Poésie, poètes, ressources et plus

  • On dit qu’à Noël…

    À Mademoiselle M. R.
    On dit qu’à Noël, dans les étables, à minuit,

    l’âne et le bœuf, dans l’ombre pieuse, causent.

    Je le crois. Pourquoi pas ? Alors, la nuit grésille :

    les étoiles font un reposoir et sont des roses.
    L’âne et le bœuf ont ce secret pendant l’année.

    On ne s’en douterait pas. Mais, moi, je sais qu’ils ont

    un grand mystère sous leurs humbles fronts.

    Leurs yeux et les miens savent très bien se parler.
    Ils sont les amis des grandes prairies luisantes

    où des lins minces, aux fleurs en ciel bleu, tremblent

    auprès des marguerites pour qui c’est dimanche

    tous les jours puisqu’elles ont des robes blanches.
    Ils sont les amis des grillons aux grosses têtes

    qui chantent une sorte de petite messe

    délicieuse dont les boutons d’or sont les clochettes

    et les fleurs des trèfles les admirables cierges.
    L’âne et le bœuf ne disent rien de tout cela

    parce qu’ils ont une grande simplicité

    et qu’ils savent bien que toutes les vérités

    ne sont pas bonnes à dire. Bien loin de là.
    Mais moi, lorsque l’Été, les piquantes abeilles

    volent comme de petits morceaux de soleil,

    je plains le petit âne et je veux qu’on lui mette

    de petits pantalons en étoffe grossière.
    Et je veux que le bœuf qui, aussi, parle au Bon Dieu,

    ait, entre ses cornes, un bouquet frais de fougères

    qui préserve sa pauvre tête douloureuse

    de l’horrible chaleur qui lui donne la fièvre.
    1897. Continuer la lecture

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  • Au Pierrot de Willette

    Cher Pierrot, qui d’un clin d’oeil

    Me montre tout ce qui m’aime,

    J’aime ta joie, et ton deuil

    Même!
    Je t’aime, de froid transi

    Et terrassé par le jeûne,

    Et tremblant d’amour, et si

    Jeune!
    J’aime ton regard de feu,

    Ta bravoure et ton coeur mâle,

    Bien que tu sembles un peu

    Pâle.
    Car sous le céleste dais

    Tu vas, bon pour toutes choses,

    Ayant même pitié des

    Roses.
    Charmé par le falbala,

    Tu t’en vas, l’âme ravie,

    Toujours déchiré par la

    Vie.
    Avec son rire moqueur

    Elle te berce et t’enseigne

    Les vérités et ton coeur

    Saigne.
    Ah! comme il brille, éperdu,

    Le vin rose et peu sévère,

    Dans la transparence du

    Verre!
    Ah! que l’Amour, tu le sais,

    Près des belles demoiselles,

    Nous caresse bien de ses

    Ailes!
    Silencieux marmouset,

    Les fillettes vagabondes,

    Tu les aimes, brunes et

    Blondes.
    Et quand elles prennent soin

    De se montrer pour toi douces,

    Tu les aimes, au besoin,

    Rousses.
    Parmi les cieux musicaux

    Fuyant parfois nos désastres,

    Fou, tu t’envoles jusqu’aux

    Astres.
    Lorsque devant toi passa

    Le doux Zéphyr qui l’emporte,

    Quel Éden a fermé sa

    Porte?
    Va, tu peux le dire, aucun.

    Par malheur, lorsqu’il s’achève,

    On le voit, ce n’était qu’un

    Rêve.
    Et beau festin de gala,

    Rire, clarté, fleur, étoile,

    S’éteignent, quand tombe la

    Toile!
    1884. Continuer la lecture

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  • Le Réveil

    Entendez-vous le bruit des roues sur le pavé ?

    Il est tard. Levez-vous. Midi à son de trompe

    Réclame le passage à l’écluse et, rêvé,

    Le monde enfin s’incarne et déroule ses pompes.
    Il est tard. Levez-vous. L’eau coule en la baignoire.

    Il faut laver ce corps que la nuit a souillé.

    Il faut nourrir ce corps affamé de victoire.

    Il faut vêtir ce corps après l’avoir mouillé.
    Après avoir frotté les mains que tachait l’encre,

    Après avoir brossé les dents où pourrissaient

    Tant de mots retenus comme bateaux à l’ancre,

    Tant de chansons, de vérités et de secrets.
    Il est tard. Levez-vous. Dans la rue un refrain

    Vous appelle et vous dit « Voici la vie réelle ».

    On a mis le couvert. Mangez à votre faim

    Puis remettez le mors au cheval qu’on attelle.
    Pourtant pensez à ceux qui sont muets et sourds

    Car ils sont morts, assassinés, au petit jour. Continuer la lecture

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  • Le Génie

    (A M. de Bonald)

    Ainsi, quand parmi les tempêtes,
    Au sommet brûlant du Sina,
    Jadis le plus grand des prophètes
    Gravait les tables de Juda;
    Pendant cet entretien sublime,
    Un nuage couvrait la cime
    Du mont inaccessible aux yeux,
    Et, tremblant aux coups du tonnerre,
    Juda, couché dans la poussière,
    Vit ses lois descendre des cieux.

