. de Lamartine

    Lorsque le grand Byron allait quitter Ravenne,
    Et chercher sur les mers quelque plage lointaine
    Où finir en héros son immortel ennui,
    Comme il était assis aux pieds de sa maîtresse,
    Pâle, et déjà tourné du côté de la Grèce,
    Celle qu’il appelait alors sa Guiccioli
    Ouvrit un soir un livre où l’on parlait de lui.

    Avez-vous de ce temps conservé la mémoire,
    Lamartine, et ces vers au prince des proscrits,
    Vous souvient-il encor qui les avait écrits ?
    Vous étiez jeune alors, vous, notre chère gloire.
    Vous veniez d’essayer pour la première fois
    Ce beau luth éploré qui vibre sous vos doigts.
    La Muse que le ciel vous avait fiancée
    Sur votre front rêveur cherchait votre pensée,
    Vierge craintive encore, amante des lauriers.
    Vous ne connaissiez pas, noble fils de la France,
    Vous ne connaissiez pas, sinon par sa souffrance,
    Ce sublime orgueilleux à qui vous écriviez.
    De quel droit osiez-vous l’aborder et le plaindre ?
    Quel aigle, Ganymède, à ce Dieu vous portait ?
    Pressentiez-vous qu’un jour vous le pourriez atteindre,
    Celui qui de si haut alors vous écoutait ?
    Non, vous aviez vingt ans, et le coeur vous battait
    Vous aviez lu Lara, Manfred et le Corsaire,
    Et vous aviez écrit sans essuyer vos pleurs ;
    Le souffle de Byron vous soulevait de terre,
    Et vous alliez à lui, porté par ses douleurs.
    Vous appeliez de loin cette âme désolée ;
    Pour grand qu’il vous parût, vous le sentiez ami
    Et, comme le torrent dans la verte vallée,
    L’écho de son génie en vous avait gémi.
    Et lui, lui dont l’Europe, encore toute armée,
    Écoutait en tremblant les sauvages concerts ;
    Lui qui depuis dix ans fuyait sa renommée,
    Et de sa solitude emplissait l’univers ;
    Lui, le grand inspiré de la Mélancolie,
    Qui, las d’être envié, se changeait en martyr ;
    Lui, le dernier amant de la pauvre Italie,
    Pour son dernier exil s’apprêtant à partir ;
    Lui qui, rassasié de la grandeur humaine,
    Comme un cygne à son chant sentant sa mort prochaine,
    Sur terre autour de lui cherchait pour qui mourir…
    Il écouta ces vers que lisait sa maîtresse,
    Ce doux salut lointain d’un jeune homme inconnu.
    Je ne sais si du style il comprit la richesse ;
    Il laissa dans ses yeux sourire sa tristesse :
    Ce qui venait du coeur lui fut le bienvenu.

    Poète, maintenant que ta muse fidèle,
    Par ton pudique amour sûre d’être immortelle,
    De la verveine en fleur t’a couronné le front,
    À ton tour, reçois-moi comme le grand Byron.
    De t’égaler jamais je n’ai pas l’espérance ;
    Ce que tu tiens du ciel, nul ne me l’a promis,
    Mais de ton sort au mien plus grande est la distance,
    Meilleur en sera Dieu qui peut nous rendre amis.
    Je ne t’adresse pas d’inutiles louanges,
    Et je ne songe point que tu me répondras ;
    Pour être proposés, ces illustres échanges
    Veulent être signés d’un nom que je n’ai pas.
    J’ai cru pendant longtemps que j’étais las du monde ;
    J’ai dit que je niais, croyant avoir douté,
    Et j’ai pris, devant moi, pour une nuit profonde
    Mon ombre qui passait pleine de vanité.
    Poète, je t’écris pour te dire que j’aime,
    Qu’un rayon du soleil est tombé jusqu’à moi,
    Et qu’en un jour de deuil et de douleur suprême
    Les pleurs que je versais m’ont fait penser à toi.

