Poésie, poètes, ressources et plus

  • Lettres perdues

    Par les fentes de l’éternité

    Nous parlerons ensemble

    Cherchant nos souffles

    Peu à peu laissant nos voix

    Se réaccorder

    Toi ciel moi terre

    Nous parlerons longtemps longtemps

    Jusqu’à ce que l’été

    Nous couvre de volubilis

    Autour de moi les grandes fleurs

    Muselées du jour

    Mon cœur comme la mer

    Se retire

    Est-ce midi

    Minuit?

    L’heure pleine de feuilles mortes

    Plie

    Mon frère entre la sauge et l’ombre

    Repose

    Que le jour sur le jour

    Croise ses liserons

    Tu vois

    La mort sent l’herbe la rosée

    Ton cœur s’est rempli de grillons

    Repose

    Mon frère entre la menthe et l’ombre

    Pour toi

    Le temps sèche dans un herbier

    Moi au bord de la terre

    Je guette encore

    Le prochain départ des oiseaux

    Par les forêts et les fougères Par mille sources Par les eaux de l’abîme Par la neige inaccessible Mon frère je t’appelle

    Comment veux-tu que je dorme?

    D’une pluie à l’autre

    Tout ce poivre dans mes yeux

    Oh! dans le vent d’automne

    Ce jamais plus

    Comme un volet qui bat

    Cet infini battement d’ailes!

    Qui chercherait des fruits des fleurs

    Ne trouverait rien

    Très haut dans le ciel

    Nos âmes se croisaient

    Comme des alouettes

    L’espace fut notre royaume

    O temps de gloire! La mort

    Te mène douce vers les fleuves

    Méridiens et graves

    Tu t’éloignes tu pars

    Le premier sous les arbres bleus

    Que tu disais que nous disions

    Heureux

    J’ai repris seule nos beaux chemins

    Ceux que le temps n’aurait pu contenir

    Et qui furent d’éternelle saison

    Sous les abeilles

    J’avance seule où nous allions

    Prunelles bleues

    Dans l’air oiseaux limpides

    Feu

    Vous qui peuplez de rires Votre nuit vous qui lisez Sous des lampes pourries Vous qui passez Les âmes à gué N’approchez pas Ici n’entrèrent Que larmes et lumière

    Allume pour moi

    L’éternelle étoile…

    Quand finira la terre?

    Je suis perdue dans le brouillard

    J’ai froid

    Et la nuit rôde

    Comme le jaguar

    Oh ! les clartés les soleils Les braises de l’enfance Et tout au bout de nos prairies Les anges lumineux des rivières Rappelle-toi nous étions purs Comme les heures du jour Quand elles rentrent du bain

    La cruche que nous portions ensemble Tu partis seul la remplir Ah! dans l’air où je brûle Verse-moi à boire

    Les nuages pouvaient passer Les vents avaient beau s’en aller Revenir et la lune courir Sur la voie lactée Jamais jamais ne fut brisé L’arc de la distance Seules nos voix de paille Habillèrent l’absence Puis le silence vint Comme le merle

    Je ne sais plus rien de toi Les palissades du ciel Gardent bien leur secret Si je questionne les étoiles Elles ferment les yeux Où sont-ils les jardins profonds Et frais que nous cherchions Aux lisières perdues de l’enfance

    Sur ma table Une rose fleurit En silence

    Celle que tu suivis

    Un dimanche d’octobre

    Cela faisait si longtemps

    Qu’elle marchait à ton côté

    Douce cherchant tes yeux

    Sous la pluie

    Elle tenait le philtre le remède

    Le diamant vierge

    Elle chantait pour t’endormir

    Elle savait qu’on prend ainsi les enfants

    Dans la nuit

    Maintenant tu ne marches plus Dans la maison de verre Tes mains ont fini de capter Les vents solaires Tu es parti Laissant après toi L’appel radieux des

    Oh ! que le monde est froid

    Dans l’hiver

    Aujourd’hui conduis-moi

    Vers les puits de lumière

    Aie pitié

    Ouvre-moi les veines que je boive

    La mort incandescente

    Ton âme tourmaline Saphir liquide Ton âme je le sais Dieu la porte à son doigt

    Mère de la perpétuelle enfance

    Merci

    Le ciel entier n’a-t-il fleuri

    Le jour où fut coupé d’ici

    Ce rameau vert

    Que vous gardiez à l’abri

    De l’hiver

    Tu as laissé sous nos yeux le chemin Mais non la rive et la vallée Qu’on touche à la fin du voyage Ni le raisin ni le feuillage Ni la rivière constellée Du translucide été Oh! l’éternelle vie

    Un seul instant baisse la vitre!

    Dans le train de nuit

    Mes yeux s’ouvrent comme des marguerites

    Je ne vois rien

    Mes yeux errent en vain

    Parmi les ombres et pourtant

    De quoi suis-je éblouie

    Sinon de l’heure glorieuse

    Arrêtée au-dessus de nous

    Tu voulais que personne ne pleure!