    Ainsi des sophistes célèbres
    Dissipant les fausses clartés,
    Tu tires du sein des ténèbres
    D’éblouissantes vérités.
    Ce voile qui des lois premières
    Couvrait les augustes mystères,
    Se déchire et tombe à ta voix ;.
    Et tu suis ta route assurée,
    Jusqu’à cette source sacrée
    Où le monde a puisé ses lois.

    Assis sur la base immuable
    De l’éternelle vérité,
    Tu vois d’un oeil inaltérable
    Les phases de l’humanité.
    Secoués de leurs gonds antiques,
    Les empires, les républiques
    S’écroulent en débris épars ;
    Tu ris des terreurs où nous sommes :
    Partout où nous voyons les hommes,
    Un Dieu se montre à tes regards !

    En vain par quelque faux système,
    Un système faux est détruit ;
    Par le désordre à l’ordre même,
    L’univers moral est conduit.
    Et comme autour d’un astre unique,
    La terre, dans sa route oblique,
    Décrit sa route dans les airs ;
    Ainsi, par une loi plus belle,
    Ainsi la justice éternelle
    Est le pivot de l’univers !

    Mais quoi ! tandis que le génie
    Te ravit si loin de nos yeux,
    Les lâches clameurs de l’envie
    Te suivent jusque dans les cieux !
    Croismoi, dédaigne d’en descendre ;
    Ne t’abaisse pas pour entendre
    Ces bourdonnements détracteurs.
    Poursuis ta sublime carrière,
    Poursuis ; le mépris du vulgaire
    Est l’apanage des grands coeurs.

    Objet de ses amours frivoles,
    Ne l’astu pas vu tour à tour
    Se forger de frêles idoles
    Qu’il adore et brise en un jour ?
    N’astu pas vu son inconstance
    De l’héréditaire croyance
    Eteindre les sacrés flambeaux ?
    Brûler ce qu’adoraient ses pères,
    Et donner le nom de lumières
    A l’épaisse nuit des tombeaux ?

    Secouant ses antiques rênes,
    Mais par d’autres tyrans flatté,
    Tout meurtri du poids de ses chaînes,
    L’entendstu crier : Liberté ?
    Dans ses sacrilèges caprices,
    Le voistu, donnant à ses vices
    Les noms de toutes les vertus ;
    Traîner Socrate aux gémonies,
    Pour faire, en des temples impies,
    L’apothéose d’Anitus ?

    Si pour caresser sa faiblesse,
    Sous tes pinceaux adulateurs,
    Tu parais du nom de sagesse
    Les leçons de ses corrupteurs,
    Tu verrais ses mains avilies,
    Arrachant des palmes flétries
    De quelque front déshonoré,
    Les répandre sur ton passage.
    Et, changeant la gloire en outrage,
    T’offrir un triomphe abhorré !

    Mais loin d’abandonner la lice
    Où ta jeunesse a combattu,
    Tu sais que l’estime du vice
    Est un outrage à la vertu !
    Tu t’honores de tant de haine,
    Tu plains ces faibles coeurs qu’entraîne
    Le cours de leur siècle égaré ;
    Et seul contre le flot rapide,
    Tu marches d’un pas intrépide
    Au but que la gloire a montré !

    Tel un torrent, fils de l’orage,
    En roulant du sommet des monts,
    S’il rencontre sur son passage
    Un chêne, l’orgueil des vallons ;
    Il s’irrite, il écume, il gronde,
    Il presse des plis de son onde
    L’arbre vainement menacé ;
    Mais debout parmi les ruines,
    Le chêne aux profondes racines
    Demeure; et le fleuve a passé !

    Toi donc, des mépris de ton âge
    Sans être jamais rebuté,
    Retrempe ton mâle courage
    Dans les flots de l’adversité !
    Pour cette lutte qui s’achève,
    Que la vérité soit ton glaive,
    La justice ton bouclier.
    Va ! dédaigne d’autres armures;
    Et si tu reçois des blessures,
    Nous les couvrirons de laurier !

    Voistu dans la carrière antique,
    Autour des coursiers et des chars,
    Jaillir la poussière olympique
    Qui les dérobe à nos regards ?
    Dans sa course ainsi le génie,
    Par les nuages de l’envie
    Marche longtemps environné ;
    Mais au terme de la carrière,
    Des flots de l’indigne poussière
    Il sort vainqueur et couronné.