    Qui de nous, Lamartine, et de notre jeunesse,
    Ne sait par coeur ce chant, des amants adoré,
    Qu’un soir, au bord d’un lac, tu nous as soupiré ?
    Qui n’a lu mille fois, qui ne relit sans cesse
    Ces vers mystérieux où parle ta maîtresse,
    Et qui n’a sangloté sur ces divins sanglots,
    Profonds comme le ciel et purs comme les flots ?
    Hélas ! ces longs regrets des amours mensongères,
    Ces ruines du temps qu’on trouve à chaque pas,
    Ces sillons infinis de lueurs éphémères,
    Qui peut se dire un homme et ne les connaît pas ?
    Quiconque aima jamais porte une cicatrice ;
    Chacun l’a dans le sein, toujours prête à s’ouvrir ;
    Chacun la garde en soi, cher et secret supplice,
    Et mieux il est frappé, moins il en veut guérir.
    Te le dirai-je, à toi, chantre de la souffrance,
    Que ton glorieux mal, je l’ai souffert aussi ?
    Qu’un instant, comme toi, devant ce ciel immense,
    J’ai serré dans mes bras la vie et l’espérance,
    Et qu’ainsi que le tien, mon rêve s’est enfui ?
    Te dirai-je qu’un soir, dans la brise embaumée,
    Endormi, comme toi, dans la paix du bonheur,
    Aux célestes accents d’une voix bien-aimée,
    J’ai cru sentir le temps s’arrêter dans mon coeur ?
    Te dirai-je qu’un soir, resté seul sur la terre,
    Dévoré, comme toi, d’un affreux souvenir,
    Je me suis étonné de ma propre misère,
    Et de ce qu’un enfant peut souffrir sans mourir ?
    Ah ! ce que j’ai senti dans cet instant terrible,
    Oserai-je m’en plaindre et te le raconter ?
    Comment exprimerai-je une peine indicible ?
    Après toi, devant toi, puis-je encor le tenter ?
    Oui, de ce jour fatal, plein d’horreur et de charmes,
    Je veux fidèlement te faire le récit ;
    Ce ne sont pas des chants, ce ne sont pas des larmes,
    Et je ne te dirai que ce que Dieu m’a dit.

    Lorsque le laboureur, regagnant sa chaumière,
    Trouve le soir son champ rasé par le tonnerre,
    Il croit d’abord qu’un rêve a fasciné ses yeux,
    Et, doutant de lui-même, interroge les cieux.
    Partout la nuit est sombre, et la terre enflammée.
    Il cherche autour de lui la place accoutumée
    Où sa femme l’attend sur le seuil entr’ouvert ;
    Il voit un peu de cendre au milieu d’un désert.
    Ses enfants demi-nus sortent de la bruyère,
    Et viennent lui conter comme leur pauvre mère
    Est morte sous le chaume avec des cris affreux ;
    Mais maintenant au loin tout est silencieux.
    Le misérable écoute et comprend sa ruine.
    Il serre, désolé, ses fils sur sa poitrine ;
    Il ne lui reste plus, s’il ne tend pas la main,
    Que la faim pour ce soir et la mort pour demain.
    Pas un sanglot ne sort de sa gorge oppressée ;
    Muet et chancelant, sans force et sans pensée,
    Il s’assoit à l’écart, les yeux sur l’horizon,
    Et regardant s’enfuir sa moisson consumée,
    Dans les noirs tourbillons de l’épaisse fumée
    L’ivresse du malheur emporte sa raison.

    Tel, lorsque abandonné d’une infidèle amante,
    Pour la première fois j’ai connu la douleur,
    Transpercé tout à coup d’une flèche sanglante,
    Seul je me suis assis dans la nuit de mon coeur.
    Ce n’était pas au bord d’un lac au flot limpide,
    Ni sur l’herbe fleurie au penchant des coteaux ;
    Mes yeux noyés de pleurs ne voyaient que le vide,
    Mes sanglots étouffés n’éveillaient point d’échos.
    C’était dans une rue obscure et tortueuse
    De cet immense égout qu’on appelle Paris :
    Autour de moi criait cette foule railleuse
    Qui des infortunés n’entend jamais les cris.
    Sur le pavé noirci les blafardes lanternes
    Versaient un jour douteux plus triste que la nuit,
    Et, suivant au hasard ces feux vagues et ternes,
    L’homme passait dans l’ombre, allant où va le bruit.
    Partout retentissait comme une joie étrange ;
    C’était en février, au temps du carnaval.
    Les masques avinés, se croisant dans la fange,
    S’accostaient d’une injure ou d’un refrain banal.
    Dans un carrosse ouvert une troupe entassée
    Paraissait par moments sous le ciel pluvieux,
    Puis se perdait au loin dans la ville insensée,
    Hurlant un hymne impur sous la résine en feux.
    Cependant des vieillards, des enfants et des femmes
    Se barbouillaient de lie au fond des cabarets,
    Tandis que de la nuit les prêtresses infâmes
    Promenaient çà et là leurs spectres inquiets.
    On eût dit un portrait de la débauche antique,
    Un de ces soirs fameux, chers au peuple romain,
    Où des temples secrets la Vénus impudique
    Sortait échevelée, une torche à la main.
    Dieu juste ! pleurer seul par une nuit pareille !
    Ô mon unique amour ! que vous avais-je fait ?
    Vous m’aviez pu quitter, vous qui juriez la veille
    Que vous étiez ma vie et que Dieu le savait ?
    Ah ! toi, le savais-tu, froide et cruelle amie,
    Qu’à travers cette honte et cette obscurité
    J’étais là, regardant de ta lampe chérie,
    Comme une étoile au ciel, la tremblante clarté ?
    Non, tu n’en savais rien, je n’ai pas vu ton ombre,
    Ta main n’est pas venue entr’ouvrir ton rideau.
    Tu n’as pas regardé si le ciel était sombre ;
    Tu ne m’as pas cherché dans cet affreux tombeau !

