Poésie, poètes, ressources et plus

  • Une chanson désespérée

    Ton souvenir surgit de la nuit où je suis.

    La rivière à la mer noue sa plainte obstinée.
    Abandonné comme les quais dans le matin.

    C’est l’heure de partir, ô toi l’abandonné!
    Des corolles tombant, pluie froide sur mon coeur.

    Ô sentine de décombres, grotte féroce au naufragé!
    En toi se sont accumulés avec les guerres les envols.

    Les oiseaux de mon chant de toi prirent essor.
    Tu as tout englouti, comme fait le lointain.

    Comme la mer, comme le temps. Et tout en toi fut un naufrage!
    De l’assaut, du baiser c’était l’heure joyeuse.

    lueur de la stupeur qui brûlait comme un phare.
    Anxiété de pilote et furie de plongeur aveugle,

    trouble ivresse d’amour, tout en toi fut naufrage!
    Mon âme ailée, blessée, dans l’enfance de brume.

    Explorateur perdu, tout en toi fut naufrage!
    Tu enlaças la douleur, tu t’accrochas au désir.

    La tristesse te renversa et tout en toi fut un naufrage!
    Mais j’ai fait reculer la muraille de l’ombre,

    j’ai marché au-delà du désir et de l’acte.
    Ô ma chair, chair de la femme aimée, de la femme perdue,

    je t’évoque et je fais de toi un chant à l’heure humide.
    Tu reçus l’infinie tendresse comme un vase,

    et l’oubli infini te brisa comme un vase.
    Dans la noire, la noire solitude des îles,

    c’est là, femme d’amour, que tes bras m’accueillirent.
    C’était la soif, la faim, et toi tu fus le fruit.

    C’était le deuil, les ruines et tu fus le miracle.
    Femme, femme, comment as-tu pu m’enfermer

    dans la croix de tes bras, la terre de ton âme.
    Mon désir de toi fut le plus terrible et le plus court,

    le plus désordonné, ivre, tendu, avide.
    Cimetière de baisers, dans tes tombes survit le feu,

    et becquetée d’oiseaux la grappe brûle encore.
    Ô la bouche mordue, ô les membres baisés,

    ô les dents affamées, ô les corps enlacés.
    Furieux accouplement de l’espoir et l’effort

    qui nous noua tous deux et nous désespéra.
    La tendresse, son eau, sa farine légère.

    Et le mot commencé à peine sur les lèvres.
    Ce fut là le destin où allait mon désir,

    où mon désir tomba, tout en toi fut naufrage!
    Ô sentine de décombres, tout est retombé sur toi,

    toute la douleur tu l’as dite et toute la douleur t’étouffe.
    De tombe en tombe encore tu brûlas et chantas.

    Debout comme un marin à la proue d’un navire.
    Et tu as fleuri dans des chants, tu t’es brisé dans des courants.

    Ô sentine de décombres, puits ouvert de l’amertume.
    Plongeur aveugle et pâle, infortuné frondeur,

    explorateur perdu, tout en toi fut naufrage!
    C’est l’heure de partir, c’est l’heure dure et froide

    que la nuit toujours fixe à la suite des heures.
    La mer fait aux rochers sa ceinture de bruit.

    Froide l’étoile monte et noir l’oiseau émigre.
    Abandonné comme les quais dans le matin.

    Et seule dans mes mains se tord l’ombre tremblante.
    Oui, bien plus loin que tout. Combien plus loin que tout.
    C’est l’heure de partir. Ô toi l’abandonné. Continuer la lecture

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  • Feu les oiseaux

    Si le monde

    Etait un raisin transparent

    Qui survivrait ?

    De l’autre côté de la mer Les arbres se remplissent D’oiseaux incorruptibles

    L’aile d’un ange

    A ma fenêtre obscure

    Neige

    Mon coeur prends garde ! Cette année quel retard Sur l’églantine

    Dans le fond de la cour Un tilleul oublié Parfume les abeilles

    L’âme hors les blés cette perdrix Cette pierre Qui retombe

    Ah ! laisse-moi disparaître Dans le cours vaste et vert De tes veines

    La paix

    Tu la tiens dans tes mains

    Comme un melon d’eau

    L’heure qui monte vers midi Laisse tomber son ombre Dans la nuit

    Dans le jardin désert Un pavot glorieux Danse pour toi seul

    L’été chaque fois plus royal

    Chaque fois plus mortel

    L’abeille toujours plus transparente

    Dans un village de cigales Un mort repose Qui eût avec moi partagé la

    Les chemins avaient dit

    Séparons-nous ici

    Où le jour a des pieds de cristal

    Dans une tombe si je l’ouvrais Je trouverais Le bleu du ciel

    L’oiseau touché à mort D’un coup de son aile blessée A dépassé le jour

    Et maintenant qui peut le retenir

    Exultante blancheur

    De s’en aller au coeur de l’ineffable

    Sur l’âme sur les tombes

    On n’entend plus

    Que la tranquille colombe

    Dans une impitoyable douceur

    Je cueille

    Les colchiques du silence

    Je flotte dans un coeur trop grand

    Ou bien est-ce la mer

    La mort déjà qui me prend

    Suis-je autre chose maintenant Qu’une plage de sable unie Offerte à l’océan

    Dans l’ombre intemporelle Une âme radieuse M’expose au soleil

    Va mon coeur laisse tout Rêvais-tu de garder en cage Les étoiles filantes

    J’ai rejoint les oiseaux sauvages Oh ! ne me cherchez plus Qu’ailleurs

    Viens nuit ô flamboyante Emporte-moi quand le vent passe A la lisière du jour

    Dans l’empyrée des oiseaux

    Seule me guide

    La géographie des étoiles

    II

    Si j’étais fleur

    La nuit je conduirais à la danse

    La prairie

    Le jour éclate comme une grenade Et je vais boire A son coeur étoile

    Au bord de l’herbe heureuse Je me suspends je tremble Avec les papillons

    Il suffit

    Sur la pointe des pieds que passe l’églantine

    Pour absoudre la terre

    Chaque fleur le sait-on Garde au coeur le nuage irisé D’une abeille absente

    Toutes ces heures perdues Le vent les sème sur la prairie En grand secret

    Demain si c’était moi

    Tout ce rire doré des renoncules

    Qui déferle

    Que rêves-tu ma vie Que rêves-tu captive Entre tes murs de safran

    Cette vague là-bas de lavande Et qui m’appelle Avec la voix de la mer

    Je veux qu’on invite l’été

    Le jour où la mort m’entraînera

    Vers ses bosquets de corail

    Le soir venu

    Les coquelicots qui chantaient dans l’avoine

    Se sont tus

    Je respire je froisse

    Au fond du jour la menthe bleue

    Lit pur

    Tout en haut de la tige

    La fleur de la solitude

    Se repose dans l’eau du ciel

    Dans le monde inquiet des racines l’hiver est doux

    Comme une musaraigne

    La fleur s’en est allée en allée où Là-haut dans l’or des galaxies une étoile Hésite