    Toi qui savais que le cœur

    Est tendre mesure

    Et rouge-gorge dans la main

    Et clématite aux murs

    Du jardin

    Quelle digue pourrait tenir Contre la mort et la douleur Contre le vent du nord Arrachant le fil De l’amour Oh ! les eaux de la mer Couvrez mes terres Pour toujours

    Regarde frère marin

    N’est-ce pas ici

    Qu’étincellent nos larmes

    Aurons-nous peur des vagues

    Et de la houle et de ce bleu sans fin

    Dans nos veines

    Le vent se lève viens nous danserons

    Dauphins légers

    Sur la crue des siècles

    J’ai vu larguer l’arc-en-ciel

    Et voler haut

    Les oiseaux de mer

    J’ai vu le vent baisser l’aile

    Et descendre sur l’eau

    D’un golfe solitaire

    J’ai vu mais à quoi bon

    Cette douceur passagère

    Ma vie se rompt

    Sous le fer

    Le long des saules

    Où vont les barques dans l’hiver?

    Où vont les feuilles par milliers

    Livrées au vent?

    Où vont les songes morts où vais-je

    Entre pluie et neige?

    Me voilà seule au bord de l’eau courante Où hier à peine

    Nos mains de sable poursuivaient Sous la pierre les truites

    Comment as-tu pu croire Que le monde se passerait de toi Hissez tout en haut du mât Ma peine comme un étendard Pour ceux qui se noient

    Je ne savais pas ce que veulent dire

    L’absence le mourir

    Les mains vides subitement

    Sur l’oiseau qui s’envole

    Amère amère école

    Mon cœur est vieux à l’instant

    Tout est prêté comme le chant

    Du rossignol

    Et ma vie maintenant la voilà

    Fruit vert fruit suspendu

    Entre deux branches

    Impatient d’un poids

    Qui le fera choir

    Sur la terre promise

    Cherchant le feu cherchant le froid

    Guettant la brise

    Qui l’emportera

    Oh ! ne serait-ce de ta puisée Dans le torrent de l’Amour Que lui vient chaque jour Sa part de rosée Continuer la lecture

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  • Se pétrir d’un voyage

    Je me souviens de l’océan

    Chaud et doux,

    S’entêtant à me séduire,

    S’allongeant sur mes rêves.
    Face aux torrents agités, crissants, d’ici,

    Je me souviens de la vie là-bas,

    Légère,

    Fluide comme une rivière,

    Traversante,

    Dans un horizon sans barrière.
    Je me souviens aussi,

    Du souvenir de vous,

    Mes êtres demeures,

    Comme des arbres absents,

    Dont l’ombre fraîche manquait sur mes rives.
    Je me souviens de l’océan.

    Je me souviens de vous absents.
    Je me souviens encore de ceux,

    Là-bas,

    Restés sous le soleil ardent,

    Sur les rives de ma rivière absente.
    *
    Mais, quelle est cette mélodie ?
    Oui, je la reconnais,

    C’est la triste mélodie du départ

    C’est la joyeuse mélodie de l’ailleurs
    Elle me pose, elle m’apaise, elle m’étreint, elle m’appelle,

    Elle porte mon chagrin, elle transporte mon espoir.
    *
    Vos lignes monotones

    M’animent !
    Vos chemins chauds

    M’envolent !
    Votre hiver glaçant

    M’échauffe !
    Votre été bouillant

    M’exalte
    Vos grises mines

    M’amusent !

    Vos âmes,

    à moi me lient,

    à moi m’attachent,

    à vous m’attachent.
    *
    Maëlle Ranoux Continuer la lecture

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  • Retour de la guerre

    « Qu’en dis-lu, voyageur des pays

    et des gares ? »

    Paul Verlaine.
    I
    Toi qui rêvais d’accorder dans ta voix

    L’allégresse d’aimer

    Et ce sanglot voilé, toujours fidèle,

    Appel de l’infini dans l’ombre de la joie,

    Ce beau sanglot du coeur avide et débordé

    Devant notre impuissance, hélas, à tout étreindre.
    Toi qui aimais chanter même la chanson triste,

    Mais où l’espoir sourit

    Comme un éveil du vent ou l’envol d’un oiseau

    Dans un feuillage inerte accablé de midi,

    Toi qui voulais chanter aux hommes leur fortune

    La plus certaine et la plus délaissée,

    Dis, sauras-tu chanter encore ?
    II
    Après ce long silence, après ce dur voyage,

    Quelque chose, toujours, frissonne dans ta voix

    Mais ce n’est plus la joie.