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  • Salut a l’oiseau

    Je te salue
    geai d’eau d’un noir de jais
    que je connus jadis
    oiseau des fées
    oiseau de feu oiseau des rues
    oiseau des portefaix des enfants et des fous
    Je te salue
    oiseau marrant
    oiseau rieur
    et je m’allume
    en ton honneur
    et je me consume
    en chair et en os
    et en feu d’artifice
    Isur le perron de la mairie de la place Saint-Sulpice à Paris où tu passais très vite lorsque j’étais enfant riant dans les feuilles du vent Je te salue oiseau marrant oiseau si heureux et si beau oiseau libre
    oiseau égal
    oiseau fraternel
    oiseau du bonheur naturel
    Je te salue et je me rappelle
    les heures les plus belles
    Je te salue oiseau de la tendresse
    oiseau des premières caresses
    et je n’oublierai jamais ton rire
    quand perché là-haut sur la tour
    magnifique oiseau de l’humour
    tu clignais de l’œil
    en désignant de l’aile
    les croassants oiseaux de la morale
    les pauvres échassiers humains
    et inhumains
    les corbeaux verts de Saint-Sulpice
    tristes oiseaux d’enfer
    tristes oiseaux de paradis
    trottant autour de l’édifice
    sans voir cachés dans les échafaudages
    la fille entrouvrant son corsage
    devant le garçon ébloui par l’amour
    Je te salue
    oiseau des paresseux
    oiseau des enfants amoureux
    Je te salue
    oiseau viril
    Je te salue
    oiseau des villes
    Je te salue
    oiseau des quatre jeudis
    oiseau de la périphérie
    oiseau du Gros-Caillou
    oiseau des Petits-Champs
    oiseau des Halles oiseau des Innocents
    Je te salue

    oiseau des Blancs-Manteaux
    oiseau des Roi-de-Sicile
    oiseau des sous-sols
    oiseau des égoutiers
    oiseau des charbonniers et des chiffonniers
    oiseau des casquettiers de la rue des Rosiers
    Je te salue
    oiseau des vérités premières
    oiseau de la parole donnée
    oiseau des secrets bien gardés
    Je te salue
    oiseau du pavé
    oiseau des prolétaires
    oiseau du Premier Mai
    Je te salue
    oiseau civil
    oiseau du bâtiment
    oiseau des hauts fourneaux et des hommes vivants
    Je te salue
    oiseau des femmes de ménage
    oiseau des bonshommes de neige
    oiseau du soleil d’hiver
    oiseau des Enfants Assistés
    oiseau du Quai aux fleurs et des tondeurs de chiens
    Je te salue
    oiseau des bohémiens
    oiseau des bons à rien
    oiseau du métro aérien
    Je te salue
    oiseau des jeux de mots
    oiseau des jeux de maina
    oiseau des jeux de vilains
    Je te salue
    oiseau du plaisir défendu
    oiseau des malheureux oiseau des meurt-de-faim
    oiseau des filles mères et des jardins publics
    oiseau des amours éphémères et des filles publiques
    Je te salue
    oiseau des permissionnaires
    oiseau des insoumis
    oiseau du ruisseau oiseau des taudis
    Je te salue
    oiseau des hôpitaux
    oiseau de la Salpêtrière
    oiseau de la Maternité
    oiseau de la cloche
    oiseau de la misère
    oiseau de la lumière coupée
    Je te salue
    Phénix fort
    et je te nomme
    Président de la vraie république des oiseaux
    et je te fais cadeau d’avance
    du mégot de ma vie
    afin que tu renaisses
    quand je serai mort
    des cendres de celui qui était ton ami. Continuer la lecture

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  • Les conditions de l’etre

    Je m’ancre dans l’ocre de la terre Et défends le sol sensible de nos soifs. Mes centres se rodent, Tremblent dans l’être de mon sang. Dans le ventre de mes sentiments, S’échangent les songes des éléments. Plongé, noyau étanche, dans mon corps, Je me hisse, silencieux, à la surface De ma tête. Trente couronnes d’uranium Tournent dans mon cirque. De doute Et de cris, les tempes, paratonnerres De vérités, vibrent — se fêlent Et, vrillé dans le cœur, Le bec de l’aigle bâtard Déployé, herculéen, dans mes nerfs, S’ouvre et déchire L’humaine tendresse où je m’acharne. Les tables multipliées dans mes mains, Tous les tiroirs de ma mémoire tombés à terre, À tombeau ouvert dans ma tête Je m’élève et me précipite Dans l’eau aveuglante oh j’ouvre Us yeux. Je me monte et me greffe et me démonte, Je sors de moi l’étincelante santé du ciel. Tout tendu, tout troublé, tout travaillé Que je suis par la masse, Je m’étire et m’atteins Au centre énucléé du noir atome solaire — Celui qui fait irruption Dans la pupille indicible d’un passant. La morne voiture de la mort s’évite D’un pied léger. Mais, corporellement, L’atroce existence du tigre fait craquer L’ossature de l’homme libéré. Ses mains taillées dans l’étoffe de la braise Illuminent, tremblotantes, l’air vacillant Du soir européen. Ses cellules chavirent. Toute l’éternelle viande tourne Et traverse l’étrange étang mortel. Attroupés nez à nez contre la vitre Des moteurs, énormes mouches de cratères, Les témoins ligotent les créateurs. L’atmostphère chargée de pus Se déplace comme un rhinocéros, Fonce dans l’ornière innocente du moi. Coupantes, crachotantes, douloureuses, Les herses de la conscience passent, Machines à dévorer l’être inviolé À l’horizon carnassier de la réalité. Léger et plein comme une hélice, Mon corps se chauffe Et tourne dans son limon. Marteau, il forge son poids, Enclume de peau, il cède à sa pression. Devant l’homme, il change ses calibres, Ouvre ses objectifs, Et bleuté par l’aurore aiguë, la peur, Brise la visière de cristal de sa cabine, Bascule un instant hors de l’être Et plaque ses mains sur le moule Vidé de son cœur chauffé à blanc. Hostile aux troupes asexuées Qui ravagent son chantier Il déclenche la guerre dans ses canines Et soulève le soleil hurleur De l’enfant qui boude en lui la terre. Mon corps a fracassé le bloc immobile Dont il a surgi Et choisi Au-delà des petites flaques contemplatives, Le risque inextricable D’être nu au centre des sociétés. Armé — sans couteaux véhéments Cruel — il nuit à la paix des acclamés Il se crée un rayon conductible Qui traverse les yeux, leur lagune et leur temps Et blotti comme un ours Dans sa force, il s’agrippe Et se noue au torse de sa vérité. Pris au lasso de la conscience, Je reste éveillé — dans l’attente unanime Des travailleurs du pal. Dans ma main, la corde humide de terre Oscille et donne le temps au ciel démesuré. Il est midi. Je fais mien l’effort obstiné Du soleil dans la plaie qu’il ouvre Et ferme chaque nuit. Même si, affamé, J’attends mon pain, Les étoiles de la table miroitante Entraînent les tourments vers la mer. Mon entrée répétée dans l’être est mon métier De tous côtés je dois le pénétrer Son oubli n’est pas la rivière N’est pas la chute, n’est pas l’estuaire Son oubli est un désert — et je suis né! Continuer la lecture