    III

    Le mûrier en mourant M’a laissé son ombre Fruitée

    D’un seul coup d’aile

    Si je pouvais trouer le ciel

    De tes yeux

    Alors j’entrerais en toi Clarté prunelle mer De la béatitude

    Le mot paradis

    Cette neige d’été sur l’âme

    Le déplie

    Flûtes forêts limpides Ombellifères soifs de mon âme Où êtes-vous

    Le vent quelques baies mortes Un grésil de papillons froids Ce qui reste à la fin du jour

    Le coeur qui veut garder en soi

    La rose

    Garde aussi les épines

    Mais toi laisse tout

    Avant que l’aigle royal

    Ne plane sur nos abondances

    Oh maintenant que la route

    S’arrête ! L’air seul

    Ici peut soutenir transparentes les prêles

    L’éblouissant me porte

    Moi

    Porteuse d’ombre

    Encore une fois l’abeille

    Tant aimée

    Surpasse à la danse le jour

    Le monde est si tranquille

    Cueilli

    Sous le feuillage de l’éternité

    Asseyons-nous au milieu des airelles Simplement pour aimer leur dire Leur beau nom d’air qui ruisselle

    Les yeux des morts Dans l’ombre ont des iris Pour mes rocailles

    A vous qui n’éclairerez plus

    La terre flambeaux éteints je mendie

    Le feu

    Pourquoi craindrions-nous la nuit Puisqu’elle rend Vertigineux le rossignol

    Un trèfle frais

    Plein de galops flamboyants

    M’appelle

    Ah! laissez-moi vous rejoindre gazelles

    Laissez-moi

    Me perdre avec vous dans les sables

    Si j’erre si j’ai soif Je creuserai des puits Dans le ciel

    Et nous boirons ma vie nous boirons De cette eau Jusqu’à en mourir Continuer la lecture

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  • Les routes inséparables

    A Henri Thomas
    Il y a l’isolement, l’attente, la cruauté.
    Il y a l’amour absolu et souligné par l’absence, la recherche de l’amour, l’inutile et désespérante recherche parmi les pierres, les routes inséparables, et quand on a échoué, s’il vous reste la force du crime et si l’on a pas renoncé à croire, il y a l’amour enfin, sa présence par des chemins détournés, des routes qui vous sont rendues telles qu’on les avait regardées, mais avec le durcissement de l’attente, la lézarde grise et blanche d’une façade phosphorescente de solitude, et le ciel évidé dans un embrasement de jours inutiles, la poussière, les ombres entrevues, le papier jeté, l’asphalte qui vous a blessé, l’eau du ruisseau, et cette plaque à jamais maudite dans la découpure d’un nom parodié.
    Il y a ce frémissement, cette même couleur que l’on a connue sur toutes choses, et il y a l’amour. On pourrait croire que tout est béni quand on retrouve un monde perdu, cruel et présent, réel et présent, avec la poussière, la pluie, le bruit vain des passages, toutes ces choses incarnées dans la douleur, toutes ces choses qui vous entourent, signes qui redoublent de puissance, nervure coloriée visible à même la chair.
    Tragique délire d’une mémoire. Continuer la lecture

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  • Battez, tambours de Santerre !