    Si c’est encore l’amour, c’est un amour en deuil

    Et accablé d’outrages.
    Des larmes sur les uns, du mépris sur les autres :

    L’heure n’est pas d’entonner la louange

    De ce monde aveugle et meurtri.
    L’heure n’est pas non plus, après la servitude

    Et dans l’étouffement,

    De t’évader bien loin et seul en emportant

    Une flamme sacrée.
    Il faut rester ici, chanter dans cette nuit,

    Chercher avec ton chant

    Chercher comme toujours à quels appels

    La vieille foi ouvrira des ailes nouvelles.
    III
    — Y a-t-il un lieu de silence

    Où je puisse essayer mon chant

    Sans que le submerge en moi-même

    Le tumulte de ces orages,

    Les cris aigus de ce prétoire

    Où se proclament par cent voix

    Le mensonge des criminels

    La cupidité des voleurs

    Et la lâcheté des esclaves ?
    — Un seul accent vrai de ton coeur

    En toi couvrira cent voix fausses.
    Ah ! mon coeur n’est-il pas pareil

    A un fruit jeté dans la mer :

    Quand un batelier le recueille

    Il est encore plein et doré

    Mais sa chair que l’eau a forcée

    N’a plus que l’âcreté du sel.
    J’ai regardé bien trop de morts

    Avec des yeux secs et distraits ;

    J’ai connu trop de paysages,

    J’ai pressé pendant ces cinq ans

    Trop de mains, vu trop de visages;

    Des flots ont noyé ma mémoire.
    — La moisson étouffe et aveugle

    L’ample grenier qui la confient

    Mais d’où jaillira chaque gerbe

    A son tour, avec tous ses grains.
    Sur le lourd butin qui t’accable

    Penche-toi ! Dans un coeur aimant

    Rien n’est perduy rien ne s’efface

    De ce qu’y a mis chaque jour. Continuer la lecture

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  • Charmer la ville

    Je viens de loin

    Je viens de l’île

    Cernée d’émeraudes.
    Ce pays long

    Ses monts de mines ;

    Châteaux malins,

    Qui rodent

    En un lac blanc,

    Tels des chasseurs

    Ardant.
    J’ai pris le vent,

    J’ai plongée en ma rivière,

    Pour sillonner à vous.
    Pureté du chemin d’eau.
    J’ai pris mes plumes

    Pour charmer villes,

    Paysages tièdes,

    Et vos esprits essoufflés.
    Vos lignes monotones

    M’animent !
    Votre hiver glaçant

    M’échauffe !
    Vos grises mines

    M’amusent !
    Je viens

    Et je file

    En votre foule

    Mon chemin

    Fluide.
    Je viens

    Et je sème

    Chez vous,

    Mes îles

    Intérieures,

    Pétries de diamants invisibles,

    Et solides.
    Qu’elles croissent

    Et qu’elles tissent

    Dans vos tristes raisonnements

    Un fabuleux archipel d’enchantement.
    *
    Entourée.

    Long tissu coloré de fleurs vives,

    Une voile,

    Un voyage.
    *
    Maëlle Ranoux Continuer la lecture

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  • Enfantines

    I

    « Elle excuse tout, elle croit tout, elle espère

    tout, elle supporte tout. »

    I Corinthiens, XIII, 7.
    La grand’mère s’était assise, avait tiré

    Le saint livre du vieil étui tout déchiré,

    Avait pris dans saint Paul à la première Épître

    Dite « aux Corinthiens » le treizième chapitre,

    Avait placé le livre ouvert sur ses genoux,

    Puis appelé près d’elle, avec un ton très-doux,

    Son petit-fils. L’enfant, de ses lèvres pourprées,

    Épelait lentement les syllabes sacrées.

    Il apprenait à lire et soupirait souvent

    De prendre tant de peine à devenir savant,

    Au lieu de s’amuser et faire du tapage ;

    Et de tant s’appliquer sur cette grande page

    Où tous les mots semblaient de la moitié plus longs,

    Au lieu d’aller courir après les papillons.

    Mais tout en soupirant, il en était à lire

    Le septième verset, lorsque avec un sourire,

    Détachant ses regards du livre de la foi :

    « O grand’mère, dit-il, la charité, c’est toi ! »
    Mai 18…
    II
    Quand Margot et Ninon, beaux enfant blonds et roses,

    Aux grands yeux bleus naïfs regardant toutes choses

    En face, avec surprise et curiosité,

    Ont le matin bien lu, bien écrit, bien compté,

    Et mérité par là leur grande récompense

    (Ce qui n’arrive pas tous les jours, comme on pense !) ;

    A ma porte, le soir, avec leurs petits doigts

    Elles viennent frapper, d’une douce voix :

    « Hé ! cousine, entends-tu ? vite, ouvre ! » disent-elles.