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  • L’humanité – suite de Jehova

    A de plus hauts degrés de l’échelle de l’être
    En traits plus éclatants Jehova va paraître,
    La nuit qui le voilait ici s’évanouit !
    Voyez aux purs rayons de l’amour qui va naître
    La vierge qui s’épanouit !

    Elle n’éblouit pas encore
    L’oeil fasciné qu’elle suspend,
    On voit qu’ellemême elle ignore
    La volupté qu’elle répand ;
    Pareille, en sa fleur virginale,
    A l’heure pure et matinale
    Qui suit l’ombre et que le jour suit,
    Doublement belle à la paupière,
    Et des splendeurs de la lumière
    Et des mystères de la nuit !

    Son front léger s’élève et plane
    Sur un cou flexible, élancé,
    Comme sur le flot diaphane
    Un cygne mollement bercé ;
    Sous la voûte à peine décrite
    De ce temple où son âme habite,
    On voit le sourcil s’ébaucher,
    Arc onduleux d’or ou d’ébène
    Que craint d’effacer une haleine,
    Ou le pinceau de retoucher !

    Là jaillissent deux étincelles
    Que voile et couvre à chaque instant,
    Comme un oiseau qui bat des ailes,
    La paupière au cil palpitant!
    Sur la narine transparente
    Les veines où le sang serpente
    S’entrelacent comme à dessein,
    Et de sa lèvre qui respire
    Se répand avec le sourire
    Le souffle embaumé de son sein !

    Comme un mélodieux génie
    De sons épars fait des concerts,
    Une sympathique harmonie
    Accorde entre eux ces traits divers ;
    De cet accord, charme des charmes,
    Dans le sourire ou dans les larmes
    Naissent la grâce et la beauté ;
    La beauté, mystère suprême
    Qui ne se révèle luimême
    Que par désir et volupté !

    Sur ses traits dont le doux ovale
    Borne l’ensemble gracieux,
    Les couleurs que la nue étale
    Se fondent pour charmer les yeux ;
    A la pourpre qui teint sa joue,
    On dirait que l’aube s’y joue,
    Ou qu’elle a fixé pour toujours,
    Au moment qui la voit éclore,
    Un rayon glissant de l’aurore
    Sur un marbre aux divins contours !

    Sa chevelure qui s’épanche
    Au gré du vent prend son essor,
    Glisse en ondes jusqu’à sa hanche,
    Et là s’effile en franges d’or ;
    Autour du cou blanc qu’elle embrasse,
    Comme un collier elle s’enlace,
    Descend, serpente, et vient rouler
    Sur un sein où s’enflent à peine
    Deux sources d’où la vie humaine
    En ruisseaux d’amour doit couler!

    Noble et légère, elle folâtre,
    Et l’herbe que foulent ses pas
    Sous le poids de son pied d’albâtre
    Se courbe et ne se brise pas !
    Sa taille en marchant se balance
    Comme la nacelle, qui danse
    Lorsque la voile s’arrondit
    Sous son mât que berce l’aurore,
    Balance son flanc vide encore
    Sur la vague qui rebondit !

    Son âme n’est rien que tendresse,
    Son corps qu’harmonieux contour,
    Tout son être que l’oeil caresse
    N’est qu’un pressentiment d’amour !
    Elle plaint tout ce qui soupire,
    Elle aime l’air qu’elle respire,
    Rêve ou pleure, ou chante à l’écart,
    Et, sans savoir ce qu’il implore
    D’une volupté qu’elle ignore
    Elle rougit sous un regard !

    Mais déjà sa beauté plus mûre
    Fleurit à son quinzième été ;
    A ses yeux toute la nature
    N’est qu’innocence et volupté !
    Aux feux des étoiles brillantes
    Au doux bruit des eaux ruisselantes,
    Sa pensée erre avec amour ;
    Et toutes les fleurs des prairies
    Viennent entre ses doigts flétries
    Sur son coeur sécher tour à tour !