    Le 21 janvier s’achevait. Louis XVI gravissait les marches de l’échafaud.
    Au moment où Corsaire Sanglot débouchait sur la place par la rue Royale et qu’il remarquait, avec satisfaction, qu’on avait remplacé le magnifique obélisque par l’adorable guillotine, une compagnie de tambours avec leurs baudriers blancs en peau s’alignait contre le mur de la terrasse des Tuileries, tandis que Jean Santerre, son commandant, monté sur un cheval courtaud, pourvu d’une abondante crinière, contemplait le spectacle de la foule massée autour de l’appareil justicier, regardant Louis XVI monter les degrés comme un automate et guettant les moindres gestes du bourreau et des aides qui devaient, d’un acte pourtant simple, transformer le 21 janvier en l’une des plus mémorables journées génératrices d’enthousiasmes, de celles dont l’anniversaire ne célèbre pas le souvenir mais rappelle aux vivants que c’est là un des noms de l’éternité et que le soir de ce jour n’est pas encore terminé, en dépit des almanachs et des changements factices de millésime.
    Un roulement de tambours annonça au Corsaire Sanglot que le roi ayant voulu parler, il s’était trouvé un cœur passionné pour faire couvrir sa voix du bruit grave de ces primitifs instruments. Corsaire Sanglot savait comment mourir. Il en avait fixé le jour et l’heure, à trente-neuf ans moins un mois, un jour de juin à l’aube. Il ne savait pas exactement comment il mourrait. Il lui semblait pourtant deviner que ce serait des suites d’une blessure, sinon de mort violente, au Champ-de-Mars. Sous le ciel de papier d’étain qui dévoile à peine la tour Eiffel, les ombres de ses assassins s’enfuient vers la Seine et le souvenir d’une femme adorée se mêle au sens de l’agonie. Il meurt, lui semble-t-il, dans ce paysage qui est l’une des sept merveilles du monde moderne ou bien, le lendemain, dans un lit rêche, les vitres d’un atelier pâlissant au-dessus de sa tête et les premiers ouvriers se dirigeant vers le métro, martelant d’un pas sec le trottoir matinal. À ce moment peut-être, boulevard Diderot, exécutera-t-on un assassin entre un procureur à chapeau haut de forme et un docteur nu-tête. Le frissonnement humide des arbres sera la dernière manifestation pour le condamné et pour lui, de l’univers matériel. Après quoi, sans doute à la même minute, eux, frères inconnus l’un à l’autre, ils seront la proie de leur rêve. Que nul autre que lui n’ouvre la bouche à cet instant suprême. Il lui appartiendra de commander l’ultime roulement de tambours et de clore sur un mystère intégral cette bouche de chair séduisante, tendre et cruelle, ces yeux plus beaux encore à l’instant de l’amour. Une forêt de sapins se dresse dans la pensée de Corsaire Sanglot. Caché par leurs troncs et leurs aiguilles, il assiste aux guillotinades de la Terreur. Et c’est la procession des admirables et des méprisables. Le bourreau, d’un geste renouvelé et toujours identique à lui-même, soulève des têtes tranchées. Têtes d’aristocrates ridicules, têtes d’amoureux pleines de leur amour, têtes de femmes qu’il est héroïque de condamner. Mais, amour ou haine, pouvaient-elles inspirer d’autres actes. Une montgolfière de papier passe légèrement au-dessus du théâtre révolutionnaire. Le marquis de Sade met son visage près de celui de Robespierre. Leurs deux profils se détachent sur la lunette rouge de la guillotine et Corsaire Sanglot admire cette médaille d’une minute.
    Charenton ! Charenton ! paisible banlieue troublée parfois par les batailles de maquereaux et les noyades solitaires, tu héberges maintenant le pacifique pêcheur à la ligne, celui, espèce quasi disparue, qui porte encore le chapeau de paille en entonnoir avec un petit drapeau au sommet. Les cris des fous ne retentissent plus dans ton asile désaffecté. Le marquis de Sade n’y porterait plus l’indépendance de son esprit, lui, héros de l’amour et du cœur et de la liberté, héros parfait pour qui la mort n’a que douceur. Membre de la section des piques, nous déplorons le départ de ce citoyen éclairé et éloquent. Les paroles qu’il sut trouver pour exalter parmi nous la mémoire de l’Ami du peuple retentissent encore dans nos mémoires républicaines. Né dans les rangs des aristocrates, le citoyen Sade a pourtant souffert pour la liberté ! On a vu le ci-devant régime poursuivre ce courageux pamphlétaire devant qui le vice ne trouvait aucun voile. Il a dépeint les mœurs corrompues des aristocrates et ceux-ci l’ont poursuivi de leur haine. Nous l’avons vu enfin aux premiers jours de juillet attirer la sainte colère du peuple sur la Bastille. On peut, on doit, pour la justice, reconnaître qu’il fut l’instigateur de la journée du 14 juillet où naquit la liberté ! Il ne profita cependant pas de l’œuvre à laquelle il avait travaillé et ne fut libéré que trois mois plus tard de la prison où le tyran, ayant voulu le soustraire à la reconnaissance populaire, il était encore enfermé. On le vit alors s’adonner au bien et au salut public. Maintenant, les tambours impitoyables de Santerre ont retenti pour lui. Saluons sans rancune cette mort qui l’arrache à notre admiration et au service de la Révolution. Sans doute y trouvera-t-il le repos que son inquiétude, son angoisse et sa passion ne lui auraient jamais permis ici-bas. Et que l’Être suprême, la déesse Raison dans les bras desquels il s’endort, le consolent des peines qu’il a subies sur terre pour le triomphe de la justice. La République, désormais assez forte, transmettra son exemple à ses enfants et accueillera sa mémoire dans ses glorieuses annales.
    Délire, tu n’as pas salué la mort lucide du marquis. La tyrannie a repris son empire sur l’esprit et il est mort pendant quatorze ans au roulement monotone des tambours de l’Empire.
    Tombeaux, tombeaux ! Dressés sur un récif de Saint-Malo parmi l’écume ou bien creusés dans une forêt vierge par des enfants perdus, tombeaux de granit, tombeaux garnis de buis ou de couronnes en perles et fil de fer, tombeaux froids des panthéons, tombeaux violés non loin des pyramides et qui frémissez de foi et d’âmes, tombeaux naturels, façonnés dans la lave brûlante des volcans en éruption ou dans l’eau calme des profondeurs de la mer, tombeaux, vous êtes de ridicules témoins de la petitesse humaine. On n’a jamais mis que des morts dans les tombeaux, des morts matériellement et tant pis pour ceux-là qui attachent indissolublement leur âme méprisable à une méprisable carcasse.
    Mais toi, enfin, je te salue, toi dont l’existence doue mes jours d’une joie surnaturelle. Je t’ai aimé rien qu’à ton nom. J’ai suivi le chemin que traçait ton ombre dans un désert mélancolique où, derrière moi, j’ai laissé tous mes amis. Et voici maintenant que je te retrouve alors que je croyais t’avoir fui et le soleil accablant de la solitude morale éclaire à nouveau ton visage et ton corps.
    Adieu, monde ! et s’il faut te suivre jusqu’au gouffre, je te suivrai ! Durant des nuits et des nuits je contemplerai tes yeux brillants dans l’obscurité, ton visage à peine éclairé mais visible dans la nuit claire de Paris, grâce à la réverbération dans les chambres des lampadaires électriques. Tes yeux si tendres, humides et attendrissants, je les contemplerai jusqu’à l’aube blanche qui, réveillant les condamnés à mort du doigt d’un fantôme à chapeau haut de forme, nous rappellera que l’heure est passée des contemplations et qu’il faut rire et parler et subir non l’accablant et consolant soleil de midi sur les plages désertes, face au ciel étourdissant parcouru par des nuages folâtres, mais la dure loi de contrainte, le bagne de l’élégance, la pseudo-discipline des relations de la vie et les dangers inexprimables de la fragmentation du rêve par l’existence utilitaire.
    Et s’il faut te suivre jusqu’au gouffre, je te suivrai !
    Tu n’es pas la passante, mais celle qui demeure. La notion d’éternité est liée à mon amour pour toi. Non, tu n’es pas la passante ni le pilote étrange qui guide l’aventurier à travers le dédale du désir. Tu m’as ouvert le pays même de la passion. Je me perds dans ta pensée plus sûrement que dans un désert. Et encore n’ai-je pas confronté, à l’heure où j’écris ces lignes, ton image en moi à ta « réalité ». Tu n’es pas la passante, mais la perpétuelle amante et que tu le veuilles ou non. Joie douloureuse de la passion révélée par ta rencontre. Je souffre mais ma souffrance m’est chère et si j’ai quelque estime pour moi, c’est pour t’avoir heurtée dans ma course à l’aveugle vers des horizons mobiles. Continuer la lecture

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  • Les beaux jours qui mènent à tout

    Les beaux jours qui mènent à tout

    Me conduiront-ils à moi-même

    Et me diront-ils pourquoi

    J’ai traversé tant de déserts

    Pour les rejoindre et les perdre à nouveau.
    Et moi qui suis l’esclave d’une force puissante

    Qui a marqué mes traits

    Et donné à mon pas un rythme différent

    Je suis le témoin de ces jours que je ne fixe pas

    Et qui sont beaux comme des désirs

    Et rares comme les amours.

    Je suis l’inutile témoin de moi-même

    Et de ma solitude dont je ne comprends pas

    le bonheur inhumain

    Dont je ne bénis pas les heures évanescentes

    Trop lâche pour émigrer toujours

    Me perdre et me trouver d’un geste

    Horrible pour ma lâcheté. Continuer la lecture

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  • Sagesse

    Le sage est retiré dans sa petite ville

    Délivré des bavards et des sots, tourbe vile,

    Et s’est dit, en voyant le monde: Allons-nous-en!