    Alors sans déranger rien dans mes bagatelles,
    Sans parler à l’oiseau, sans réveiller le chat

    Qui s’enfuirait au bruit de peur qu’on le touchât,

    Ninon prend une chaise avec un air très-grave,

    Tandis qu’à pas de loup Margot, furtive et brave,

    Cherche un livre, le vient jeter sur mes genoux,

    Et, rouge de plaisir, s’écrie : « Oh ! tiens, lis-nous

    « Des vers bien beaux, veux-tu ? nous avons été sages. »

    Et moi, baisant au front ces gracieux visages,

    Si je demande : « Eh bien, qu’est-ce que vous voulez ?

    « Quels vers aimez-vous mieux dans tous ceux-là ? parlez. »

    Les deux mignonnes sœurs, de leurs voix argentines,

    Ouvrant en même temps le livre aux Feuillantines,

    Me répondent toujours : « Lis-nous, c’est si gentil,

    « Monsieur Victor Hugo quand il était petit ! »
    Mai 18…
    III
    Margot rêve, sa tête penche

    Vers l’épaule d’un air profond ;

    Ses grands yeux d’un bleu de pervenche

    Errent du plancher au plafond.
    Sur sa petite robe noire

    Ses mains tombent négligemment,

    Ses cheveux que le soleil moire

    Sont dans un désordre charmant.
    Sa lèvre qu’un soupir soulève,

    Ou qu’un soupçon plisse parfois

    Reste muette. Margot rêve :

    Ce n’est pas la première fois.
    Depuis peu de temps son grand-père

    Est mort ; et sur ce front glacé,

    Que nul sourire ne tempère,

    Triste, elle l’avait embrassé.
    Des hommes noirs au cimetière

    L’avaient porté, puis laissé là

    Tout seul, sous une grosse pierre.

    Margot avait su tout cela.
    Maintenant sa mère et sa bonne,

    Quand elle en parlait, lui disaient :

    « Il ne reviendra plus, mignonne,

    « Il est au ciel ! » et se taisaient.
    Au ciel ! le mot était étrange ;

    Le ciel, c’est si haut et si loin !

    Margot pensait bien qu’un bon ange

    De son grand-père aurait pris soin.
    Mais quel effet ce vieux visage

    Pouvait-il produire ; et comment

    Avait-il fait ce grand voyage,

    Lui qui marchait si lentement ?
    Margot rêve : ses regards plongent

    Jusqu’au fond de l’éternité ;

    Ses grands cils recourbés s’allongent

    Sur sa joue au frais velouté ;
    Ses mains s’ouvrent inoccupées :

    « Ah ! bien sûr, dit-elle en cherchant,

    « Que, tout comme aux vieilles poupées

    « Qu’on rapporte chez le marchand,
    « Aux grands-pères, aux pauvres veuves,

    « A ceux qu’il prend dans leurs vieux jours,

    « Le bon Dieu met des têtes neuves

    « Afin qu’ils soient jeunes toujours ! » Continuer la lecture

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  • Le passeur d’eau

    Le passeur d’eau, les mains aux rames,
    A contre flot, depuis longtemps,
    Luttait, un roseau vert entre les dents.

    Mais celle hélas! Qui le hélait
    Au delà des vagues, làbas,
    Toujours plus loin, par au delà des vagues,
    Parmi les brumes reculait.

    Les fenêtres, avec leurs yeux,
    Et le cadran des tours, sur le rivage
    Le regardaient peiner et s’acharner
    De tout son corps ployé en deux
    Sur les vagues sauvages.

    Une rame soudain cassa
    Que le courant chassa,
    A flots rapides, vers la mer.

    Celle làbas qui le hélait
    Dans les brumes et dans le vent, semblait
    Tordre plus follement les bras,
    Vers celui qui n’approchait pas.

    Le passeur d’eau, avec la rame survivante,
    Se prit à travailler si fort
    Que tout son corps craqua d’efforts
    Et que son coeur trembla de fièvre et d’épouvante.

    D’un coup brusque, le gouvernail cassa
    Et le courant chassa
    Ce haillon morne, vers la mer.

    Les fenêtres, sur le rivage,
    Comme des yeux grands et fiévreux
    Et les cadrans des tours, ces veuves
    Droites, de mille en mille, au bord des fleuves,
    Suivaient, obstinément,
    Cet homme fou, en son entêtement
    A prolonger son fol voyage.

    Celle làbas qui le hélait,
    Dans les brumes, hurlait, hurlait,
    La tête effrayamment tendue
    Vers l’inconnu de l’étendue.

    Le passeur d’eau, comme quelqu’un d’airain,
    Planté dans la tempête blême
    Avec l’unique rame, entre ses mains,
    Battait les flots, mordait les flots quand même.
    Ses vieux regards d’illuminé
    Fouillaient l’espace halluciné
    D’où lui venait toujours la voix
    Lamentable, sous les cieux froids.

    La rame dernière cassa,
    Que le courant chassa
    Comme une paille, vers la mer.