    L’oiseau, pour tout autre sauvage,
    Sous ses fenêtres vient nicher,
    Ou, charmé de son esclavage,
    Sur ses épaules se percher ;
    Elle nourrit les tourterelles,
    Sur le blanc satin de leurs ailes
    Promène ses doigts caressants,
    Ou, dans un amoureux caprice,
    Elle aime que leur cou frémisse
    Sous ses baisers retentissants !

    Elle paraît, et tout soupire,
    Tout se trouble sans son regard ;
    Sa beauté répand un délire
    Qui donne une ivresse au vieillard !
    Et comme on voit l’humble poussière
    Tourbillonner à la lumière
    Qui la fascine à son insu !
    Partout où ce beau front rayonne,
    Un souffle d’amour environne
    Celle par qui l’homme est conçu !

    Un homme ! un fils, un roi de la nature entière !
    Insecte né de boue et qui vit de lumière !
    Qui n’occupe qu’un point, qui n’a que deux instants,
    Mais qui de l’Infini par la pensée est maître,
    Et reculant sans fin les bornes de son être,
    S’étend dans tout l’espace et vit dans tous les temps !

    Il naît, et d’un coup d’oeil il s’empare du monde,
    Chacun de ses besoins soumet un élément,
    Pour lui germe l’épi, pour lui s’épanche l’onde,
    Et le feu, fils du jour, descend du firmament !

    L’instinct de sa faiblesse est sa toutepuissance;
    Pour lui l’insecte même est un objet d’effroi,
    Mais le sceptre du globe est à l’intelligence ;
    L’homme s’unit à l’homme, et la terre a son roi !

    Il regarde, et le jour se peint dans sa paupière ;
    Il pense, et l’univers flans son âme apparaît !
    Il parle, et son accent, comme une autre lumière,
    Va dans l’âme d’autrui se peindre trait pour trait !

    Il se donne des sens qu’oublia la nature,
    Jette un frein sur la vague au vent capricieux.
    Lance la mort au but que son calcul mesure,
    Sonde avec un cristal les abîmes des cieux !

    Il écrit, et les vents emportent sa pensée
    Qui va dans tous les cieux vivre et s’entretenir !
    Et son âme invisible en traits vivants tracée
    Ecoute le passé qui parle à l’avenir !

    Il fonde les cités, familles immortelles ;
    Et pour les soutenir il élève les lois,
    Qui, de ces monuments colonnes éternelles,
    Du temple social se divisent le poids !

    Après avoir conquis la nature, il soupire ;
    Pour un plus noble prix sa vie a combattu ;
    Et son coeur vide encor, dédaignant son empire,
    Pour s’égaler aux dieux inventa la vertu !

    Il offre en souriant sa vie en sacrifice,
    Il se confie au Dieu que son oeil ne voit pas ;
    Coupable, a le remords qui venge la justice,
    Vertueux, une voix qui l’applaudit tout bas !

    Plus grand que son destin, plus grand que la nature,
    Ses besoins satisfaits ne lui suffisent pas,
    Son âme a des destins qu’aucun oeil ne mesure,
    Et des regards portant plus loin que le trépas !

    Il lui faut l’espérance, et l’empire et la gloire,
    L’avenir à son nom, à sa foi des autels,
    Des dieux à supplier, des vérités à croire,
    Des cieux et des enfers, et des jours immortels !

    Mais le temps tout à coup manque à sa vie usée,
    L’horizon raccourci s’abaisse devant lui,
    Il sent tarir ses jours comme une onde épuisée,
    Et son dernier soleil a lui !

    Regardezle mourir !… Assis sur le rivage
    Que vient battre la vague où sa nef doit partir,
    Le pilote qui sait le but de son voyage
    D’un coeur plus rassuré n’attend pas le zéphyr !

    On dirait que son oeil, qu’éclaire l’espérance,
    Voit l’immortalité luire sur l’autre bord,
    Audelà du tombeau sa vertu le devance,
    Et, certain du réveil, le jour baisse, il s’endort !

    Et les astres n’ont plus d’assez pure lumière,
    Et l’Infini n’a plus d’assez vaste séjour,
    Et les siècles divins d’assez longue carrière
    Pour l’âme de celui qui n’était que poussière
    Et qui n’avait qu’un jour !

    Voilà cet instinct qui l’annonce
    Plus haut que l’aurore et la nuit.
    Voilà l’éternelle réponse
    Au doute qui se reproduit !
    Du grand livre de la nature,
    Si la lettre, à vos yeux obscure,
    Ne le trahit pas en tout lieu,
    Ah ! l’homme est le livre suprême :
    Dans les fibres de son coeur même
    Lisez, mortels : Il est un Dieu !