    Comme il fut jadis bon soldat, bon artisan,

    Et que ses actions furent une prière,

    Sans nulle défaillance il regarde en arrière,

    Et loin des appétits hagards et furieux,

    Il écoute venir l’instant mystérieux.

    Sitôt que l’aube rose est au ciel apparue,

    Il fume à sa fenêtre ouverte sur la rue;

    Il voit passer d’abord les ânes des âniers,

    Puis les femmes portant des fruits dans leurs paniers.

    Puis, il va faire un tour bien loin, dans la campagne;

    Toujours la Solitude est sa chère compagne,

    Et le guide, en rêvant sous les ombrages verts.

    En marchant, il récite à voix basse des vers,

    Puis il rentre, bercé par l’extase rhythmique,

    Et ses larges poumons emplis d’air balsamique.

    Parfois dans son oeil bleu passe un éclair soudain.

    Au milieu des rosiers de son petit jardin,

    Il s’enivre du vent qui murmure et qui pleure:

    Il écoute là-bas Jacquemart sonner l’heure.

    Il se repose à l’ombre épaisse d’un tilleul,

    Et son livre à la main, pensif, car il est seul,

    Il songe, il boit le vin farouche de l’Histoire.

    Il a vu le mensonge heureux, la fausse gloire,

    Et ne convoite rien de tous ces biens volés.

    Sa femme et ses enfants, chers spectres envolés,

    Seront toujours vivants en lui, mais il soupire.

    Il lit Pindare, il lit Homère, il lit Shakspere.

    Le malheur chez lui trouve un assuré secours.

    Il sait que les désirs et les espoirs sont courts;

    Il vit tranquille, doux, très bon, l’âme hautaine,

    Et près de sa maison murmure une fontaine.
    Dimanche, 17 juillet 1887. Continuer la lecture

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  • Railway to delhi

    À la sortie d’un aiguillage, l’aube très lentement, et le Gange traversé. Ciel laiteux. Un homme en dhoti blanc, sur un cheval blanc, galope à l’horizon de la plaine. Un parapluie noir l’isole du soleil. Une corneille pique les flancs d’un bœuf impassible. Villages de chaumes et de tuiles. Des palmiers, des palmiers. Dans une rigoureuse solitude terrestre, un buffle contemple le vol d’un flamant rose. Un seul arbre, une seule ombre, et un homme. Là-bas l’Himalaya, vision perdue d’un piémont si vaste qu’il n’a jamais su s’il rendait hommage aux montagnes ou aux nuages. Gare de Sahibganj. Le thé versé en de minuscules terres cuites, les mêmes qui s’entassent par milliers sur les quais, prêtes à l’expédition dans des paniers tressés. Un musicien, chemise et pagne bleus, franchit le remblai. Il porte un tabla en bandoulière, ses cheveux sont mêlés de brindilles, on dirait une perruque de paille hérissée au-dessus du turban. Un petit mendiant fait tinter une assiette vide aux grilles des wagons. Par dizaines, les couples de buffles tirent des araires de bois, imprimant au sol sa géométrie nourricière. Tous les vingt pas, des puits et leurs servants. Une jarre attachée à l’extrémité d’un long bambou est projetée sous terre, puis remonte par l’effet d’un contrepoids de pierre et de chiffons. Forêt de manguiers, les fruits mûrs pendent comme des lampions. Une femme orange dans un hameau de terre. Un vacher allongé sur l’encolure d’un buffle, et le troupeau qui suit. Cactus à contre-ciel. Du béton délabré. Un charroi de briques. Entrée de Kahalgaon. Gange perdu dans l’amplitude sèche de ses rives. Un vieillard debout, barbe blanche, les pieds dans la boue. Aucune vue sans âme qui vive. À Bhagalpur, des femmes accroupies trient les éclats du ballast. Laboureurs de poussière. Un palais décati, mais de beaux restes blancs et gris, au-dessus du fleuve. Toits de tuiles rondes, et des cruches retournées aux pignons des faîtières. Des hérons déciment les marais, l’air de ne pas y toucher. À la fenêtre de chaque poste d’aiguillage, un homme brandit un fanion vert. Se présente une mare plus petite que le filet qu’un pêcheur lui jette. Au temple de Bariarpur, les allongés dorment sur un miroir. Réseau de sécheresse. À deux mètres du sol, un lit sur pilotis, avec ombrelle de chaumes. Les murs n’enclosent jamais vraiment. Jamalpur dans la fumée de vingt locomotives, et les cris à la sauvette des vendeurs ambulants. Ciel plombé d’attente. Midi à pic pour la seule ombre d’un arbre mort. Un atoll sur l’océan aride, un cercle de palmiers et des enfants roulés aux mirages de l’eau. Les tentes rapiécées des Djats, ouvertes au moindre souffle. Juste une halte démunie qui joue le vent contre la fournaise. Araire basculé par-dessus le joug, un attelage sans guide dérive dans l’étendue, ivre de trop d’efforts aveuglés. Sur l’autre voie, un train stoppe à peine. Des paysans chargés d’énormes rouleaux de chaumes courent jeter leurs fardeaux sur les butoirs, enrre les wagons, puis se mettent sur la paille. Certains trébuchent et voient le convoi filer, le nez au ras des cailloux. Relevés, ils prennent position pour le transport suivant. Chaque arbre est une oasis. Un unijambiste se déplace en s’aidant d’une longue perche, comme s’il était à la fois la barque et le passeur. Patna. Une halte écourtée en raison du retard, ou pour hâter le crépuscule. Palmiers sculptés comme des totems. Ce qui s’enlève autour s’appelle aussi le cœur. Gange égaré dans ses habits de sable, à Koelwar, et les barques inclinées sur les dunes. Rolliers, perruches et tout petits guêpiers : notes bleues, jaunes et vertes des portées électriques. Bord de route, un feu pour fondre le goudron de trois barils. La pâte noire luit, enfer habituel, sans un cri, à Arrah. Un cimetière enclos, une seule croix exactement plein centre. Squelette statique alors qu’il y a tant de cendres qui migrent au vent de ce pays. Sept femmes droites dans des champs moissonnés. Immobiles, et pas le moindre geste en perspective. Furia ferroviaire, le train épuise sa réserve de vapeur et tangue contre le temps. Un énorme tronc d’arbre sectionné, dispersé. Vertèbres disjointes du diplodocus de Bihiya. Briqueteries avec des fours abandonnés, compacts comme des temples du feu. Deux cabris bagarreurs, près d’une noria qui doucement hausse la source. Ciel d’acier, tonnerre des pistons et des roues, vraiment chemin de fer. Des buffles à contre-jour traversent les rizières. Dans Zamania désert, un homme déambule la tête prise entre deux pastèques. Glaneuses avec des voiles de divas pour angélus multicolore. Des bœufs blancs tournent à l’infini la ronde des moissons. La plaine s’obscurcit des envols de l’ivraie. Un patriarche presque nu lève une houe lentement, comme un sceptre. Un cavalier se détache des brumes du soleil, son cheval au galop secoue furieusement les clochettes qui lui battent l’encolure, Le disque blême glisse dans la doublure du ciel à Mughal Saraij, reste la lumière d’une syncope derrière les roseaux. Ce fut un crépuscule de craie avec fantômes sur les lointains. Puis la nuit descendit cautériser mes yeux. Continuer la lecture