    Le passeur d’eau, les bras tombants,
    S’affaissa morne sur son banc,
    Les reins rompus de vains efforts,
    Un choc heurta sa barque à la dérive,
    Il regarda, derrière lui, la rive :
    Il n’avait pas quitté le bord.

    Les fenêtres et les cadrans,
    Avec des yeux fixes et grands
    Constatèrent la fin de son ardeur ;
    Mais le tenace et vieux passeur
    Garda quand même encore, pour Dieu sait quand,
    Le roseau vert entre ses dents.

    Les villages illusoires Continuer la lecture

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  • Tempête et calme

    L’ombre
    Suit
    Sombre
    Nuit ;
    Une
    Lune
    Brune
    Luit.

    Tranquille
    L’air pur
    Distille
    L’azur ;
    Le sage
    Engage
    Voyage
    Bien sûr !

    L’atmosphère
    De la fleur
    Régénère
    La senteur,
    S’incorpore,
    Evapore
    Pour l’aurore
    Son odeur.

    Parfois la brise
    Des verts ormeaux
    Passe et se brise
    Aux doux rameaux ;
    Au fond de l’âme
    Qui le réclame
    C’est un dictame
    Pour tous les maux !

    Un point se déclare
    Loin de la maison,
    Devient une barre ;
    C’est une cloison ;
    Longue, noire, prompte,
    Plus rien ne la dompte,
    Elle grandit, monte,
    Couvre l’horizon.

    L’obscurité s’avance
    Et double sa noirceur ;
    Sa funeste apparence
    Prend et saisit le coeur !
    Et tremblant il présage
    Que ce sombre nuage
    Renferme un gros orage
    Dans son énorme horreur.

    Au ciel, il n’est plus d’étoiles
    Le nuage couvre tout
    De ses glaciales voiles ;
    Il est là, seul et debout.
    Le vent le pousse, l’excite,
    Son immensité s’irrite ;
    A voir son flanc qui s’agite,
    On comprend qu’il est à bout !

    Il se replie et s’amoncelle,
    Resserre ses vastes haillons ;
    Contient à peine l’étincelle
    Qui l’ouvre de ses aquilons ;
    Le nuage enfin se dilate,
    S’entrouvre, se déchire, éclate,
    Comme d’une teinte écarlate
    Les flots de ses noirs tourbillons.

    L’éclair jaillit ; lumière éblouissante
    Qui vous aveugle et vous brûle les yeux,
    Ne s’éteint pas, la sifflante tourmente
    Le fait briller, étinceler bien mieux ;
    Il vole ; en sa course muette et vive
    L’horrible vent le conduit et l’avive ;
    L’éclair prompt, dans sa marche fugitive
    Par ses zigzags unit la terre aux cieux.

    La foudre part soudain ; elle tempête, tonne
    Et l’air est tout rempli de ses longs roulements ;
    Dans le fond des échos, l’immense bruit bourdonne,
    Entoure, presse tout de ses cassants craquements.
    Elle triple d’efforts ; l’éclair comme la bombe,
    Se jette et rebondit sur le toit qui succombe,
    Et lé tonnerre éclate, et se répète, et tombe,
    Prolonge jusqu’aux cieux ses épouvantements.

    Un peu plus loin, mais frémissant encore
    Dans le ciel noir l’orage se poursuit,
    Et de ses feux assombrit et colore
    L’obscurité de la sifflante nuit.
    Puis par instants des Aquilons la houle
    S’apaise un peu, le tonnerre s’écoule,
    Et puis se tait, et dans le lointain roule
    Comme un écho son roulement qui fuit ;

    L’éclair aussi devient plus rare
    De loin en loin montre ses feux
    Ce n’est plus l’affreuse bagarre
    Où les vents combattaient entre eux ;
    Portant ailleurs sa sombre tête,
    L’horreur, l’éclat de la tempête
    De plus en plus tarde, s’arrête,
    Fuit enfin ses bruyants jeux.

    Au ciel le dernier nuage
    Est balayé par le vent ;
    D’horizon ce grand orage
    A changé bien promptement ;
    On ne voit au loin dans l’ombre
    Qu’une épaisseur large, sombre,
    Qui s’enfuit, et noircit, ombre
    Tout dans son déplacement.

    La nature est tranquille,
    A perdu sa frayeur ;
    Elle est douce et docile
    Et se refait le coeur ;
    Si le tonnerre gronde
    Et de sa voix profonde
    Làbas trouble le monde,
    Ici l’on n’a plus peur.

    Dans le ciel l’étoile
    D’un éclat plus pur
    Brille et se dévoile
    Au sein de l’azur ;
    La nuit dans la trêve,
    Qui reprend et rêve,
    Et qui se relève,
    N’a plus rien d’obscur.