    Harmonies poétiques et religieuses Continuer la lecture

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  • Nuages

    Le vent travaille les nuages dans la grande ignorance sacrée de tout ce qui pourra en advenir Et la parole est aux nuages : et falaise et visage et continent perdu et colombe de paix survolant les vestiges et femmes aux croupes voluptueuses immenses déchirures incroyable empoignade de formes enlassement vertigineux de corps mouvances des désirs triomphe du péché qui se veut solitaire appas aux fugitives vérités au langage furtif aux certitudes imaginaires aux lambeaux indécis d’une ancienne patrie aux sillages opalins en l’océan du rêve Et toi qui ne crois plus en rien qui pleures prenant ombrage de tes pleurs regarde une dernière fois avant que de mourir dans les nuages le château merveilleux de ton premier amour A tous les échelons secrets de mes escapades spirituelles toujours le même nom d’André cogne à la vitre de ma destinée André Lorent le colonel André Breton le mage André de Balthazar André Tillicu la neige André Miguel aux lèvres nues Je ne pourrai jamais oublier ce prénom quel que soit mon radeau de misère dans une hypothétique éternité Continuer la lecture

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  • À M. de Saint-Lambert

    1736.Mon esprit avec embarras Poursuit des vérités arides ; J’ai quitté les brillants appas Des Muses, mes dieux et mes guides, Pour l’astrolabe et le compas Des Maupertuis et des Euclides. Du vrai le pénible fatras Détend les cordes de ma lyre ; Vénus ne veut plus me sourire, Les Grâces détournent leurs pas. Ma muse, les yeux pleins de larmes, Saint-Lambert, vole auprès de vous ; Elle vous prodigue ses charmes : Je lis vos vers, j’en suis jaloux. Je voudrais en vain vous répondre ; Son refus vient de me confondre : Vous avez fixé ses amours, Et vous les fixerez toujours. Pour former un lien durable Vous avez sans doute un secret ; Je l’envisage avec regret, Et ce secret, c’est d’être aimable. Continuer la lecture

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  • La Gloire de Molière

    Ode récitée au Théâtre de l’Odéon le 15 janvier 1851
    I
    Un rideau devant lequel sont groupées les trois Muses de la Poésie, de la Comédie et du Drame
    La Poésie

    Peuple, je suis la Poésie.

    Ma lyre, en horreur aux méchants,

    Vibre, et ma sainte frénésie

    Laisse, comme un flot d’ambroisie,

    Déborder la source des chants.
    En ce jour où naquit Molière,

    Je viens, au doux son de mes vers,

    Sur sa tête aux Dieux familière,

    Au lieu de roses et de lierre,

    Poser ces lauriers toujours verts.
    Car, depuis le siècle d’Astrée,

    Nul parmi ces audacieux

    Que je redoute et que je crée,

    N’a mieux su la langue sacrée

    Empruntée au rhythme des cieux.
    Et moi qui descends d’une cime

    Et qui naquis sur un autel,

    Ame du mètre et de la rime,

    Je veux voir sur son front sublime

    Briller le feuillage immortel.
    Et sous mes pieds, sœur du poëte,

    Foulant les trésors, dédaignés

    Pour une plus noble conquête,

    J’entrelacerai sur sa tête

    Ces rameaux, de soleil baignés.
    La Comédie

    Peuple, je suis la Comédie,

    La Muse au sourire effronté,

    Que fuit la sottise, assourdie

    Aux carillons de ma gaieté.
    Je suis la fille prophétique

    Qu’un vendangeur, sous le ciel bleu,

    Promenait jadis par l’Attique,

    Ivre, et taché du sang d’un dieu !
    Et, comme un roi foule en sa gloire

    Un pavé d’or et de lapis,

    Je posais nus mes pieds d’ivoire

    Sur le chariot de Thespis !
    Cruelle, avec Aristophane,

    Contre le vulgaire odieux,

    J’ai dans mes vers que rien ne fane

    Raillé les contempteurs des Dieux.
    Le doux Ménandre fut mon hôte,

    Et mon babillage malin

    A consolé le rêveur Plaute

    A la meule de son moulin.
    C’est à moi de chanter Molière !

    Moi, la Muse aux graves leçons,

    Qu’il a trouvée aventurière,

    Errante à travers les buissons !
    Oh ! par les bourgs et les villages,

    Prodigues, rieurs, affamés,

    Dans tous ces fiers vagabondages

    Combien nous nous sommes aimés !
    Et lorsque mon tambour de basque

    Chantait de ses clochettes d’or,

    Quel monde charmant et fantasque

    Nous suivait, qu’on admire encor !
    Fous à l’habit rayé de rose,

    Pierrots, Jodelets et Scapins,

    Gérontes à face morose,

    Pages, laquais et galopins ;
    Clitandres à perruque blonde,

    Agaçant d’un sonnet fleuri

    Leur Angélique sans seconde,

    A la barbe d’un vieux mari ;
    Grandes soubrettes, belles filles

    Accortes sous leurs bavolets,

    Sganarelles et Mascarilles,

    Empereurs des fourbes valets !
    Le fat ivre de sa duchesse,

    Le provincial de la cour,

    L’avare ivre de sa richesse,

    Et les enfants ivres d’amour !
    Femmes coquettes et savantes,

    Sots médecins, pédants fripés,

    Couples épris, folles servantes,

    Tuteurs jaloux, maris trompés !
    Oh ! combien dans nos jeux sévères,

    Avec les Amours échansons,

    Nous avons puisé dans nos verres

    Le vin de France et les chansons !
    Je fus sa première maîtresse !