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  • La nuit d’octobre

    Le poète

    Le mal dont j’ai souffert s’est enfui comme un rêve.
    Je n’en puis comparer le lointain souvenir
    Qu’à ces brouillards légers que l’aurore soulève,
    Et qu’avec la rosée on voit s’évanouir.

    La muse

    Qu’aviez-vous donc, ô mon poète !
    Et quelle est la peine secrète
    Qui de moi vous a séparé ?
    Hélas ! je m’en ressens encore.
    Quel est donc ce mal que j’ignore
    Et dont j’ai si longtemps pleuré ?

    Le poète

    C’était un mal vulgaire et bien connu des hommes ;
    Mais, lorsque nous avons quelque ennui dans le coeur,
    Nous nous imaginons, pauvres fous que nous sommes,
    Que personne avant nous n’a senti la douleur.

    La muse

    Il n’est de vulgaire chagrin
    Que celui d’une âme vulgaire.
    Ami, que ce triste mystère
    S’échappe aujourd’hui de ton sein.
    Crois-moi, parle avec confiance ;
    Le sévère dieu du silence
    Est un des frères de la Mort ;
    En se plaignant on se console,
    Et quelquefois une parole
    Nous a délivrés d’un remord.

    Le poète

    S’il fallait maintenant parler de ma souffrance,
    Je ne sais trop quel nom elle devrait porter,
    Si c’est amour, folie, orgueil, expérience,
    Ni si personne au monde en pourrait profiter.
    Je veux bien toutefois t’en raconter l’histoire,
    Puisque nous voilà seuls, assis près du foyer.
    Prends cette lyre, approche, et laisse ma mémoire
    Au son de tes accords doucement s’éveiller.

    La muse

    Avant de me dire ta peine,
    Ô poète ! en es-tu guéri ?
    Songe qu’il t’en faut aujourd’hui
    Parler sans amour et sans haine.
    S’il te souvient que j’ai reçu
    Le doux nom de consolatrice,
    Ne fais pas de moi la complice
    Des passions qui t’ont perdu,

    Le poète

    Je suis si bien guéri de cette maladie,
    Que j’en doute parfois lorsque j’y veux songer ;
    Et quand je pense aux lieux où j’ai risqué ma vie,
    J’y crois voir à ma place un visage étranger.
    Muse, sois donc sans crainte ; au souffle qui t’inspire
    Nous pouvons sans péril tous deux nous confier.
    Il est doux de pleurer, il est doux de sourire
    Au souvenir des maux qu’on pourrait oublier.

    La muse

    Comme une mère vigilante
    Au berceau d’un fils bien-aimé,
    Ainsi je me penche tremblante
    Sur ce coeur qui m’était fermé.
    Parle, ami, – ma lyre attentive
    D’une note faible et plaintive
    Suit déjà l’accent de ta voix,
    Et dans un rayon de lumière,
    Comme une vision légère,
    Passent les ombres d’autrefois.

    Le poète

    Jours de travail ! seuls jours où j’ai vécu !
    Ô trois fois chère solitude !
    Dieu soit loué, j’y suis donc revenu,
    À ce vieux cabinet d’étude !
    Pauvre réduit, murs tant de fois déserts,
    Fauteuils poudreux, lampe fidèle,
    Ô mon palais, mon petit univers,
    Et toi, Muse, ô jeune immortelle,
    Dieu soit loué, nous allons donc chanter !
    Oui, je veux vous ouvrir mon âme,
    Vous saurez tout, et je vais vous conter
    Le mal que peut faire une femme ;
    Car c’en est une, ô mes pauvres amis
    (Hélas ! vous le saviez peut-être),
    C’est une femme à qui je fus soumis,
    Comme le serf l’est à son maître.
    Joug détesté ! c’est par là que mon coeur
    Perdit sa force et sa jeunesse ;
    Et cependant, auprès de ma maîtresse,
    J’avais entrevu le bonheur.
    Près du ruisseau, quand nous marchions ensemble,
    Le soir, sur le sable argentin,
    Quand devant nous le blanc spectre du tremble
    De loin nous montrait le chemin ;
    Je vois encore, aux rayons de la lune,
    Ce beau corps plier dans mes bras…
    N’en parlons plus… – je ne prévoyais pas
    Où me conduirait la Fortune.
    Sans doute alors la colère des dieux
    Avait besoin d’une victime ;
    Car elle m’a puni comme d’un crime
    D’avoir essayé d’être heureux.

    La muse

    L’image d’un doux souvenir
    Vient de s’offrir à ta pensée.
    Sur la trace qu’il a laissée
    Pourquoi crains-tu de revenir ?
    Est-ce faire un récit fidèle
    Que de renier ses beaux jours ?
    Si ta fortune fut cruelle,
    Jeune homme, fais du moins comme elle,
    Souris à tes premiers amours.