    La fraîche haleine
    Du doux zéphir
    Qui se promène
    Comme un soupir,
    A la sourdine,
    La feuille incline,
    La pateline,
    Et fait plaisir.

    La nature
    Est encor
    Bien plus pure,
    Et s’endort ;
    Dans l’ivresse
    La maîtresse,
    Ainsi presse
    Un lit d’or.

    Toute aise,
    La fleur
    S’apaise ;
    Son coeur
    Tranquille
    Distille
    L’utile
    Odeur.

    Elle
    Fuit,
    Belle
    Nuit ;
    Une
    Lune
    Brune
    Luit. Continuer la lecture

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  • Dans l’air fraîchi, venant d’où…

    Dans l’air fraîchi, venant d’où, déclose comment ?
    Vers moi, par la fenêtre ouverte, une musique
    Déferle à petites vagues si tristement.
    Elle me fait à l’âme un mal presque physique.

    Confuse comme un songe… estce d’un piano,
    Estce d’un violon méconnu qui s’afflige
    Ou d’une voix humaine en élans comme une eau
    D’un jet d’eau qui s’effeuille en larmes sur sa tige.

    Ah ! La musique triste en route dans le soir,
    Qui voyage en fumée, en rubans, qui sinue
    En forme de ruisseaux pauvres dans l’ombre nue,
    Et trace de muets signes sur le ciel noir

    Où l’on peut suivre et lire un peu sa destinée
    Dont les lignes du son tracent la preuve innée,
    Chiromancie éparse, oracle instrumental !

    Puis s’embrouille dans l’air la musique en partance,
    Eteignant peu à peu ses plaintes de cristal
    Qu’on s’obstine à poursuivre aux confins du silence.

    Le règne du silence Continuer la lecture

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  • Un voyage à Cythère

    Mon coeur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux
    Et planait librement à l’entour des cordages ;
    Le navire roulait sous un ciel sans nuages,
    Comme un ange enivré d’un soleil radieux.

    Quelle est cette île triste et noire ? C’est Cythère,
    Nous diton, un pays fameux dans les chansons,
    Eldorado banal de tous les vieux garçons.
    Regardez, après tout, c’est une pauvre terre.

    Ile des doux secrets et des fêtes du coeur !
    De l’antique Vénus le superbe fantôme
    Audessus de tes mers plane comme un arôme,
    Et charge les esprits d’amour et de langueur.

    Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses,
    Vénérée à jamais par toute nation,
    Où les soupirs des coeurs en adoration
    Roulent comme l’encens sur un jardin de roses

    Ou le roucoulement éternel d’un ramier !
    Cythère n’était plus qu’un terrain des plus maigres,
    Un désert rocailleux troublé par des cris aigres.
    J’entrevoyais pourtant un objet singulier !

    Ce n’était pas un temple aux ombres bocagères,
    Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs,
    Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs,
    Entrebâillant sa robe aux brises passagères ;

    Mais voilà qu’en rasant la côte d’assez près
    Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches,
    Nous vîmes que c’était un gibet à trois branches,
    Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.

    De féroces oiseaux perchés sur leur pâture
    Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr,
    Chacun plantant, comme un outil, son bec impur
    Dans tous les coins saignants de cette pourriture ;

    Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré
    Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,
    Et ses bourreaux, gorgés de hideuses délices,
    L’avaient à coups de bec absolument châtré.

    Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes,
    Le museau relevé, tournoyait et rôdait ;
    Une plus grande bête au milieu s’agitait
    Comme un exécuteur entouré de ses aides.

    Habitant de Cythère, enfant d’un ciel si beau,
    Silencieusement tu souffrais ces insultes
    En expiation de tes infâmes cultes
    Et des péchés qui t’ont interdit le tombeau.

    Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes !
    Je sentis, à l’aspect de tes membres flottants,
    Comme un vomissement, remonter vers mes dents
    Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes ;

    Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,
    J’ai senti tous les becs et toutes les mâchoires
    Des corbeaux lancinants et des panthères noires
    Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair.

    Le ciel était charmant, la mer était unie ;
    Pour moi tout était noir et sanglant désormais,
    Hélas ! et j’avais, comme en un suaire épais,
    Le coeur enseveli dans cette allégorie.

    Dans ton île, ô Vénus ! je n’ai trouvé debout
    Qu’un gibet symbolique où pendait mon image…
    Ah ! Seigneur ! donnezmoi la force et le courage
    De contempler mon coeur et mon corps sans dégoût !

    Les fleurs du mal Continuer la lecture

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  • La nuit de mai

    La muse

    Poète, prends ton luth et me donne un baiser ;
    La fleur de l’églantier sent ses bourgeons éclore,
    Le printemps naît ce soir ; les vents vont s’embraser ;
    Et la bergeronnette, en attendant l’aurore,
    Aux premiers buissons verts commence à se poser.
    Poète, prends ton luth, et me donne un baiser.