    Lamartine, c’est là, dans cette rue obscure,
    Assis sur une borne, au fond d’un carrefour,
    Les deux mains sur mon coeur, et serrant ma blessure,
    Et sentant y saigner un invincible amour ;
    C’est là, dans cette nuit d’horreur et de détresse,
    Au milieu des transports d’un peuple furieux
    Qui semblait en passant crier à ma jeunesse,
    « Toi qui pleures ce soir, n’as-tu pas ri comme eux ? »
    C’est là, devant ce mur, où j’ai frappé ma tête,
    Où j’ai posé deux fois le fer sur mon sein nu ;
    C’est là, le croiras-tu ? chaste et noble poète,
    Que de tes chants divins je me suis souvenu.
    Ô toi qui sais aimer, réponds, amant d’Elvire,
    Comprends-tu que l’on parte et qu’on se dise adieu ?
    Comprends-tu que ce mot la main puisse l’écrire,
    Et le coeur le signer, et les lèvres le dire,
    Les lèvres, qu’un baiser vient d’unir devant Dieu ?
    Comprends-tu qu’un lien qui, dans l’âme immortelle,
    Chaque jour plus profond, se forme à notre insu ;
    Qui déracine en nous la volonté rebelle,
    Et nous attache au coeur son merveilleux tissu ;
    Un lien tout-puissant dont les noeuds et la trame
    Sont plus durs que la roche et que les diamants ;
    Qui ne craint ni le temps, ni le fer, ni la flamme,
    Ni la mort elle-même, et qui fait des amants
    Jusque dans le tombeau s’aimer les ossements ;
    Comprends-tu que dix ans ce lien nous enlace,
    Qu’il ne fasse dix ans qu’un seul être de deux,
    Puis tout à coup se brise, et, perdu dans l’espace,
    Nous laisse épouvantés d’avoir cru vivre heureux ?
    Ô poète ! il est dur que la nature humaine,
    Qui marche à pas comptés vers une fin certaine,
    Doive encor s’y traîner en portant une croix,
    Et qu’il faille ici-bas mourir plus d’une fois.
    Car de quel autre nom peut s’appeler sur terre
    Cette nécessité de changer de misère,
    Qui nous fait, jour et nuit, tout prendre et tout quitter.
    Si bien que notre temps se passe à convoiter ?
    Ne sont-ce pas des morts, et des morts effroyables,
    Que tant de changements d’êtres si variables,
    Qui se disent toujours fatigués d’espérer,
    Et qui sont toujours prêts à se transfigurer ?
    Quel tombeau que le coeur, et quelle solitude !
    Comment la passion devient-elle habitude,
    Et comment se fait-il que, sans y trébucher,
    Sur ses propres débris l’homme puisse marcher ?
    Il y marche pourtant ; c’est Dieu qui l’y convie.
    Il va semant partout et prodiguant sa vie :
    Désir, crainte, colère, inquiétude, ennui,
    Tout passe et disparaît, tout est fantôme en lui.
    Son misérable coeur est fait de telle sorte
    Qu’il fuit incessamment qu’une ruine en sorte ;
    Que la mort soit son terme, il ne l’ignore pas,
    Et, marchant à la mort, il meurt à chaque pas.
    Il meurt dans ses amis, dans son fils, dans son père,
    Il meurt dans ce qu’il pleure et dans ce qu’il espère ;
    Et, sans parler des corps qu’il faut ensevelir,
    Qu’est-ce donc qu’oublier, si ce n’est pas mourir ?
    Ah ! c’est plus que mourir, c’est survivre à soi-même.
    L’âme remonte au ciel quand on perd ce qu’on aime.
    Il ne reste de nous qu’un cadavre vivant ;
    Le désespoir l’habite, et le néant l’attend.

    Eh bien ! bon ou mauvais, inflexible ou fragile,
    Humble ou fier, triste ou gai, mais toujours gémissant,
    Cet homme, tel qu’il est, cet être fait d’argile,
    Tu l’as vu, Lamartine, et son sang est ton sang.
    Son bonheur est le tien, sa douleur est la tienne ;
    Et des maux qu’ici-bas il lui faut endurer
    Pas un qui ne te touche et qui ne t’appartienne ;
    Puisque tu sais chanter, ami, tu sais pleurer.
    Dis-moi, qu’en penses-tu dans tes jours de tristesse ?
    Que t’a dit le malheur, quand tu l’as consulté ?
    Trompé par tes amis, trahi par ta maîtresse,
    Du ciel et de toi-même as-tu jamais douté ?