    Le poète

    Non, – c’est à mes malheurs que je prétends sourire.
    Muse, je te l’ai dit : je veux, sans passion,
    Te conter mes ennuis, mes rêves, mon délire,
    Et t’en dire le temps, l’heure et l’occasion.
    C’était, il m’en souvient, par une nuit d’automne,
    Triste et froide, à peu près semblable à celle-ci ;
    Le murmure du vent, de son bruit monotone,
    Dans mon cerveau lassé berçait mon noir souci.
    J’étais à la fenêtre, attendant ma maîtresse ;
    Et, tout en écoutant dans cette obscurité,
    Je me sentais dans l’âme une telle détresse
    Qu’il me vint le soupçon d’une infidélité.
    La rue où je logeais était sombre et déserte ;
    Quelques ombres passaient, un falot à la main ;
    Quand la bise sifflait dans la porte entr’ouverte,
    On entendait de loin comme un soupir humain.
    Je ne sais, à vrai dire, à quel fâcheux présage
    Mon esprit inquiet alors s’abandonna.
    Je rappelais en vain un reste de courage,
    Et me sentis frémir lorsque l’heure sonna.
    Elle ne venait pas. Seul, la tête baissée,
    Je regardai longtemps les murs et le chemin,
    Et je ne t’ai pas dit quelle ardeur insensée
    Cette inconstante femme allumait en mon sein ;
    Je n’aimais qu’elle au monde, et vivre un jour sans elle
    Me semblait un destin plus affreux que la mort.
    Je me souviens pourtant qu’en cette nuit cruelle
    Pour briser mon lien je fis un long effort.
    Je la nommai cent fois perfide et déloyale,
    Je comptai tous les maux qu’elle m’avait causés.
    Hélas ! au souvenir de sa beauté fatale,
    Quels maux et quels chagrins n’étaient pas apaisés !
    Le jour parut enfin. – Las d’une vaine attente,
    Sur le bord du balcon je m’étais assoupi ;
    Je rouvris la paupière à l’aurore naissante,
    Et je laissai flotter mon regard ébloui.
    Tout à coup, au détour de l’étroite ruelle,
    J’entends sur le gravier marcher à petit bruit…
    Grand Dieu ! préservez-moi ! je l’aperçois, c’est elle ;
    Elle entre. – D’où viens-tu ? Qu’as-tu fait cette nuit ?
    Réponds, que me veux-tu ? qui t’amène à cette heure ?
    Ce beau corps, jusqu’au jour, où s’est-il étendu ?
    Tandis qu’à ce balcon, seul, je veille et je pleure,
    En quel lieu, dans quel lit, à qui souriais-tu ?
    Perfide ! audacieuse ! est-il encor possible
    Que tu viennes offrir ta bouche à mes baisers ?
    Que demandes-tu donc ? par quelle soif horrible
    Oses-tu m’attirer dans tes bras épuisés ?
    Va-t’en, retire-toi, spectre de ma maîtresse !
    Rentre dans ton tombeau, si tu t’en es levé ;
    Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,
    Et, quand je pense à toi, croire que j’ai rêvé !

    La muse

    Apaise-toi, je t’en conjure ;
    Tes paroles m’ont fait frémir.
    Ô mon bien-aimé ! ta blessure
    Est encor prête à se rouvrir.
    Hélas ! elle est donc bien profonde ?
    Et les misères de ce monde
    Sont si lentes à s’effacer !
    Oublie, enfant, et de ton âme
    Chasse le nom de cette femme,
    Que je ne veux pas prononcer.

    Le poète

    Honte à toi qui la première
    M’as appris la trahison,
    Et d’horreur et de colère
    M’as fait perdre la raison !
    Honte à toi, femme à l’oeil sombre,
    Dont les funestes amours
    Ont enseveli dans l’ombre
    Mon printemps et mes beaux jours !
    C’est ta voix, c’est ton sourire,
    C’est ton regard corrupteur,
    Qui m’ont appris à maudire
    Jusqu’au semblant du bonheur ;
    C’est ta jeunesse et tes charmes
    Qui m’ont fait désespérer,
    Et si je doute des larmes,
    C’est que je t’ai vu pleurer.
    Honte à toi, j’étais encore
    Aussi simple qu’un enfant ;
    Comme une fleur à l’aurore,
    Mon coeur s’ouvrait en t’aimant.
    Certes, ce coeur sans défense
    Put sans peine être abusé ;
    Mais lui laisser l’innocence
    Était encor plus aisé.
    Honte à toi ! tu fus la mère
    De mes premières douleurs,
    Et tu fis de ma paupière
    Jaillir la source des pleurs !
    Elle coule, sois-en sûre,
    Et rien ne la tarira ;
    Elle sort d’une blessure
    Qui jamais ne guérira ;
    Mais dans cette source amère
    Du moins je me laverai,
    Et j’y laisserai, j’espère,
    Ton souvenir abhorré !

    La muse

    Poète, c’est assez. Auprès d’une infidèle,
    Quand ton illusion n’aurait duré qu’un jour,
    N’outrage pas ce jour lorsque tu parles d’elle ;
    Si tu veux être aimé, respecte ton amour.
    Si l’effort est trop grand pour la faiblesse humaine
    De pardonner les maux qui nous viennent d’autrui,
    Épargne-toi du moins le tourment de la haine ;
    À défaut du pardon, laisse venir l’oubli.
    Les morts dorment en paix dans le sein de la terre :
    Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints.
    Ces reliques du coeur ont aussi leur poussière ;
    Sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains.
    Pourquoi, dans ce récit d’une vive souffrance,
    Ne veux-tu voir qu’un rêve et qu’un amour trompé ?
    Est-ce donc sans motif qu’agit la Providence
    Et crois-tu donc distrait le Dieu qui t’a frappé ?
    Le coup dont tu te plains t’a préservé peut-être,
    Enfant ; car c’est par là que ton coeur s’est ouvert.
    L’homme est un apprenti, la douleur est son maître,
    Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert.
    C’est une dure loi, mais une loi suprême,
    Vieille comme le monde et la fatalité,
    Qu’il nous faut du malheur recevoir le baptême,
    Et qu’à ce triste prix tout doit être acheté.
    Les moissons pour mûrir ont besoin de rosée ;
    Pour vivre et pour sentir l’homme a besoin des pleurs ;
    La joie a pour symbole une plante brisée,
    Humide encor de pluie et couverte de fleurs.
    Ne te disais-tu pas guéri de ta folie ?
    N’es-tu pas jeune, heureux, partout le bienvenu ?
    Et ces plaisirs légers qui font aimer la vie,
    Si tu n’avais pleuré, quel cas en ferais-tu ?
    Lorsqu’au déclin du jour, assis sur la bruyère,
    Avec un vieil ami tu bois en liberté,
    Dis-moi, d’aussi bon coeur lèverais-tu ton verre,
    Si tu n’avais senti le prix de la gaîté ?
    Aimerais-tu les fleurs, les prés et la verdure,
    Les sonnets de Pétrarque et le chant des oiseaux,
    Michel-Ange et les arts, Shakspeare et la nature,
    Si tu n’y retrouvais quelques anciens sanglots ?
    Comprendrais-tu des cieux l’ineffable harmonie,
    Le silence des nuits, le murmure des flots,
    Si quelque part là-bas la fièvre et l’insomnie
    Ne t’avaient fait songer à l’éternel repos ?
    N’as-tu pas maintenant une belle maîtresse ?
    Et, lorsqu’en t’endormant tu lui serres la main,
    Le lointain souvenir des maux de ta jeunesse
    Ne rend-il pas plus doux son sourire divin ?
    N’allez-vous pas aussi vous promener ensemble
    Au fond des bois fleuris, sur le sable argentin ?
    Et, dans ce vert palais, le blanc spectre du tremble
    Ne sait-il plus, le soir, vous montrer le chemin ?
    Ne vois-tu pas alors, aux rayons de la lune,
    Plier comme autrefois un beau corps dans tes bras,
    Et si dans le sentier tu trouvais la Fortune,
    Derrière elle, en chantant, ne marcherais-tu pas ?
    De quoi te plains-tu donc ? L’immortelle espérance
    S’est retrempée en toi sous la main du malheur.
    Pourquoi veux-tu haïr ta jeune expérience,
    Et détester un mal qui t’a rendu meilleur ?
    Ô mon enfant ! plains-la, cette belle infidèle,
    Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux ;
    Plains-la ! c’est une femme, et Dieu t’a fait, près d’elle,
    Deviner, en souffrant, le secret des heureux.
    Sa tâche fut pénible ; elle t’aimait peut-être ;
    Mais le destin voulait qu’elle brisât ton coeur.
    Elle savait la vie, et te l’a fait connaître ;
    Une autre a recueilli le fruit de ta douleur.
    Plains-la ! son triste amour a passé comme un songe ;
    Elle a vu ta blessure et n’a pu la fermer.
    Dans ses larmes, crois-moi, tout n’était pas mensonge.
    Quand tout l’aurait été, plains-la ! tu sais aimer.