    Et si pour le peuple, enchanté

    Dans un souvenir d’allégresse,

    Molière doit être chanté,
    C’est par moi, c’est par mon délire !

    Car, bohémienne du ciel,

    Molière me doit son sourire,

    Et ce sourire est immortel !
    Le Drame

    Pour moi, peuple, je suis le Drame.

    C’est à moi, non pas à ma sœur,

    De louer le hardi penseur

    Qui fut aimant comme une femme.
    Les grands types qu’il nous fait voir

    Vivants, dans ses portraits magiques,

    Sont terribles sans le savoir,

    Et plus sûrs de nous émouvoir

    Que tous les demi-dieux tragiques.
    Le vice, qu’il est parvenu

    A nous faire voir si risible,

    Nous frappe d’un trouble inconnu ;

    Tant le cœur humain mis à nu

    Devient un spectacle terrible.
    Cœur divin et supérieur

    A toute haine vengeresse,

    Souvent son visage rieur

    N’est que le masque extérieur

    D’une inconsolable tristesse.
    S’il m’a fait sourire, en souffrant,

    D’un amour qui, par ses alarmes,

    Est si ridicule et si grand,

    Arnolphe, aux pieds d’Agnès pleurant,

    Me contraint de verser des larmes.
    Quand l’Avare blessé grandit

    Et s’en va battant les murailles,

    Méprisé d’un fils qu’il maudit,

    Harpagon me laisse interdit

    Et fait frissonner mes entrailles.
    Enfin, par un lâche avéré

    Trompé sans pudeur ni scrupule,

    Quand je le vois désespéré,

    Georges Dandin déshonoré

    Ne me paraît plus ridicule.
    Tartuffe et don Juan, tortueux

    Jusqu’à la basse apostasie,

    M’emplissent d’horreur tous les deux

    Avec le sourire hideux

    Du vice et de l’hypocrisie.
    Et quand je vois le grand moqueur,

    Alceste à l’âme surhumaine,

    Dont un froid sourire est vainqueur,

    La colère me monte au cœur

    Contre la froide Célimène.
    Molière, privilégié,

    Plaisante d’une âme attendrie,

    Et c’est au moins pour la moitié

    Que la terreur et la pitié

    Se mêlent à sa raillerie.
    C’est à moi, chantre des douleurs,

    De m’agenouiller sur la pierre,

    Pour consacrer ces pâles fleurs

    Et ces lauriers baignés de pleurs

    Sur le front du divin Molière.
    La Poésie

    Oui, tous les arts humains, toutes les poésies

    Qui savent nous charmer

    En mêlant la sagesse aux vives fantaisies,

    Le peuvent réclamer.
    Il sut épanouir les brillantes peintures,

    Filles d’un ciel serein,

    Et couler d’un seul jet d’immortelles figures

    Dans un moule d’airain.
    Sous les grands plafonds d’or il nous montre les rages

    Des amours mensongers,

    Et nous fait voir après dans de frais paysages

    L’idylle des bergers.
    Mes sœurs, puisqu’en son œuvre où la pensée ondoie

    Comme les vastes flots,

    Renaissent tour à tour l’ivresse de la joie

    Et celle des sanglots,
    Ne nous disputons pas sur le masque et la lyre,

    Et que toutes nos fleurs

    Parent son monument : il eut le don du rire

    Avec le don des pleurs !
    Mais, reines du théâtre, troupe familière,

    Laissons parler celui

    En qui, fils adoré des veilles de Molière,

    Tout son génie a lui,
    Alceste, ce sauvage à la fois rude et tendre,

    Qui, les yeux éblouis

    Des seules vérités, les a fait même entendre

    Au siècle de Louis !
    II
    Un jardin. – Les comédiens, sous les costumes des personnages des comédies de Molière, sont groupés autour de son buste. Un comédien, représentant Alceste, s’avance et récite les strophes suivantes :
    Le Comédien

    O Molière ! homme simple et sublime génie,

    Qui fis l’honnêteté maîtresse de tes vers,

    Toi qui, sans les haïr en leur ignominie,

    Châtias jusqu’au sang les sots et les pervers !
    Tant que tu combattis selon la destinée,

    La basse hypocrisie habile aux trahisons,

    Avec la calomnie à ta perte acharnée,

    Goutte à goutte sur toi distilla ses poisons.
    Et lui-même, Louis, qui t’aima pour la France,

    Conquérant comme lui calme et victorieux,

    Autant que Scipion avait aimé Térence,

    Ne te protégea pas contre les envieux.
    C’est à peine s’il put, dans la funèbre enceinte,

    Lorsque enfin le trépas glaça tes yeux pâlis,

    Obtenir par prière un peu de terre sainte

    Où tes restes mortels fussent ensevelis !
    Les mêmes ennemis qui te jetaient ces fanges

    Et qui te condamnaient sur un ton solennel,

    T’accablent à l’envi d’honneurs et de louanges

    A présent que tu dors du sommeil éternel.
    Car à moins que Molière une autre fois renaisse,