    Le poète

    Comme il fait noir dans la vallée !
    J’ai cru qu’une forme voilée
    Flottait là-bas sur la forêt.
    Elle sortait de la prairie ;
    Son pied rasait l’herbe fleurie ;
    C’est une étrange rêverie ;
    Elle s’efface et disparaît.

    La muse

    Poète, prends ton luth ; la nuit, sur la pelouse,
    Balance le zéphyr dans son voile odorant.
    La rose, vierge encor, se referme jalouse
    Sur le frelon nacré qu’elle enivre en mourant.
    Écoute ! tout se tait ; songe à ta bien-aimée.
    Ce soir, sous les tilleuls, à la sombre ramée
    Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux.
    Ce soir, tout va fleurir : l’immortelle nature
    Se remplit de parfums, d’amour et de murmure,
    Comme le lit joyeux de deux jeunes époux.

    Le poète

    Pourquoi mon coeur bat-il si vite ?
    Qu’ai-je donc en moi qui s’agite
    Dont je me sens épouvanté ?
    Ne frappe-t-on pas à ma porte ?
    Pourquoi ma lampe à demi morte
    M’éblouit-elle de clarté ?
    Dieu puissant ! tout mon corps frissonne.
    Qui vient ? qui m’appelle ? – Personne.
    Je suis seul ; c’est l’heure qui sonne ;
    Ô solitude ! ô pauvreté !

    La muse

    Poète, prends ton luth ; le vin de la jeunesse
    Fermente cette nuit dans les veines de Dieu.
    Mon sein est inquiet ; la volupté l’oppresse,
    Et les vents altérés m’ont mis la lèvre en feu.
    Ô paresseux enfant ! regarde, je suis belle.
    Notre premier baiser, ne t’en souviens-tu pas,
    Quand je te vis si pâle au toucher de mon aile,
    Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras ?
    Ah ! je t’ai consolé d’une amère souffrance !
    Hélas ! bien jeune encor, tu te mourais d’amour.
    Console-moi ce soir, je me meurs d’espérance ;
    J’ai besoin de prier pour vivre jusqu’au jour.

    Le poète

    Est-ce toi dont la voix m’appelle,
    Ô ma pauvre Muse ! est-ce toi ?
    Ô ma fleur ! ô mon immortelle !
    Seul être pudique et fidèle
    Où vive encor l’amour de moi !
    Oui, te voilà, c’est toi, ma blonde,
    C’est toi, ma maîtresse et ma soeur !
    Et je sens, dans la nuit profonde,
    De ta robe d’or qui m’inonde
    Les rayons glisser dans mon coeur.

    La muse

    Poète, prends ton luth ; c’est moi, ton immortelle,
    Qui t’ai vu cette nuit triste et silencieux,
    Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle,
    Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux.
    Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire
    Te ronge, quelque chose a gémi dans ton coeur ;
    Quelque amour t’est venu, comme on en voit sur terre,
    Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur.
    Viens, chantons devant Dieu ; chantons dans tes pensées,
    Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passées ;
    Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu,
    Éveillons au hasard les échos de ta vie,
    Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie,
    Et que ce soit un rêve, et le premier venu.
    Inventons quelque part des lieux où l’on oublie ;
    Partons, nous sommes seuls, l’univers est à nous.
    Voici la verte Écosse et la brune Italie,
    Et la Grèce, ma mère, où le miel est si doux,
    Argos, et Ptéléon, ville des hécatombes,
    Et Messa la divine, agréable aux colombes,
    Et le front chevelu du Pélion changeant ;
    Et le bleu Titarèse, et le golfe d’argent
    Qui montre dans ses eaux, où le cygne se mire,
    La blanche Oloossone à la blanche Camyre.
    Dis-moi, quel songe d’or nos chants vont-ils bercer ?
    D’où vont venir les pleurs que nous allons verser ?
    Ce matin, quand le jour a frappé ta paupière,
    Quel séraphin pensif, courbé sur ton chevet,
    Secouait des lilas dans sa robe légère,
    Et te contait tout bas les amours qu’il rêvait ?
    Chanterons-nous l’espoir, la tristesse ou la joie ?
    Tremperons-nous de sang les bataillons d’acier ?
    Suspendrons-nous l’amant sur l’échelle de soie ?
    Jetterons-nous au vent l’écume du coursier ?
    Dirons-nous quelle main, dans les lampes sans nombre
    De la maison céleste, allume nuit et jour
    L’huile sainte de vie et d’éternel amour ?
    Crierons-nous à Tarquin :  » Il est temps, voici l’ombre !  »
    Descendrons-nous cueillir la perle au fond des mers ?
    Mènerons-nous la chèvre aux ébéniers amers ?
    Montrerons-nous le ciel à la Mélancolie ?
    Suivrons-nous le chasseur sur les monts escarpés ?
    La biche le regarde ; elle pleure et supplie ;
    Sa bruyère l’attend ; ses faons sont nouveau-nés ;
    Il se baisse, il l’égorge, il jette à la curée
    Sur les chiens en sueur son coeur encor vivant.
    Peindrons-nous une vierge à la joue empourprée,
    S’en allant à la messe, un page la suivant,
    Et d’un regard distrait, à côté de sa mère,
    Sur sa lèvre entr’ouverte oubliant sa prière ?
    Elle écoute en tremblant, dans l’écho du pilier,
    Résonner l’éperon d’un hardi cavalier.
    Dirons-nous aux héros des vieux temps de la France
    De monter tout armés aux créneaux de leurs tours,
    Et de ressusciter la naïve romance
    Que leur gloire oubliée apprit aux troubadours ?
    Vêtirons-nous de blanc une molle élégie ?
    L’homme de Waterloo nous dira-t-il sa vie,
    Et ce qu’il a fauché du troupeau des humains
    Avant que l’envoyé de la nuit éternelle
    Vînt sur son tertre vert l’abattre d’un coup d’aile,
    Et sur son coeur de fer lui croiser les deux mains ?
    Clouerons-nous au poteau d’une satire altière
    Le nom sept fois vendu d’un pâle pamphlétaire,
    Qui, poussé par la faim, du fond de son oubli,
    S’en vient, tout grelottant d’envie et d’impuissance,
    Sur le front du génie insulter l’espérance,
    Et mordre le laurier que son souffle a sali ?
    Prends ton luth ! prends ton luth ! je ne peux plus me taire ;
    Mon aile me soulève au souffle du printemps.
    Le vent va m’emporter ; je vais quitter la terre.
    Une larme de toi ! Dieu m’écoute ; il est temps.