    Non, Alphonse, jamais. La triste expérience
    Nous apporte la cendre, et n’éteint pas le feu.
    Tu respectes le mal fait par la Providence,
    Tu le laisses passer, et tu crois à ton Dieu.
    Quel qu’il soit, c’est le mien ; il n’est pas deux croyances
    Je ne sais pas son nom, j’ai regardé les cieux ;
    Je sais qu’ils sont à Lui, je sais qu’ils sont immenses,
    Et que l’immensité ne peut pas être à deux.
    J’ai connu, jeune encore, de sévères souffrances,
    J’ai vu verdir les bois, et j’ai tenté d’aimer.
    Je sais ce que la terre engloutit d’espérances,
    Et, pour y recueillir, ce qu’il y faut semer.
    Mais ce que j’ai senti, ce que je veux t’écrire,
    C’est ce que m’ont appris les anges de douleur ;
    Je le sais mieux encore et puis mieux te le dire,
    Car leur glaive, en entrant, l’a gravé dans mon coeur :

    Créature d’un jour qui t’agites une heure,
    De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir ?
    Ton âme t’inquiète, et tu crois qu’elle pleure :
    Ton âme est immortelle, et tes pleurs vont tarir.

    Tu te sens le coeur pris d’un caprice de femme,
    Et tu dis qu’il se brise à force de souffrir.
    Tu demandes à Dieu de soulager ton âme :
    Ton âme est immortelle, et ton coeur va guérir.

    Le regret d’un instant te trouble et te dévore ;
    Tu dis que le passé te voile l’avenir.
    Ne te plains pas d’hier ; laisse venir l’aurore :
    Ton âme est immortelle, et le temps va s’enfuir

    Ton corps est abattu du mal de ta pensée ;
    Tu sens ton front peser et tes genoux fléchir.
    Tombe, agenouille-toi, créature insensée :
    Ton âme est immortelle, et la mort va venir.

    Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière
    Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr,
    Mais non pas ton amour, si ton amour t’est chère :
    Ton âme est immortelle, et va s’en souvenir. Continuer la lecture

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  • 04 – Pour avoir un bon Roi, un Conseil juste et sage… [XXXI à XL]

    XXXI.
    Pour avoir un bon Roi, un Conseil juste et sage,

    Un peuple obéissant, et une ferme paix,

    L’état n’est sûr pourtant : le calme suit l’orage,

    Aux plus beaux jours on voit les brouillards plus épais.
    XXXII.
    Homme, bien que tu sois du Ciel originaire,

    N’entreprends pas d’aller du pair avec ton Dieu :

    Il est Roi souverain, tu es Roi tributaire,

    Tu n’occupes qu’un corps, et il est en tout lieu.
    XXXIII.
    Le plus grand Éléphant est le chef de sa bande,

    Le plus fort des Taureaux va devant le troupeau :

    A qui veut commander aux hommes on demande,

    Non la grandeur du corps, mais celle du cerveau.
    XXXIV.
    Il semble que d’un Roi la Majesté s’éclipse,

    S’il n’a des serviteurs grand nombre autour de soi :

    Il est beau de tirer de plusieurs du service,

    Mais quel est ce bonheur qui dépend de leur foi ?
    XXXV.
    Pour faire des Palais des marbres on assemble,

    Pour faire des Vaisseaux on prépare du bois :

    Mais toutes les vertus il faudroit mettre ensemble

    Pour instruire les fils des Princes et des Rois.
    XXXVI.
    La science aujourd’hui est une terre en friche,

    Elle n’a plus des Rois le Soleil au Levant :

    On voit le Philosophe à la porte du riche,

    Le riche rarement visite le savant.
    XXXVII.
    La main n’oblige point si le cœur ne l’ordonne,

    Ce qui ne vient de lui n’a grâce ni faveur :

    Celui donne beaucoup qui soi-même se donne ;

    Celui ne donne rien qui réserve le cœur.
    XXXVIII.
    Ce désir de courir de Province en Province

    Ne donne aux voyageurs ce qu’il leur a promis,

    Ils ne changent d’humeurs changeants d’air et de Prince

    Ils font plusieurs logis et trouvent peu d’amis.
    XXXIX.
    En vain de la raison l’esprit capable on nomme,

    Qui sage à la raison son cœur n’assujettit :

    Beaucoup inférieur est à la bête l’homme,

    Si la raison ne tient en bride l’appétit.
    XL.
    Pour penser tout savoir l’entendement se plonge

    En l’ignorance, et trouve enfin qu’il ne sait rien :

    Il fuit la vérité pour suivre le mensonge,

    Et s’égare souvent présumant d’aller bien. Continuer la lecture

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