    Armé du fier regard qui les a tant troublés,

    Ils ne redoutent plus que nul les reconnaisse

    Sous les habits d’emprunt dont ils sont affublés.
    Mais comme on voit soudain frissonner d’épouvante

    Les monstres de la nuit sous l’éclair d’un flambeau,

    S’ils voyaient devant eux ta figure vivante

    Paraître en soulevant la pierre du tombeau,
    Combien de ces menteurs montrent pour ta mémoire

    Une admiration de luxe et d’apparat,

    Qui taxeraient tes vers d’impiété notoire

    Et t’iraient dénoncer au prochain magistrat !
    Car ils existent tous, ces corrupteurs serviles,

    Que tu marquais au front sous leur masque impudent,

    Prévoyant que le vice est, dans nos grandes villes,

    La lime où la génie use sa forte dent !
    L’hypocrite a toujours le rubis sur la lèvre

    Et sait cacher l’horreur de ses profonds desseins ;

    Avec ses lingots d’or, Josse est toujours orfèvre,

    Et nos grands médecins sont toujours… médecins.
    En morale, en science, hélas ! ce qui nous mène,

    Depuis Marphurius ne change pas encor.

    Le cœur vous en dit-il d’épouser Dorimène ?

    C’est toujours comme au temps du bonhomme Alcantor.
    Geronimo dira, fidèle à sa doctrine :

    Mariez-vous ou non, tous les deux sont aisés.

    Mais Alcidas reprend, en cambrant sa poitrine :

    Je vous tue à l’instant si vous ne l’épousez.
    Pour ces grimauds par qui ta verve fut émue,

    L’habit seul a changé de leur esprit banal :

    Mon Oronte au sonnet pleure dans la Revue,

    Et Monsieur Trissotin flirte au bas d’un journal.
    Thomas Diafoirus fait de l’anatomie

    Dans de mauvais romans qu’il nous faut avaler ;

    Le docteur Sganarelle entre à l’Académie,

    Quant à Monsieur Tartuffe…, il n’en faut point parler !
    Ton don Juan raille encor, après Monsieur Dimanche,

    Son vieux père qui parle, un pied dans le cercueil ;

    Mais il porte un poignet retroussé sur la manche,

    Le stick dans la main gauche et le lorgnon dans l’œil.
    Si Scapin fait toujours ses fredaines antiques,

    En ce temps sérieux il sait qu’il les paiera,

    Joueur de trois pour cent sur les bruits politiques,

    Et protecteur des arts le soir à l’Opéra.
    Enfin le vieux Paris cache toujours cet antre

    Où le pâle Harpagon achète à réméré.

    Le père à ce comptoir est souillé dès qu’il entre,

    Et le fils qu’il maudit en sort déshonoré.
    Non, non, rien n’a changé ! c’est toujours le grand nombre

    Pour atteindre aux sacs d’or foulant aux pieds l’amour,

    La timide vertu cachée au fond de l’ombre

    Et le vice insolent qui s’étale au grand jour !
    Dorimène, Angélique, ô belles créatures,

    Démons à l’âme froide, à l’œil suave et doux,

    Combien ont de grands cœurs étouffé vos ceintures,

    Que d’hommes tomberont les yeux levés vers vous !
    Sortilège et folie, ô bizarre amalgame !

    Cœurs sans cesse tournés vers le fruit défendu !

    Combien se sont fiés à l’honneur d’une femme

    Et se sont réveillés sur leur bonheur perdu !
    O problème où se perd la raison révoltée !

    Chaos abominable en ces riches accords !

    Quand il crut vous donner une âme, Prométhée

    Anima seulement le marbre de vos corps !
    Mais, que dis-je ! pardonne, ô poëte, ô Molière !

    Philinte et Léonor, épris du vrai bonheur,

    Henriette, Éliante, Elmire noble et fière,

    Gardent comme un rempart la décence et l’honneur.
    Ariste est de tout point le vrai sage ; Clitandre,

    Cœur sans détour, épris d’un honnête entretien,

    Reste sincère et franc sans cesser d’être tendre,

    Et sans forfanterie, il est homme de bien.
    Chrysale, défendant sa guenille si chère,

    Trouve la vérité dans ses naïfs accents :

    En Dorine et Toinette, humbles docteurs sans chaire,

    Veille ton redoutable et sublime bon sens.
    O grand esprit qu’il faut remercier sans cesse !

    Toi qui portais ton œuvre avec des bras d’Atlas,

    Toi-même en la voyant tu fus pris de tristesse,

    Un pleur mouilla tes yeux, tu murmuras : Hélas !
    Et pour nous détourner des images fatales,

    Tu créas ces fronts purs et ces types charmants,

    Fantômes adorés, figures idéales

    Qui nous font croire encore aux nobles sentiments !
    Oui, tous les verts lauriers et toutes les couronnes,

    O Molière, sont dus à ton grand souvenir,

    Et tes vers inspirés des leçons que tu donnes

    Enchanteront encor les siècles à venir.
    De ce ciel poétique où resplendit ta gloire,

    Vois, d’un œil indulgent, épris de ta raison,

    Se réunir ici pour fêter ta mémoire

    Les derniers serviteurs venus dans la maison !
    Couronnement du buste. — Apothéose. Continuer la lecture

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