    Le poète

    S’il ne te faut, ma soeur chérie,
    Qu’un baiser d’une lèvre amie
    Et qu’une larme de mes yeux,
    Je te les donnerai sans peine ;
    De nos amours qu’il te souvienne,
    Si tu remontes dans les cieux.
    Je ne chante ni l’espérance,
    Ni la gloire, ni le bonheur,
    Hélas ! pas même la souffrance.
    La bouche garde le silence
    Pour écouter parler le coeur.

    La muse

    Crois-tu donc que je sois comme le vent d’automne,
    Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau,
    Et pour qui la douleur n’est qu’une goutte d’eau ?
    Ô poète ! un baiser, c’est moi qui te le donne.
    L’herbe que je voulais arracher de ce lieu,
    C’est ton oisiveté ; ta douleur est à Dieu.
    Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,
    Laisse-la s’élargir, cette sainte blessure
    Que les noirs séraphins t’ont faite au fond du coeur :
    Rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur.
    Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète,
    Que ta voix ici-bas doive rester muette.
    Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
    Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots.
    Lorsque le pélican, lassé d’un long voyage,
    Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
    Ses petits affamés courent sur le rivage
    En le voyant au loin s’abattre sur les eaux.
    Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
    Ils courent à leur père avec des cris de joie
    En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
    Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,
    De son aile pendante abritant sa couvée,
    Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
    Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte ;
    En vain il a des mers fouillé la profondeur ;
    L’Océan était vide et la plage déserte ;
    Pour toute nourriture il apporte son coeur.
    Sombre et silencieux, étendu sur la pierre
    Partageant à ses fils ses entrailles de père,
    Dans son amour sublime il berce sa douleur,
    Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
    Sur son festin de mort il s’affaisse et chancelle,
    Ivre de volupté, de tendresse et d’horreur.
    Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
    Fatigué de mourir dans un trop long supplice,
    Il craint que ses enfants ne le laissent vivant ;
    Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
    Et, se frappant le coeur avec un cri sauvage,
    Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
    Que les oiseaux des mers désertent le rivage,
    Et que le voyageur attardé sur la plage,
    Sentant passer la mort, se recommande à Dieu.
    Poète, c’est ainsi que font les grands poètes.
    Ils laissent s’égayer ceux qui vivent un temps ;
    Mais les festins humains qu’ils servent à leurs fêtes
    Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
    Quand ils parlent ainsi d’espérances trompées,
    De tristesse et d’oubli, d’amour et de malheur,
    Ce n’est pas un concert à dilater le coeur.
    Leurs déclamations sont comme des épées :
    Elles tracent dans l’air un cercle éblouissant,
    Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.

    Le poète

    Ô Muse ! spectre insatiable,
    Ne m’en demande pas si long.
    L’homme n’écrit rien sur le sable
    À l’heure où passe l’aquilon.
    J’ai vu le temps où ma jeunesse
    Sur mes lèvres était sans cesse
    Prête à chanter comme un oiseau ;
    Mais j’ai souffert un dur martyre,
    Et le moins que j’en pourrais dire,
    Si je l’essayais sur ma lyre,
    La briserait comme un roseau. Continuer la lecture

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