    Le poète

    Tu dis vrai : la haine est impie,
    Et c’est un frisson plein d’horreur
    Quand cette vipère assoupie
    Se déroule dans notre coeur.
    Écoute-moi donc, ô déesse !
    Et sois témoin de mon serment :
    Par les yeux bleus de ma maîtresse,
    Et par l’azur du firmament ;
    Par cette étincelle brillante
    Qui de Vénus porte le nom,
    Et, comme une perle tremblante,
    Scintille au loin sur l’horizon ;
    Par la grandeur de la nature,
    Par la bonté du Créateur,
    Par la clarté tranquille et pure
    De l’astre cher au voyageur.
    Par les herbes de la prairie,
    Par les forêts, par les prés verts,
    Par la puissance de la vie,
    Par la sève de l’univers,
    Je te bannis de ma mémoire,
    Reste d’un amour insensé,
    Mystérieuse et sombre histoire
    Qui dormiras dans le passé !
    Et toi qui, jadis, d’une amie
    Portas la forme et le doux nom,
    L’instant suprême où je t’oublie
    Doit être celui du pardon.
    Pardonnons-nous ; – je romps le charme
    Qui nous unissait devant Dieu.
    Avec une dernière larme
    Reçois un éternel adieu.
    – Et maintenant, blonde rêveuse,
    Maintenant, Muse, à nos amours !
    Dis-moi quelque chanson joyeuse,
    Comme au premier temps des beaux jours.
    Déjà la pelouse embaumée
    Sent les approches du matin ;
    Viens éveiller ma bien-aimée,
    Et cueillir les fleurs du jardin.
    Viens voir la nature immortelle
    Sortir des voiles du sommeil ;
    Nous allons renaître avec elle
    Au premier rayon du soleil ! Continuer la lecture

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  • La nuit de mai

    La muse

    Poète, prends ton luth et me donne un baiser ;
    La fleur de l’églantier sent ses bourgeons éclore,
    Le printemps naît ce soir ; les vents vont s’embraser ;
    Et la bergeronnette, en attendant l’aurore,
    Aux premiers buissons verts commence à se poser.
    Poète, prends ton luth, et me donne un baiser.

    Le poète

    Comme il fait noir dans la vallée !
    J’ai cru qu’une forme voilée
    Flottait là-bas sur la forêt.
    Elle sortait de la prairie ;
    Son pied rasait l’herbe fleurie ;
    C’est une étrange rêverie ;
    Elle s’efface et disparaît.

    La muse

    Poète, prends ton luth ; la nuit, sur la pelouse,
    Balance le zéphyr dans son voile odorant.
    La rose, vierge encor, se referme jalouse
    Sur le frelon nacré qu’elle enivre en mourant.
    Écoute ! tout se tait ; songe à ta bien-aimée.
    Ce soir, sous les tilleuls, à la sombre ramée
    Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux.
    Ce soir, tout va fleurir : l’immortelle nature
    Se remplit de parfums, d’amour et de murmure,
    Comme le lit joyeux de deux jeunes époux.

    Le poète

    Pourquoi mon coeur bat-il si vite ?
    Qu’ai-je donc en moi qui s’agite
    Dont je me sens épouvanté ?
    Ne frappe-t-on pas à ma porte ?
    Pourquoi ma lampe à demi morte
    M’éblouit-elle de clarté ?
    Dieu puissant ! tout mon corps frissonne.
    Qui vient ? qui m’appelle ? – Personne.
    Je suis seul ; c’est l’heure qui sonne ;
    Ô solitude ! ô pauvreté !

    La muse

    Poète, prends ton luth ; le vin de la jeunesse
    Fermente cette nuit dans les veines de Dieu.
    Mon sein est inquiet ; la volupté l’oppresse,
    Et les vents altérés m’ont mis la lèvre en feu.
    Ô paresseux enfant ! regarde, je suis belle.
    Notre premier baiser, ne t’en souviens-tu pas,
    Quand je te vis si pâle au toucher de mon aile,
    Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras ?
    Ah ! je t’ai consolé d’une amère souffrance !
    Hélas ! bien jeune encor, tu te mourais d’amour.
    Console-moi ce soir, je me meurs d’espérance ;
    J’ai besoin de prier pour vivre jusqu’au jour.

    Le poète

    Est-ce toi dont la voix m’appelle,
    Ô ma pauvre Muse ! est-ce toi ?
    Ô ma fleur ! ô mon immortelle !
    Seul être pudique et fidèle
    Où vive encor l’amour de moi !
    Oui, te voilà, c’est toi, ma blonde,
    C’est toi, ma maîtresse et ma soeur !
    Et je sens, dans la nuit profonde,
    De ta robe d’or qui m’inonde
    Les rayons glisser dans mon coeur.

    La muse

    Poète, prends ton luth ; c’est moi, ton immortelle,
    Qui t’ai vu cette nuit triste et silencieux,
    Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle,
    Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux.
    Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire
    Te ronge, quelque chose a gémi dans ton coeur ;
    Quelque amour t’est venu, comme on en voit sur terre,
    Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur.
    Viens, chantons devant Dieu ; chantons dans tes pensées,
    Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passées ;
    Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu,
    Éveillons au hasard les échos de ta vie,
    Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie,
    Et que ce soit un rêve, et le premier venu.
    Inventons quelque part des lieux où l’on oublie ;
    Partons, nous sommes seuls, l’univers est à nous.
    Voici la verte Écosse et la brune Italie,
    Et la Grèce, ma mère, où le miel est si doux,
    Argos, et Ptéléon, ville des hécatombes,
    Et Messa la divine, agréable aux colombes,
    Et le front chevelu du Pélion changeant ;
    Et le bleu Titarèse, et le golfe d’argent
    Qui montre dans ses eaux, où le cygne se mire,
    La blanche Oloossone à la blanche Camyre.
    Dis-moi, quel songe d’or nos chants vont-ils bercer ?
    D’où vont venir les pleurs que nous allons verser ?
    Ce matin, quand le jour a frappé ta paupière,
    Quel séraphin pensif, courbé sur ton chevet,
    Secouait des lilas dans sa robe légère,
    Et te contait tout bas les amours qu’il rêvait ?
    Chanterons-nous l’espoir, la tristesse ou la joie ?
    Tremperons-nous de sang les bataillons d’acier ?
    Suspendrons-nous l’amant sur l’échelle de soie ?
    Jetterons-nous au vent l’écume du coursier ?
    Dirons-nous quelle main, dans les lampes sans nombre
    De la maison céleste, allume nuit et jour
    L’huile sainte de vie et d’éternel amour ?
    Crierons-nous à Tarquin :  » Il est temps, voici l’ombre !  »
    Descendrons-nous cueillir la perle au fond des mers ?
    Mènerons-nous la chèvre aux ébéniers amers ?
    Montrerons-nous le ciel à la Mélancolie ?
    Suivrons-nous le chasseur sur les monts escarpés ?
    La biche le regarde ; elle pleure et supplie ;
    Sa bruyère l’attend ; ses faons sont nouveau-nés ;
    Il se baisse, il l’égorge, il jette à la curée
    Sur les chiens en sueur son coeur encor vivant.
    Peindrons-nous une vierge à la joue empourprée,
    S’en allant à la messe, un page la suivant,
    Et d’un regard distrait, à côté de sa mère,
    Sur sa lèvre entr’ouverte oubliant sa prière ?
    Elle écoute en tremblant, dans l’écho du pilier,
    Résonner l’éperon d’un hardi cavalier.
    Dirons-nous aux héros des vieux temps de la France
    De monter tout armés aux créneaux de leurs tours,
    Et de ressusciter la naïve romance
    Que leur gloire oubliée apprit aux troubadours ?
    Vêtirons-nous de blanc une molle élégie ?
    L’homme de Waterloo nous dira-t-il sa vie,
    Et ce qu’il a fauché du troupeau des humains
    Avant que l’envoyé de la nuit éternelle
    Vînt sur son tertre vert l’abattre d’un coup d’aile,
    Et sur son coeur de fer lui croiser les deux mains ?
    Clouerons-nous au poteau d’une satire altière
    Le nom sept fois vendu d’un pâle pamphlétaire,
    Qui, poussé par la faim, du fond de son oubli,
    S’en vient, tout grelottant d’envie et d’impuissance,
    Sur le front du génie insulter l’espérance,
    Et mordre le laurier que son souffle a sali ?
    Prends ton luth ! prends ton luth ! je ne peux plus me taire ;
    Mon aile me soulève au souffle du printemps.
    Le vent va m’emporter ; je vais quitter la terre.
    Une larme de toi ! Dieu m’écoute ; il est temps.

    Le poète

    S’il ne te faut, ma soeur chérie,
    Qu’un baiser d’une lèvre amie
    Et qu’une larme de mes yeux,
    Je te les donnerai sans peine ;
    De nos amours qu’il te souvienne,
    Si tu remontes dans les cieux.
    Je ne chante ni l’espérance,
    Ni la gloire, ni le bonheur,
    Hélas ! pas même la souffrance.
    La bouche garde le silence
    Pour écouter parler le coeur.

    La muse

    Crois-tu donc que je sois comme le vent d’automne,
    Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau,
    Et pour qui la douleur n’est qu’une goutte d’eau ?
    Ô poète ! un baiser, c’est moi qui te le donne.
    L’herbe que je voulais arracher de ce lieu,
    C’est ton oisiveté ; ta douleur est à Dieu.
    Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,
    Laisse-la s’élargir, cette sainte blessure
    Que les noirs séraphins t’ont faite au fond du coeur :
    Rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur.
    Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète,
    Que ta voix ici-bas doive rester muette.
    Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
    Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots.
    Lorsque le pélican, lassé d’un long voyage,
    Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
    Ses petits affamés courent sur le rivage
    En le voyant au loin s’abattre sur les eaux.
    Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
    Ils courent à leur père avec des cris de joie
    En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
    Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,
    De son aile pendante abritant sa couvée,
    Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
    Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte ;
    En vain il a des mers fouillé la profondeur ;
    L’Océan était vide et la plage déserte ;
    Pour toute nourriture il apporte son coeur.
    Sombre et silencieux, étendu sur la pierre
    Partageant à ses fils ses entrailles de père,
    Dans son amour sublime il berce sa douleur,
    Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
    Sur son festin de mort il s’affaisse et chancelle,
    Ivre de volupté, de tendresse et d’horreur.
    Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
    Fatigué de mourir dans un trop long supplice,
    Il craint que ses enfants ne le laissent vivant ;
    Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
    Et, se frappant le coeur avec un cri sauvage,
    Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
    Que les oiseaux des mers désertent le rivage,
    Et que le voyageur attardé sur la plage,
    Sentant passer la mort, se recommande à Dieu.
    Poète, c’est ainsi que font les grands poètes.
    Ils laissent s’égayer ceux qui vivent un temps ;
    Mais les festins humains qu’ils servent à leurs fêtes
    Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
    Quand ils parlent ainsi d’espérances trompées,
    De tristesse et d’oubli, d’amour et de malheur,
    Ce n’est pas un concert à dilater le coeur.
    Leurs déclamations sont comme des épées :
    Elles tracent dans l’air un cercle éblouissant,
    Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.

    Le poète

    Ô Muse ! spectre insatiable,
    Ne m’en demande pas si long.
    L’homme n’écrit rien sur le sable
    À l’heure où passe l’aquilon.
    J’ai vu le temps où ma jeunesse
    Sur mes lèvres était sans cesse
    Prête à chanter comme un oiseau ;
    Mais j’ai souffert un dur martyre,
    Et le moins que j’en pourrais dire,
    Si je l’essayais sur ma lyre,
    La briserait comme un roseau. Continuer la lecture

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